Moment charnière ou mise en scène?

Photo: Archives Le Devoir

Dans Le Devoir du 5 août, Jean-François Nadeau soulignait les 325 ans du massacre de Lachine en qualifiant cet événement de « tournant dans les relations avec les Premières Nations », voire de « moment charnière qui met notamment en lumière les relations entretenues avec les Premières Nations ». Il notait également l’oubli graduel de cet épisode dans notre conscience collective.

 

S’il est vrai que la mémoire du « massacre » tend à disparaître, c’est en bonne partie parce que le souvenir même des guerres entre les colons français et les Premières Nations s’estompe. En fait, une véritable synthèse historique des relations franco-amérindiennes accessible au grand public demeure toujours à réaliser, et le massacre de Lachine parle en fait bien moins des autochtones que de la construction d’une histoire nationale canadienne-française.

 

Le spectacle de l’histoire

 

Dès le départ, l’usage du terme « massacre » s’est révélé hautement programmatique. Le gouverneur Frontenac l’a d’abord utilisé dans le but de se justifier auprès des autorités françaises en dramatisant la situation de la colonie. Par la suite, les historiens de la Nouvelle-France, et en premier lieu le jésuite Charlevoix, ont suivi ses pas sans trop poser de questions, dans la mesure où cela servait également leurs propres objectifs, à savoir la création d’un récit national glorificateur.

 

Après tout, il est difficile de mettre en scène des héros sans adversité. Et au courage, à l’audace et à la fermeté que l’on a attribués (sans trop se soucier de la véracité historique) à des personnages tels que les saints martyrs canadiens, Madeleine de Verchères ou Dollard des Ormeaux, il était tout naturel d’opposer la cruauté, la fourberie et l’inhumanité d’ennemis implacables, un rôle (puisqu’il s’agit bien d’une mise en scène) dont ont spontanément hérité les Premières Nations.

 

Un scénario dramatique

 

Dans la mesure où l’essentiel était de glorifier la vaillance des ancêtres, il n’y avait pas à se gêner pour procéder à certains embellissements du récit, afin de lui conférer une trame narrative plus poignante. C’est d’ailleurs ce qu’a fait le jésuite Charlevoix en n’hésitant pas à accorder foi aux rumeurs de torture et de cannibalisme associées aux Iroquois lors de l’attaque de Lachine : « Ils ouvrirent le sein des femmes enceintes, pour en arracher le fruit qu’elles portaient, ils mirent des enfants tout vivants à la broche, et contraignirent les mères de les tourner pour les faire rôtir. Ils inventèrent quantité d’autres supplices inouïs, et deux cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi en moins d’une heure dans les plus affreux tourments. »

 

L’historien François-Xavier Garneau, puis les rédacteurs de manuels d’histoire canadienne jusqu’au début des années 1960, a repris ces descriptions sans se donner la peine de remettre en question l’efficacité d’ennemis capables de commettre autant d’atrocités en moins d’une heure !

 

La scène mise à nu

 

À grands coups de descriptions sanguinolentes, le massacre de Lachine s’est ainsi forgé une place dans la conscience collective historique canadienne-française. Mais derrière ces exagérations littéraires, que s’est-il réellement passé à l’aube du 5 août 1689 ?

 

La vérité est qu’on en sait fort peu à ce sujet, et que même Frontenac n’y consacre au final que quelques lignes dans sa correspondance. Les sources de l’époque nous permettent de comprendre qu’une importante expédition iroquoise (entre 800 et 1500 guerriers selon diverses évaluations) a fait irruption dans le petit village, qui ne comptait alors qu’environ 350 habitants, brûlant la majeure partie des bâtiments, tuant plusieurs personnes encore endormies, et emportant également des captifs, dont certains s’évaderont ou seront par la suite échangés à la faveur de négociations diplomatiques.

 

Les estimations du nombre de victimes varient toutefois grandement, allant de 24 morts et une soixantaine de prisonniers jusqu’à plus de 200 décès et au moins 120 captifs. Les historiens ont beau débattre de la validité d’un nombre par rapport à l’autre (et la tendance est de considérer les estimations les plus basses comme étant les plus crédibles), il n’en demeure pas moins que toutes leurs discussions se fondent sur bien des hypothèses et peu de faits.

