L’anglais, c’est plus tough qu’on le pense!

Dans « Confessions d’un “grammar nazi” » (Le Devoir, 25 juillet 2014), David Sanschagrin décrit bien son malaise devant l’étiquette d’intolérance de plus en plus souvent accolée à quiconque ose défendre le français contre l’anglomanie ambiante. Parler franglais et accepter sa présence dans l’espace public serait désormais la norme, observe-t-il avec justesse. M. Sanschagrin m’a cependant fait tiquer en affirmant que « l’anglais est très certainement une langue facile et efficace ». Facile, l’anglais ? Vous voulez rire ! Si l’anglais était facile, son enseignement dans le réseau scolaire québécois ne serait pas passé depuis une trentaine d’années de 500 heures à plus de 1000, et le ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, et le premier ministre, Philippe Couillard, n’en imposeraient pas 400 heures de plus en 5e et 6e année !

 

Demandez à un professeur d’anglais si cette langue est « facile » : après avoir bien ri, il vous répondra que les seuls locuteurs qui trouvent l’anglais facile sont ceux qui le parlent mal… Arriver à maîtriser toutes les nuances de l’anglais est difficile. Son orthographe et sa prononciation, pour ne parler que d’elles, sont à donner des maux de tête. Prenons trois mots comme thought (pensée), tough (dur) et though (quoique), qui se prononcent d’autant de façons différentes tout en s’écrivant presque pareil. Un néophyte y perd son anglais !

 

Une langue est facile ou difficile surtout selon la parenté entre la langue maternelle du locuteur et sa langue seconde. Toutes les langues latines, comme l’espagnol, l’italien, le catalan et le portugais, sont beaucoup plus faciles à apprendre à un francophone qu’une langue purement germanique comme l’allemand ou slave comme le polonais.

 

L’anglais, sur ce plan, est hybride, à titre de langue germanique ayant le plus emprunté au français, à l’ancien français et au latin, d’où l’étonnante proximité de plus de 60 % de ses mots avec le français, comme le révèle Henriette Walter dans Honni soit qui mal y pense. L’incroyable histoire d’amour entre le français et l’anglais. L’anglais, c’est presque du français prononcé différemment, comme le dit si bien Jean Forest dans Les anglicismes de la vie quotidienne des Québécois.

 

Par ailleurs, le fait que les Québécois soient enclavés en Amérique du Nord et littéralement encerclés par une mer anglo-saxonne nous le rend familier très jeunes, et si nous habitions au coeur de l’Amérique du Sud, entourés d’hispanophones, nous trouverions l’espagnol, langue latine encore plus proche du français, étrangement « facile ».

 

Bref, la prétendue facilité de l’anglais est une idée reçue qui ne tient pas la route. Un unilingue portugais, arabe ou chinois ne trouve jamais l’anglais « facile ». C’est la langue de l’Empire, la langue du dominant culturel, politique et économique ; cela nous donne une impression de facilité factice. Et une fois que nous l’avons appris, il devient automatiquement « efficace », comme l’était le latin sous l’Empire romain. Le latin était-il pour autant une langue « facile » ? Non, bien sûr, mais c’est un drame national qu’on ait privé nos jeunes de l’enseignement de la langue qui est la racine même du français… et de l’anglais !

 

Cela dit, chose certaine, Yves Bolduc se présente en défenseur zélé de l’anglais indifférent au sort du français, et le prochain défi du français au Québec sera de résister une fois de plus aux francophones qui appellent de leurs voeux la bilinguisation mur à mur du Québec sans états d’âme.

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La prétendue facilité de l’anglais est une idée reçue qui ne tient pas la route

16 commentaires
  • Réjean Guay - Inscrit 9 août 2014 05 h 51

    Excellent commentaire ! J'ai toujours dit que l'ennemi principal réside à l'intérieur de nous : ce sont les bons Québécois de souche prêts à larguer leur langue pour faire partie de l'anglofolie actuelle ; que ne ferait-on pas pour une plat de lentilles , disait
    l'autre . C'est encore cela en 2014 , voire pire : selon certains , tu n'es rien si tu ne parles pas < bilingual > . Dans la même veine , on dirait que beaucoup de journalistes tombent dans la < branchitude > en glissant trop d'anglicismes dans leurs textes , imitant les médias français . Sur la page Facedebouc d'un journaliste de la SRC et du journal Le Soleil de Québec , on peut retrouver un < barber shop > que l'on croyait disparu depuis au moins 50 ans . . . Tout cela est franchement désolant !

