Un gouvernement qui embrigade le passé

Thérèse Casgrain cadre mal avec la conception « sélective et étriquée » de l’histoire canadienne telle qu’elle est vue par Stephen Harper, estime le député Stéphane Dion.
Photo: Télé-Québec Thérèse Casgrain cadre mal avec la conception « sélective et étriquée » de l’histoire canadienne telle qu’elle est vue par Stephen Harper, estime le député Stéphane Dion.

La cavalière transformation du prix Thérèse-Casgrain du bénévolat en un Prix du premier ministre a été, à juste titre, critiquée de toutes parts. Outre la prétention du geste, il s’agit là d’un affligeant manque de respect pour le rôle historique qu’ont joué, au Québec comme partout au Canada, Thérèse Casgrain et les autres championnes du mouvement d’émancipation des femmes. Mais ce geste est une manifestation de plus de ce que l’historien Yves Frenette appelle « l’embrigadement du passé canadien par le gouvernement de Stephen Harper ».

 

Cet « embrigadement » vise à imprimer, dans la mémoire collective, la conception sélective et étriquée de l’histoire canadienne que s’en fait le premier ministre. Dans cette conception, une féministe progressiste comme Thérèse Casgrain cadre mal. Voilà pourquoi Stephen Harper l’évacue pour lui superposer sa propre image.

 

Dans la même veine, ce gouvernement :

 

efface, sur un billet de banque, les visages de Thérèse Casgrain et de cinq autres célèbres féministes canadiennes ;

 

retire (jusqu’à tout récemment) du hall du ministère des Affaires étrangères, deux chefs-d’oeuvre d’Alfred Pellan au profit d’un portrait de la reine Élisabeth II ;

 

engouffre 30 millions de dollars dans une hyperbolique commémoration de la guerre de 1812 tout en sabrant les instruments de notre mémoire et de notre savoir : archives, bibliothèques, parcs nationaux, programmes d’études canadiennes, statistiques, instituts de recherche, radio-télévision publique…

 

émascule notre Musée des civilisations de réputation mondiale et le métamorphose en un Musée canadien de l’histoire qu’il prive d’une des missions fondamentales d’un tel musée : favoriser la compréhension critique de l’histoire ;

 

alloue à des thèmes militaires les deux tiers de la contribution de Patrimoine canadien au financement du 150e anniversaire de la Confédération ;

 

s’arrange pour qu’à la Société du Musée canadien de l’histoire, huit activités sur dix (soit près de 85 % de son financement autorisé) mettent l’accent sur la guerre ;

 

consacre à des thèmes militaires deux tiers des illustrations de son guide de citoyenneté pour les nouveaux Canadiens ;

 

ignore le 30e anniversaire de la Charte canadienne des droits et libertés, etc.

 

En somme, il passe l’histoire du Canada à sa moulinette idéologique.

 

Il faut rendre hommage au courage et aux sacrifices de nos militaires, passés et présents, et souligner leur essentielle contribution à la paix et à la démocratie. C’est un devoir solennel. Mais il faut aussi souligner les autres aspects marquants de l’histoire canadienne.

 

Le 150e anniversaire de la Confédération canadienne est presque là et ses préparatifs traînent la patte. M. Harper et sa ministre du Patrimoine, Shelly Glover, se montrent incapables d’insuffler à cet anniversaire une orientation précise. On peut craindre qu’encore une fois, ils s’en tiennent à présenter les faits d’armes du Canada et qu’ils passent sous silence l’ensemble de ce qui fait que notre pays est source d’espoir et d’envie dans ce monde : notre promotion de la justice, de la démocratie, de la concorde des peuples, de la prospérité, de la justice sociale, de l’égalité des chances, de la santé de la planète, du progrès scientifique et technologique, de la création artistique et culturelle.

 

Il faut que ça change. Il faut que ce que fait le gouvernement pour sauvegarder et promouvoir le patrimoine canadien reflète de nouveau, de manière franche et fidèle, la diversité de la culture, de la population et de l’histoire du Canada. Et pour commencer, pourquoi ne pas rétablir les prix Thérèse-Casgrain du bénévolat ?

12 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 19 août 2014 07 h 00

    Tous les gouvernements ne font-ils pas ça?

    Qui a mis l'image de Mme Casgrain sur un billet de banque? Un gouvernement libéral? On doit admettre que la sensibilité politique de Mme Casgrain penchait beaucoup plus vers la gauche que vers le conservatisme, non?

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 19 août 2014 10 h 55

      Et vous, vous trouvez que les libéraux penchent vers la gauche?!!!

      Thérèse Casgrain est la première cheffe de la nouvelle monture du CCF, le NPD. À cette époque surtout, un gouffre séparait le NPD ouvrier soutenu par les syndicats du parti libéral, près des millieux d'affaires.

  • Bernard Terreault - Abonné 19 août 2014 07 h 28

    arroseur arrosé

    M. Dion a bien raison mais il devrait aussi condamner la vision déformée de l'histoire canadienne que les libéraux à la Trudeau-Dion ont tenté d'imposer.

  • Stéphane Martineau - Inscrit 19 août 2014 08 h 07

    Commémorer une trahison

    «ignore le 30e anniversaire de la Charte canadienne des droits et libertés»...je suis résolument contre le gouvernement Harper, mais, en ce qui me concerne, avoir ignoré quelque chose qui est directement lié à une trahison du Québec ne me dérange pas !

  • Patrick Lépine - Inscrit 19 août 2014 08 h 25

    Se présentera-t-il au PQ dorénavant?

    Après avoir été poignardé, pour ne pas dire liquidé par ses ex-collègues libéraux, et si son intérêt pour la sauvegarde de l'histoire est réel, monsieur Dion pourrait-il se présenter pour l'indépendance du Québec et la sauvegarde de ce qu'il nous reste de notre histoire?

  • Gilles Bousquet - Abonné 19 août 2014 08 h 27

    Vous devez ça à vos actions M. Dion

    Bien oui M. Dion, c'est vous qui avez forcé fortement pour conserver le Québec dans le Canada, quand vous étiez au pouvoir. Le Québec séparé n'aurait pas le gouvernement Harper dans les jambes avec sa faille royale anglaise, sa pollution et son goût de la guerre à tous les méchants de la terre, selon sa propre perception.