 

L’envers du décor

 

Il y eut bien sûr des morts à Lachine, cela est incontestable, mais ce qui fut marquant, et qu’il faut surtout retenir, est le climat de terreur lié à la présence iroquoise aux portes mêmes de Montréal. L’épisode de Lachine n’est que l’un des nombreux incidents qui ont effrayé les colons au cours des années 1680-1690, en leur faisant réaliser qu’ils n’étaient peut-être pas autant chez eux qu’ils l’auraient cru sur ces terres qu’ils s’étaient appropriées d’emblée, sans songer à l’usage qu’en avaient les Premières Nations avant eux.

 

Par ailleurs, le massacre de Lachine pourrait tout aussi justement s’appeler la revanche de Lachine, si l’on se donnait le moindrement la peine d’envisager la situation d’un point de vue autre que celui des colons français. Il s’agit en effet d’un épisode parmi plusieurs autres des guerres, certes menées agressivement par les Iroquois, mais lancées essentiellement par les Français. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui ont rompu la paix en 1684, en lançant une expédition militaire infructueuse chez les Sénécas (l’une des nations formant la Confédération iroquoise), puis une seconde en 1687, qui se conclura par quelques dizaines de morts iroquois lors des combats, mais surtout par la destruction systématique des champs et des villages des Sénécas, dont leur capitale, Ganondagan.

 

Au-delà du théâtre

 

Il faut donc comprendre que l’attaque de Lachine s’insère dans le contexte beaucoup plus large d’une guerre totale entre les Français et les Iroquois, où les victimes furent civiles le plus souvent, d’un côté comme de l’autre. Et sous cet angle, Lachine n’est que l’envers de Ganondagan. Ces deux massacres ne sont pas un tournant, mais bien une représentation emblématique des subtiles et parfois difficiles relations franco-amérindiennes.

 

Mais pour comprendre cela, il faudrait commencer par accepter de faire des peuples autochtones non pas de simples figurants ethnographiques de notre histoire, mais bien des acteurs aux motivations complexes, tant politiques qu’économiques, sociales et culturelles. Alliées ou ennemies des Français, les Premières Nations avaient des objectifs stratégiques variés, mais toutes aspiraient d’abord et avant tout à assurer la survivance de leur peuple, mis en péril par l’irruption des Européens sur leurs terres.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

30 commentaires
  • Nicole Bernier - Inscrite 16 août 2014 06 h 40

    Enfin, un rapport basé sur les faits.... et non sur l'imaginaire colonial

    En Occident, nous continuons à bâtir des narrations pour justifier le droit de contrôler les aspirations des autres peuples au nom de notre supériorité civilisationnelle...

    On a fait la même chose en Irak, en Lybie, en Syrie, en Égypte et en Ukraine... On a la preuve aujourd'hui, pour l'Irak, et je peux vous assurer que dans les années futures nous aurons la preuve des manipulations d'opinion publique pour justifier les interventions guerrières des gouvernements occidentaux afin qu'ils puissent enrichir leurs petits amis qui vendent des armes, ou pour s'emparer des terres pour privilégier une religion sur d'autres peuples (en Palestine) et pour maintenir le contrôle colonial qu'ils avaient sur les ressources naturelles des autres peuples comme au Niger et au Mali...

    • Paul Gagnon - Inscrit 17 août 2014 15 h 04

      Curieux tout de même que tous les pays que vous nommez sont des pays conquis et assmilés par les musulmans, sauf l'Ukraine, actualité oblige.

      Que pensez-vous du Zimbabwé? Que pensez-vous des balkans jadis envahis, colonisés et exploités par les turcs Ottomans, pendant 400 à 500 ans, selon le cas? Que pensez-vous de l'esclavagisme des musulmans en Afrique, du Sénégal à Zanzibar, et qui a duré au moins 1400? (Les derniers pays du monde à ratifier l’abolition de l’esclavage sont l’Arabie séoudite en 1962 et la Mauritanie en 1981) Etc.

