Plaidoyer pour un nouvel humanisme dans l’école

Ce dont les élèves auront besoin dans les classes, ce ne sont pas des techniciens, ni des magiciens. Mais des maîtres en humanités.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Ce dont les élèves auront besoin dans les classes, ce ne sont pas des techniciens, ni des magiciens. Mais des maîtres en humanités.

Dans le temps, nous apprenions le grec et le latin parce que ces matières n’étaient pas utiles à quelque chose en particulier. Quand nous demandions à quoi cela pourrait servir, nos professeurs nous répondaient que c’était une « gymnastique de l’esprit ». Quelque chose comme la recherche libre et désintéressée de nourritures intellectuelles. Quarante ans plus tard, à l’aube de l’an 2000 et en guise de préambule à la Réforme, le ministère de l’Éducation a décidé de faire le ménage des « petites matières ». Cela a entraîné notamment la disparition du latin et du grec au seul motif que ces matières n’étaient pas utiles à quelque chose en particulier. Autres temps, autres moeurs.

 

À leur place, on fit entrer dans l’école « l’approche par compétences » (APC) en la détournant de son sens originel restreint à la formation professionnelle aux États-Unis. Elle devint le véritable cheval de Troie du paradigme utilitariste. Désormais, l’acquisition de connaissances n’aura de sens et de légitimité que dans la mesure où elle servira à quelque chose, en l’occurrence à favoriser la maîtrise de « savoirs-agir » (compétences). Et du jour au lendemain, l’enseignant se vit contraint de justifier et de dégager la portée pratique des apprentissages qu’il proposait à ses élèves. Relire à ce sujet l’édifiant « Programme de formation de l’école québécoise » (ministère de l’Éducation, 2000).

 

Toujours dans la veine de l’utilitarisme pédagogique, on vit entrer dans l’école, outre l’APC, une version pervertie du socioconstructivisme enchaîné à l’APC, la culture entrepreneuriale jusque dans certains CPE, les fondations privées jusque dans les projets éducatifs des écoles, une formation professionnelle assujettie aux contrats d’apprentissage des entreprises et finalement des procédés de vile marchandisation permettant à l’école publique de faire face à la concurrence d’écoles privées grassement subventionnées.

 

Devant des manifestations aussi précises et aussi convergentes, seul celui qui s’oblige à l’aveuglement volontaire ne se pose pas au moins la question de savoir à qui appartient désormais l’école québécoise. Cette subversion perfide qui est en train de faire de l’école une manufacture de main-d’oeuvre a été rendue possible par l’effet combiné de l’inertie des forces progressistes et de l’opportunisme des forces néolibérales qui, elles, ont compris que l’école est un enjeu. Un des seuls enseignements tenaces qui me restent de ma période marxiste est que l’école n’est pas neutre. Elle est le lieu et l’enjeu des forces sociales en présence qui tentent de se l’approprier pour la mettre au service de leurs intérêts particuliers.

 

Un nouvel humanisme

 

Il est donc urgent que les forces progressistes porteuses d’un projet humaniste s’unissent pour se réapproprier l’école et y installer le seul paradigme éducatif inconditionnellement dédié aux intérêts de tous et de chacun, sans exception, ni discrimination. J’ai lu avec beaucoup l‘intérêt « Le collègue classique comme lieu de mémoire » (Le Devoir, 29 juillet 2014) de Louise Bienvenue, mais je le trouve nostalgique d’une nostalgie de peu d’espoir. L’auteure se contente de « prévoir un bel avenir à sa mémoire ». C’est mince. Il faut plus que cela, mieux que cela. Il faut une mobilisation de masse pour établir un nouvel humanisme dans la formation fondamentale et la culture générale de toutes les Québécoises et de tous les Québécois, d’où qu’ils viennent et qui qu’ils soient.

 

Ce sera forcément un humanisme plus conforme aux exigences de notre temps que celui du cours classique. Les humanités gréco-latines de l’époque ne comptaient comme enseignement philosophique que la « théologisation » thomiste d’une partie d’Aristote, et le ratio studiorum des Jésuites sent un peu trop la poussière et la soutane pour le Québec d’aujourd’hui. Ce nouvel humanisme plus que littéraire, nous allons le construire assez fort et assez solide pour bouter hors de l’école une fois pour toutes l’opportunisme cupide de ceux qu’un jargon cynique appelle les « chasseurs de têtes ». Il devra plutôt s’inspirer du Siècle des lumières tout en fréquentant des penseurs contemporains comme Noam Chomsky, Edgard Morin, Jacqueline de Romilly, Martha Nussbaum, George Steiner, Hanna Arendt et, plus près de nous, Pierre Luc Brisson, et d’autres encore. Au passage, ne pas oublier le merveilleux petit manifeste L’utilité de l’inutile de Nuccio Ordine.

