Le Québec a besoin de ses bibliothèques

« Certaines bibliothèques sont correctement garnies, mais plusieurs sont tellement pauvres que c’en est gênant. »
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Certaines bibliothèques sont correctement garnies, mais plusieurs sont tellement pauvres que c’en est gênant. »

Monsieur Bolduc,

 

Depuis votre élection et votre nomination à titre de ministre de l’Éducation, j’ai eu à quelques reprises envie de vous écrire. Toutefois, je me taisais, me disant que ma voix aurait de toute façon si peu de poids. Aujourd’hui, ma voix, bien que petite, ne peut plus se taire.

 

Vous avez affirmé que « les écoles ont assez de livres » et qu’il « n’y a pas un enfant qui va mourir de ça et qui va s’empêcher de lire, parce qu’il existe déjà des livres [dans les bibliothèques] », et conclu que nos « bibliothèques sont déjà bien équipées ».« Va dans les écoles, avez-vous ajouté, des livres, il y en a, et en passant, les livres ont été achetés l’an passé, il y a deux ans, ou 20 ans » (Le Devoir, le 22 août 2014).

 

Permettez-moi d’abord de clarifier un point, et ce, afin d’être totalement transparente, car on aime ça, la transparence. Je suis partiale, et trois fois plutôt qu’une. Je suis bibliothécaire, la vraie affaire, avec le diplôme et tout. Je suis également mère, la vraie affaire là aussi… quatre fois. Des bibliothèques scolaires, j’en ai donc vu, mais j’en ai aussi vécu, et, pour couronner le tout, je suis professeure au cégep et chargée de cours à l’université en documentation. La totale, quoi. Des bibliothèques scolaires, j’en visite plusieurs chaque année, je rencontre des stagiaires dans toutes sortes de milieux (public, privé, écoles primaires, secondaires, collèges, universités). Je pense donc pouvoir dire que j’ai une assez bonne connaissance de la situation des bibliothèques scolaires de la grande région de Montréal.

 

Je commencerai donc par vous inviter à venir visiter les bibliothèques scolaires. Vous dites : « Va dans les écoles, des livres, il y en a… » Allez-y donc vous-même. Et soyez honnête lors de vos visites, allez dans différents milieux, dans plusieurs milieux. En effet, certaines bibliothèques sont correctement garnies (remarquez que je n’utilise pas l’expression « très bien garnies », car j’en ai peu vu), mais plusieurs sont tellement pauvres que c’en est gênant. Le Journal de Montréal a même fait un dossier à ce sujet et a constaté, deux ans après son enquête, que la situation qualifiée alors de lamentable l’était toujours autant.

 

J’ai vu des livres de bienséance datant des années 1950, des manuels de la parfaite « jeune dame », des ouvrages sur les animaux qui sont si vieux qu’ils sont devenus des pièces de collection. Vous me direz qu’un lion, c’est un lion, que c’est encore bon. Je répondrai : pourquoi un ordinateur quand une machine à écrire fait le boulot ? Plusieurs endroits ont renouvelé, ou sont en processus de renouveler, leur documentation, mais encore là, c’est bien d’acheter des livres, mais qui va les traiter ? Qui les rendra disponibles ? C’est pourquoi on trouve aussi des endroits où de beaux livres neufs dorment dans des boîtes faute de ressources pour les rendre accessibles.

  

Analphabétisme

 

Que vous soyez peu ou mal renseigné sur l’état des bibliothèques scolaires passe encore… après tout, vous êtes encore un « jeune » ministre de l’Éducation, peu expérimenté et pas encore maître de vos dossiers (je l’avoue, je suis ironique, voire cynique… transparente, je vous avais dit). Par contre, que vous affirmiez qu’« il n’y a pas un enfant qui va mourir de ça et qui va s’empêcher de lire, parce qu’il existe déjà des livres [dans les bibliothèques] », cela me stupéfie. L’UNESCO (vous connaissez ? Un organisme international… légèrement reconnu… avec une certaine réputation) affirme dans son manifeste sur la bibliothèque scolaire :
 

« La bibliothèque scolaire est une composante essentielle de toute stratégie à long terme d’alphabétisation, d’éducation, d’information et de développement économique, social et culturel. Comme elle relève des autorités locales, régionales et nationales, il lui faut l’appui d’une législation et d’une politique spéciales. Elle doit bénéficier d’un financement suffisant et régulier afin de disposer d’un personnel bien formé, de documents, de technologies et d’équipements et son accès doit être gratuit. » (Tiré du manifeste de l’UNESCO/IFLA pour la bibliothèque scolaire.)

 

Stratégie à long terme d’alphabétisation… Le taux d’analphabétisme est élevé au Québec selon les statistiques (49 % des Québécois, âgés de 16 à 65 ans, ont des difficultés de lecture, selon les résultats de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes). Parmi ceux-ci, 800 000 adultes sont analphabètes. La bibliothèque scolaire étant une composante essentielle à l’alphabétisation, et si on considère qu’un adulte analphabète a une espérance de vie plus courte et un niveau de vie plus faible, il n’y a donc qu’un pas à franchir pour dire qu’il y a effectivement des enfants qui vont mourir de ça… Un pas que je n’oserai pas franchir, mais avouez que ça mérite réflexion.

 

Je terminerai en vous citant une fois de plus. Vous avez dit, en parlant des écoles : « on ne peut pas dire que le cochon est très gras ». Personnellement, je dirais, en ce qui concerne les bibliothèques scolaires, que le cochon est mourant… et que ce ne sont pas les 800 000 analphabètes qui pourront se nourrir de lui.

 

Bien à vous.

 

P.-S. – Je préfère garder mon sang-froid, mais vous me permettrez une dernière remarque. Il est fort probable que vous ne constatiez pas toute l’ampleur des problèmes concernant les bibliothèques scolaires. Quand notre salaire annuel frôle les 400 000 $ (payé en grande partie par vos concitoyens), l’achat de livres à 10 $ ou 20 $ peut sembler une bagatelle…

À voir en vidéo