  • Raynald Blais - Abonné 16 août 2014 06 h 48

    PALESTINIEN COMME UN AMÉRINDIEN

    Comme les Israéliens avec les Palestiniens, nos ancêtres, les Français et Canadiens-Français gomment leurs actes d'envahisseurs lorsqu'ils commentent l'Histoire de leurs relations avec les Amérindiens.
    Très bon article sur l'Histoire!

    • Paul Gagnon - Inscrit 16 août 2014 13 h 03

      Si vous êtes si peu fier de vos ancêtres canadiens (au sens de canadien-français), peut-être devriez-vous songer à rendre vos biens – spoliés aux amérindiens depuis le premier lopin de terre, depuis la première fourrure – cela va de soi et à retourner en France. Sauf qu’en France vous allez être entourés de descendants de colonisateurs mécréants.

      Il n’y a guère qu’en Antarctique où les humains n’ont pas procédé à quelques massacres. Pas encore du moins. Mais il y fait si froid!

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 août 2014 22 h 11

      Monsieur Gagnon,
      Il y a aussi l'Islande. Il y fait froid, mais pas tant que ça...

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 17 août 2014 10 h 53

      M. R, Blais, à mon avis votre comparaison entre deux situations aussi différentes que celle d'Israël et de la Palestine et... des blancs francophones, disons et des Amérindiens, particulièrement des Iroquois, est plutôt abracadabrante.

      Ces deux peuples, à l'autre bout du monde vivaient dans une paix relative mais réelle avant que l'Occident, pour se déculpabiser de son déni concernant les camps de la mort où les juifs, principalement, mouraient comme des mouche, dans les souffrances les plus atroces, décide de charcuter la Palestine pour en donner une partie aux Juifs. Israël est un état qui n'est pas uniforme, et c'est ainsi que Yitzhak Rabin sera assassiné par un Israélien radical, et qu'aujourd'hui des milliers de d'Iraéliens et même des élus demandent le départ de Nétayaou, ainsi que la reprise de vraies négociations. Il s'agit d'un tout autre monde.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 17 août 2014 10 h 59

      Mais il me semble que l'Islande, un pays que j'adore et compte bien visiter, était plutôt du côté de l'Allemagne nazie lors de la dernière guerre. Une petite bavure?

    • Paul Gagnon - Inscrit 17 août 2014 15 h 13

      @Céline A. Massicotte

      Sans doute voulez-vous parler de l'Irlande qui était moins pronazi qu'antibritannique, et pour cause – si vous connaissez les luttes multiséculaires des irlandais contre les anglais qui les traitaient comme du bétail… Durant le conflit, l’Irlande qui est demeuré neutre, a refusé que l’Angleterre utilise ses bases du côté de l’Atlantique pour combattre les sous-marins allemands, compliquant ainsi les choses pour l’Angleterre. On ne se fait pas toujours des amis avec ceux qu’on méprise et qu’on exploite.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 16 août 2014 08 h 33

    Une histoire de la relation franco indienne

    ¨en leur faisant réaliser qu’ils n’étaient peut-être pas autant chez eux qu’ils l’auraient cru sur ces terres qu’ils s’étaient appropriées d’emblée, sans songer à l’usage qu’en avaient les Premières Nations avant eux.

    ...

    Vous en appeler à une certaine rigueur pour écrire une histoire de la relation franco-indienne. Mais comment ignorer la Grande alliance entre les français qui souhaitaient fonder une colonie et ceux occupant ce territoire (qui ne sont pas les iroquois).

    Cette alliance a été scellé à la Cour d'Henry IV avec des représentant des Montagnais en 1602, lesquels sont revenu avec Champlain en 1603 pour rendre compte à leur peuple que le Roi leur voulait du bien et qu'il allait imposer la paix à leurs ennemis les Iroquois ou leur faire la guerre à leur coté. Ce que fit Champlain au risque de sa vie pour honorer l'engagement..

    C''est à partir de ce pacte (renouvelé en 1634 à Trois Rivière) que les français ont obtenu l'accord des occupant du territoire pour fonder une colonie à Québec. En remontant le fleuve avec des places fortes jusqu'à Montréal, ils ont sécurisé une zone pour permettre à leurs alliés indiens de faire le commerce des fourrure avec eux. Ce commerce était vital pour l'existence même de la jeunes colonie.