 

Formation des enseignants

 

En toute logique, le rétablissement d’un paradigme humaniste dans l’école québécoise qui, cette fois, servira la formation de tous les enfants sans exception, entraînera un ménage du même ordre dans la formation des enseignants et des enseignantes. Pour l’heure, il n’est pas exagéré de dire que celle-ci est infestée des exigences tatillonnes du paradigme techniciste. Plus de la moitié des 120 crédits de formation de nos baccalauréats en enseignement portent sur le « how to do it » et visent le « comment enseigner ». Une quarantaine d’autres crédits abordent la discipline à enseigner, mais encore là, sous l’angle didactique, c’est-à-dire du « comment enseigner cette matière » et non pas dans une perspective d’une culture générale humaniste. J’ai eu souvent l’occasion de constater qu’en entrant dans sa classe, l’enseignant québécois est enseveli sous une montagne de « technicalités », les unes relatives à son enseignement et imposées par directives ministérielles, les autres relatives aux nombreux et complexes diagnostics dont ses élèves sont affublés.

 

Ce dont les élèves auront besoin dans les classes, ce ne sont pas des techniciens, ni des magiciens. Mais des maîtres en humanités. Le ministère de l’Éducation devra réformer la formation des enseignants en ce sens de telle sorte qu’ils pourront aider les élèves à vivre pleinement l’impermanence qui est en voie de devenir la condition existentielle dominante de notre temps et à devenir, selon la formule que l’on prête au grand Condorcet, des « citoyens difficiles à gouverner ».

38 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 16 août 2014 04 h 28

    Une école déshumanisante

    Les pédagogues conçoivent des programmes scolaires en fonction des exigences du marché du travail. Avec la mondialisation, les autorités gouvernementales s'attendent à ce que les étudiants(es) deviennent des travailleurs capables de compétitionner avec les travailleurs de d'autres pays. Pensons à certains pays asiatiques tels que la Chine, le Japon et la Corée du Sud où les jeunes sont soumis à des exigences académiques extrêmes. La pression sur ces jeunes est tellement forte que ça amène un nombre assez élevé de jeunes à se suicider. Ce niveau de performance académique n'est pas aussi élevé dans les pays occidentaux, mail il reste que les autorités gouvernementales mettent tout en oeuvre pour "produire" des travailleurs performants. L'écomomie en dépend.
    6
    Dans ce contexte, l'aspect humain dans l'enseignement est totalement négligé. La course au savoir commence dès les CPE. Y a pas de temps à perdre. Les éducatrices doivent éparer ces jeunes pour la maternelle. Et une fois rendus à la maternelle, les professeurs doivent les préparer pour la première année. Et ainsi de suite jusqu'à l'université. Dans ce contexte oû la performance académique prend autant d'importance, l'aspect humain est nécessairement négligé. Il est question dans cet article d'Edgard Morin. Ce grand penseur a contribué à la formation du Mouvement Humanisation. Ce mouvement est très critique du système scolaire, le qualifiant de déshumanisant.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 16 août 2014 07 h 55

    «Humanité par oppositions à...

    ...animalité, dureté, méchanceté, barbarie ?» J'appréhende que «si». L'Homme est-il en train de se «chosifier»? Du mieux que j'ai pu, je vous ai lu monsieur Baby. Mes carences au plan académique étant ce qu'elles sont. À travers ce siècle où presque tout est «vitesse», est «piton» sur lequel je pèse ou que j'actionne, où une réponse est au «bout des doigts», que devient l'Homme avec et dans son humanité? Il y a de gros nuages gris qui flottent...L'Homme est-il à perdre le sens de sa propre humanité? Au(x) profit(s) de....quoi et de qui? L'humanité a viscéraux besoins de sens. À défaut d'y être attentif...
    L'humanité a besoins de gens comme vous qui osez remettre en question et offrez des avenues de solutions. «Mon» humanisation tout comme son antonyme portent leur propre histoire de vie...
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • François Dugal - Inscrit 16 août 2014 08 h 12

    100%

    Monsieur Baby, je suis d'accord à 100% avec tout ce que vous avancez.
    Ce qui est en train de tuer le Québec, c'est son système d'éducation dysfonctionnel qui forme des enfants vulnérables et démunis. Les choses peuvent-elles changer? J'ai bien peur que nous ayons franchi le point de non-retour, hélas!

  • Yvan Dutil - Inscrit 16 août 2014 08 h 23

    Encore une vision biasiée du monde

    Voilà encore une vision biaisé de l'humanisme qui se vautre dans les humanités. Ce genre d'aveuglement intellectuel montre à quel point il est essentiel de réformer l'enseignement.

    • Ginette Joannette - Inscrite 16 août 2014 10 h 46

      En quoi cette vision de l'humanité est-elle biaisé? Il ne suffit pas d'affirmer quelque chose pour que cela soit vrai. Et comment voulez-vous réformer l'enseignement? Vous en dites trop peu pour que votre critique soit crédible.

    • Hélène Paulette - Abonnée 16 août 2014 11 h 12

      Bien sûr, il faut vite empêcher quiconque de réfléchir... Il suffit de suivre les enseignements de la publicité pour bien consommer.