    La Grande alliance nous a permis de fonder notre nation et elle ne s'est pas fait sans l'accord de ceux qui occupaient le territoire. Les francais on été les seuls de tous les colonisateurs européens à obtenir cette permission avant de s'instaler.

    • Yves Côté - Abonné 16 août 2014 11 h 47

      Mille mercis Monsieur Pomerleau de nous faire revenir à plus de rigueur que ce que ne fait ce texte !

    • Lucien Cimon - Inscrit 16 août 2014 11 h 54

      M. Pomerleau, vous faites des rappels importants.
      Il est plus facile de cultiver la mauvaise conscience et la culpabilité postume en gommant la partie de l'histoire qui ne sert pas cet objectif. On nourrit trop souvent la conscience des Québécois de ce poison.

    • Sébastien Brodeur-Girard - Abonné 16 août 2014 14 h 11

      M. Pomerleau, si je puis me permettre, je ne vois pas en quoi ladite alliance de 1603 avec certains groupes de Montagnais (qui ne formaient pas une nation unifiée) pourrait être interprétée comme un accord conclu avec l’ensemble des nations de la future Nouvelle-France, ni en quoi elle aurait donné carte blanche aux Français pour s’installer où bon leur semble. Il me semble que c’est là faire abstraction de la réalité et de la diversité des Premières Nations qui occupaient alors ce territoire.

      D’ailleurs, les deux jeunes Montagnais qui ont visité la cour d’Henri IV n’étaient pas des ambassadeurs plénipotentiaires, et il n’y eut jamais d’entente scellée en France à ce moment. Quant à la fondation de Montréal en 1642, elle n’avait initialement rien à voir avec la sécurisation du territoire, puisqu’il s’agissait essentiellement d’une entreprise religieuse missionnaire… à laquelle s’opposaient d’ailleurs les autorités de Québec.

      Il faut surtout en retenir que l’histoire est souvent plus complexe que ce que nous laissent entendre certains récits, et que d’autres points de vue, qui n’en sont pas moins valables, peuvent mériter d’être considérés pour enrichir notre compréhension. L’honneur de nos ancêtres n’en est aucunement diminué, et le respect de nos partenaires autochtones devrait l’exiger.

    • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 16 août 2014 19 h 52

      @ Sébastien Brodeur-Girard

      Dès le début la Grande alliance a été agréée par les Hurons. Au fil du temps d'autres nations se sont joint. Et finalement, suite à un conflit avec les iroquois qui paraissait interminable, les français ont fini par s'allier 39 nations qui ont signé le Traité de la Grande paix de 1701 (Wikipedia:

      Le traité de la Grande Paix de Montréal a été signé à Montréal en 1701 par le Sieur de Callière, représentant la France, et par 39 nations amérindiennes. Ce traité mettait fin aux guerres intermittentes du xviie siècle et marquait un tournant dans les relations franco-amérindiennes.).

      Tant et aussi longtemps que ce traité a été respecté, les nations indiennes ont conservé leurs territoires ancestraux. Suite à la défaite de la France sur notre territoire l'ensemble des nations indiennes se sont fait balayé de leurs territoires par les anglais; y inclus les Mohawk (suite à la défaite de leur allié britannique).

      La relation de nation à nation entre français et indiens a été rétabli par René Lévesque et concrétisé par la Paix des braves en 2001 (Landry), un rappel historique à la Grande paix de 1701 a été fait à l'occasion.

      Nous n'avons pas a âvoir honte de notre relation avec les amérindiens. En fait leur sort est lié au nôtre depuis le début.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 17 août 2014 12 h 45

      Quel plaisir que de vous lire, car je me demandais si j'avais rêvé ou si on nous avait menti...

      À une époque j'étais très friandes des documentaires de PBS, aujourd'hui pour des raisons techniques je n'y ai pratiquement plus accès. J'avais alors appris que les Amérindiens se battaient au côté des Français parce qu'il étaient respectés et appréciés tel qu'ils étaient. Et cela pendant quelques siècles sans doute, sinon plus. Ainsi en allait-il de la Louisinane, et même longtemps après, dans une île habitée par ces Amérindiens on parlait encore Français. Il y aurait eu un tournant lorsque les Noirs Américains commencèrent à demander leurs droits et que certains les appuyant ils adoptèrent l'anglais, et pourquoi pas? - dans une Louisianne bigarée.

      En fait, pour moi le pire est d'apprendre quelque chose qui n'existe même pas. Alors... Merci, M. Pomerleau!

  • Yves Côté - Abonné 16 août 2014 09 h 38

    Volontairement ou pas ?

    Monsieur Brodeur-Girard, il est toujours plus facile de semer le doute en soumettant des éléments hypothétiques à un éclairage intense, que d'éclairer les faits en donnant des éléments factuels pour ce faire.
    Selon moi, sans ajouter rien à ce que nous connaissons, vous contribuez parfaitement par votre texte, volontairement ou pas je n'en sais rien, à donner aux négationistes de notre légitimité historique en Amérique du Nord, toujours les mêmes, l'occasion encore une fois rêvée de se convaincre eux-mêmes pour pouvoir en convaincre d'autres, de notre absence de tout mérite à nous y dire chez nous.
    S'il m'est permi ici de formuler un souhait à votre endroit, une prochaine fois, pourriez-vous vous faire pencher aussi pointilleusement que vous le faites ici, vos doutes historiques sur les efforts britanniques répétés et continus de nier la justesse de l'installation française en Amérique du Nord depuis lé 16è siècle ?
    Je suis certain qu'à ce sujet, vous trouverez matière à vous intéresser.
    Merci de votre lecture, Monsieur.

    • Sébastien Brodeur-Girard - Abonné 16 août 2014 14 h 11

      Monsieur Côté, en quoi chercher à rendre compte de la complexité historique des relations franco-amérindiennes contribuerait-il à délégitimer la présence francophone en Amérique ? Pourquoi l’affirmation de notre culture devrait-elle se faire au détriment de la légitimité de celle des peuples autochtones ? La difficile position de colonisateur-colonisé qui est la nôtre n’est pas la plus aisée, mais il me semble qu’il faut nous apprendre à la considérer en son entièreté si nous voulons envisager notre histoire avec maturité.

    • Yves Côté - Abonné 17 août 2014 05 h 15

      Monsieur Brodeur-Girard, merci de votre lecture et de votre question. J'y répondrai brièvement.
      "Chercher à rendre compte de la complexité historique des relations franco-amérindiennes" est une chose des plus louable. Moi-même, à chaque fois en ces commentaires, je tente activement de participer à la remise en question des idées préconçues dans lesquelles baigne copieusement l'imaginaire d'un certain nombre d'entre nous depuis trop longtemps. D'ailleurs, je suis un des plus fidèles (et anciens) lecteurs des Trigger, Savard, Simard, Lacoursière et compagnie. C'est dire que l'objectif en question me sied parfaitement...
      De plus, je suis de qui proposent comme solution identitaire à notre habitude prise de tourner en rond sur ce sujet, une perception si ouverte de notre culture qu'elle tente d'englober les acquis québécois généralement ignorés qui viennent d'une amérindianité que nous devrions faire nôtre.
      Toutefois, je condamne l'amalgame trop facile que votre texte fait de l'histoire, de la morale et de la politique. L'histoire est un domaine de connaissances et de recherche qui exige que, pour y parler de morale et de politique sans les déguiser, on le fasse en traitant ces deux selon une grille d'analyse scientifique. Ce que non seulement vous omettez de faire ici, délibérément ou pas je n'ose pas m'y pencher, dans une dialectique qui adopte la thèse politique du révisionisme historique canadien en vogue depuis deux décennies. Ce qu'on peut qualifier, au minimum selon moi, de trompeur.
      L'espace me manquant ici, je ne prendrai en exemple que votre déclaration morale intempestive d'entrée en matière "le souvenir même des guerres entre les colons français et les Premières Nations s’estompe"; cela laissant entendre, par opposition, que ne s'estompent pas les autres mémoires canadiennes et que de celles-ci, on peut donc tirer leçons fiables...
      Ce qui est, pour moi, un jugement de valeurs qui d'emblée, ne peut qu'éloigner un historien de son sujet d'étude.

    • Nicole Bernier - Inscrite 17 août 2014 20 h 17


      M. Côté

      de défendre la position contraire à celle de M. Brodeur-Girard ne vous rend pas plus scientifique, car vous aussi vous faites un "amalgame trop facile (...) de l'histoire, de la morale et de la politique."