    • Gaston Bourdages - Inscrit 16 août 2014 12 h 07

      Et si monsieur Dutil je vous racontais «pourquoi?» et «comment?» j'en suis arrivé, un jour, à me déshumaniser ? Je corrige «un jour» pour toute cette subtile et lente «glissade» que j'ai faite à l'intérieur d'un système où j'avais accordé à certains outils de la vie d'effarants insidieux pouvoirs ? La déshumanisation a sa propre histoire de vie. La réalisation de cette déshumanisation n'a été possible qu'avec l'essentielle sournoise complicité que je lui ai accordée. Ma dignité en a souffert. Des gens aussi. Mes respects à vous et mercis pour votre invitant commentaire qui adresse clins d'oeil à une humanisante réflexion.
      Gaston Bourdages,
      Saint-Mathieu de Rioux, QC.

    • François Dugal - Inscrit 16 août 2014 12 h 54

      Madame Joanette, cela fait 30 ans que l'éducation québécoise est ballottée d'une réforme à l'autre avec les résultats que l'on connaît.
      Pouvons-nous connaître le réforme que vous préconisez?

    • Cyril Dionne - Abonné 16 août 2014 19 h 16

      D'accord avec vous M. Dutil.

      Si cet article aurait été écrit par un enseignant qui vit la réalité de la salle de classe et non pas par quelqu'un qui oeuvre dans un milieu universitaire où les étudiants choisissent et paient pour y être, les points saillants de cette analyse auraient été plus crédibles. Comme enseignant, quand je lis des propos de cet ordre, je suis bouche bée devant cette naïveté cultivée dans les sphères du haut savoir.

      Tous savent que les compétences transversales sont un échec pédagogique sur toute la ligne. Et on est tous d'accord que ce n'est pas de retourner vers le collège dit classique que se trouve la solution. Mais l'humanisme préconisé dans cette lettre est une coquille vide et la continuité de ce qui est l'essence même du problème dans les écoles. Ici, on ne parle d'aucun standard et des méthodes d'évaluation qui vérifient si l'élève a appris oui ou non. On nivelle par le bas pour s'assurer que les statistiques nous disent ce que l'on veut entendre. Si on veut améliorer l'école comme berceau et reflet de la société, ceci passe par un curriculum commun, un bulletin unique et des tests standardisés.

      L'humanisme c'est bien beau, mais on aimerait aussi que les élèves apprennent à lire et écrire correctement et à utiliser les mathématiques et la science pour faire un sens au monde qui les entoure afin d'avoir des citoyens cultivés et aptes à prendre des décisions éclairées pour le bien de la société. Et la « gymnastique de l’esprit » rime avec le savoir être, le savoir faire et avec l'effort constant pour y arriver et non pas dans des formules creuses et magiques. Apprendre est difficile; c'est ce que Léon Festinger appelait la dissonance cognitive. Nous le savons très bien puisque c'est nous qui oeuvrons dans les salles de classe du primaire et secondaire.

    • Yvan Dutil - Inscrit 17 août 2014 08 h 26

      Madame Joannette, les «humanités» ne sont que petite fraction de la culture humaine. Elles ne sont qu'un élément parmis beaucoup d'autres contribuant à la formation de l'esprit. La préséance que certains leur porte n'est bien souvent que fondé sur de la nostalgie et, aussi et beaucoup sur des intérêt commerciaux.

      En effet, il n'y a AUCUNNE indication qui ceux qui ont une formation concentrée sur les humainités possèdent un exprit critique plus développé que ceux qui ont étudié dans d'autres domaines. Mon expérience personelle m'a appris qu'ils sont surtout meilleurs pour vous ressortir des arguments d'autorités.

    • Ginette Joannette - Inscrite 17 août 2014 17 h 31

      J'ai à mon actif trois bac. et une maîtrise. De tous les cours que j'ai suivi ce sont ceux sur l'actualisation du potentiel intellectuel qui m'ont été le plus profitable. L'enseignement est un art. L'enseignant qui explique à ces élèves comment il pense et comment il résoud un problème est un véritable maître. Et si je proposais un modèle ce serait celui de l'Islande ou en plus de l'enseignant, il y a dans la classe un éducateur et un spécialiste de la matière enseignée.

  • Yves Côté - Abonné 16 août 2014 09 h 55

    L’utilitarisme pédagogique...

    L’utilitarisme pédagogique n'a comme objectif que l'utilitarisme humain.
    Celui qui transforme le plus grand nombre des Hommes en machines à produire, à servir et à obéir aux plus fortunés et puissants d'entre eux.
    C'est dire comment la préservation de la nature, de ses richesses et des humbles qui constiuent l'essentiel de la population de notre Terre, n'importe en rien dans cette approche pseudo-éducative d'un véritable néant existentiel...
    Décérébrer l'Homme est l'idéal évident des puissants de ce monde.
    Que faisons-nous donc de nos enfants, lorsque nous obéissons à ceux-ci sans réfléchir ?