      Personnellement, les Français auraient pu se "petter les bretelles" si seulement les nations autochtones avaient pu se développer et maintenir leurs organisations sociales et politiques... Il y a différentes façons de détruire un peuple et nous n'avons au Québec aucune nation qui peut prétendre avoir atteint leur plein développement parce que nous avons soutenu leurs spécificités

    • Yves Côté - Abonné 18 août 2014 04 h 42

      Merci de votre lecture Madame bernier.
      Vous avez raison, mon propos n'est pas scientifique.
      D'ailleurs, par le sérieux de votre lecture, vous avez sans doute remarqué que mon propos ne se prétend ni se veut autre que politique ? Qu'il ne se prétend scientifique en rien. Au contraire de celui de Monsieur Brodeur-Girard, auquel il signe "historien" et qui, par cela, expose volontairement et en toute connaissance de chose, ses compétences professionnelles à l'examen de tous.
      Chose que je n'oserais jamais faire moi-même qu'en matière de science de l'activité physique... Ce que j'ai d'ailleurs longtemps fait naguère sans gêne dans les médias.
      Par ailleurs, où donc dans ce que je propose, trouvez-vous que je dis que "les Français" peuvent "se petter les bretelles" ? Pardon, mais je ne comprends même pas de qui vous voulez parler quand vous écrivez "les Français". Voulez-vous dire les français d'Amérique que nous sommes ? Ou les Français de nationalité ? Et encore là, ceux de France aujourd'hui ou ceux de Nouvelle-France d'hier ?
      Tout cela m'apparaît bien trop confus.
      SVP, éclairez ma lanterne si vous tenez à ce que j'y comprenne quelque chose. Merci.

  • Jean-François Trottier - Abonné 16 août 2014 09 h 45

    CQFD

    Je ne suis pas expert en histoire mais je m'intéresse à la politique. Ce qui est relevé ici est sensible et donne un bel éclairage de la probable réalité, mais ce faisant l'auteur démontre précisément le contraire du but énoncé.
    Prenons l'exemple du 11 spetembre 2001. L'événement, grave sans aucun doute, est sans aucune commune mesure avec ce qui en a été fait par les média de tout poil. Cinq milles morts, c'est énorme, mais ce n'est pas plus que les morts causés par le putsch d'un autre 11 septembre, celui de 1974 au Chili. Beaucoup moins que le nombre de morts en Afghanistan lors de la guerre qui y a fait suite.
    Ce n'est pas la gravité ou l'importance d'un événement qui le rendent central, c'est ce qu'en font les politiciens et la rubrique populaire.
    Autre exemple un peu usé : on s'accorde au Québec pour dire que la conquête fait suite à la bataille des plaines d'Abraham. Or, rien n'est plus faux. C'est le traité de Paris, en 1763, qui a scellé le destin du Canada de ce point de vue. La bataille des plaines est tout au plus accessoire et relève plus ou moins de l'imagerie historico-populaire.
    Ici il y a moment-charnière, non pas pour l'importance de l'événement en soi mais pour ce qui en a été fait par la suite, comme toujours en politique.
    Hors des morts et des atrocités subies, l'histoire se construit par les échos qui en restent. Bien sûr nous devons en dissocier tout jugement moral pour garder une saine distance mais on ne peut réécrire l'histoire, surtout quand les historiens eux-mêmes en font partie.

    • Sébastien Brodeur-Girard - Abonné 16 août 2014 14 h 12

      Monsieur Trottier, vous avez entièrement raison. En fait, je voulais surtout démontrer comment, en voulant faire de l’attaque de Lachine un « moment charnière », un certain récit traditionnel avait surtout contribué à occulter tout un pan de la réalité historique.

      L’histoire est une discipline bien particulière, en ce qu’elle est forcément subjective lorsqu’elle procède au choix des faits constituant un récit cohérent, mais qu’elle se doit de traiter ces mêmes faits avec la plus grande objectivité, en tenant notamment compte de leur contexte historique propre. Le bâclage de cette dernière étape entraine la création d’un récit simplifié, et bien souvent artificiellement linéaire.