  • Bernard Terreault - Abonné 9 août 2014 08 h 40

    Bien dit

    Ayant étudié et travaillé huit ans aux ÉU, je me targue de bien connaître l'anglais courant, et de le prononcer intelligiblement, avec l'accent sur les bonnes syllabes, en tout cas mieux que la plupart des Montréalais soi-disant bilingues. Pourtant, lorsque je lis les grands auteurs anglais, disons Virginia Wolfe, sans parler de Shakespeare, j'avoue que je dois fréquemment avoir recours au dictionnaire, et parfois relire une phrase pour en comprendre la structure. Et quant à "l'anglais" populaire londonien, ou celui du Texas rural, et a fortiori celui des Indiens même très instruits, il demande
    beaucoup d'effort pour en deviner le sens : l'anglais n'est si global qu'on le pense.

  • Pierre Raymond - Abonné 9 août 2014 09 h 04

    Français-anglais

    Merci d'avoir si bien fait le point sur ce sujet.

  • Richard Lapierre - Inscrit 9 août 2014 09 h 14

    Et alors?

    Facile ou difficile, c'est relatif. C'est quoi le but d'insister là-dessus? L'important, du moins si on veut sortir de notre coquille, c'est de l'apprendre. L'auteur de cet article veut-il insinuer que, vu que c'est plus difficile que facile (et ca veut dire quoi au juste?), aussi bien abandonner et se replier sur nous même en pourfendeur acharné d'une seule, unique et noble langue, le français? Ca me rappelle cette attitude fermée de mon beau frère qui ne voulait même pas parler anglais quand il allait à New York tellement il était entêté.

    • J-F Garneau - Abonné 10 août 2014 10 h 01

      Je crois que l'auteur voulait plutôt dire qu'il y a une mythe comme quoi les francos glissent vers l'anglais parce que c'est plus "facile" à apprendre correctement que le français.

    • Jean-François Vallée - Abonné 11 août 2014 10 h 18

      Bonjour M. Lapierre,

      Je croyais que mon message était clair: on peut avoir des milliers de raisons d'apprendre l'anglais, mais qu'on cesse de nous rabattre les oreilles avec sa prétendue facilité, qui est un leurre.
      J'insiste là-dessus pour que les Québécois cessent de prêter des vertus quasi magiques et surnaturelles à l'anglais. Sa force tient au fait qu'il s'agit de la langue du plus fort économiquement et politiquement, de même que du plus nombreux, et ce ne sont pas ses vertus intrinsèques qui en font le succès. Le français aussi a ses forces. Je voulais donc qu'on cesse de présenter l'anglais comme une langue supérieure aux autres. Le Québécois francophone est souvent persuadé que sa langue est d'une difficulté considérable par rapport à l'anglais, et certains souhaitent même s'assimiler en s'appuyant notamment sur de tels préjugés. Vous ne trouvez pas ça dommage?

      Par ailleurs, au Québec, son apprentissage est tellement devenu une obssession collective qu'on en oublie d'apprendre d'autres langues (notre système d'éducation n'ouvre ses portes qu'à l'anglais, les autres langues demeurant toujours optionnelles).

      Respectueusement,

      Jean-François Vallée

  • Jean Richard - Abonné 9 août 2014 11 h 29

    Il y a anglais et anglais, ou anglais et globish

    Analyse très pertinente M. Vallée. L'anglais facile n'est pas de l'anglais, mais un usage très limité de cette langue (qui n'est pas sans richesse ni nuances).

    Maîtriser une langue, ça implique qu'on la comprenne, à l'oral et à l'écrit, et qu'on puisse s'en servir pour s'exprimer, également à l'oral et à l'écrit. Ça implique également qu'on puisse passer d'un mode à l'autre avec le maximum de transparence.

    Première grande difficulté et non la moindre avec l'anglais : cette langue souffre d'opacité orthographique. Contrairement à l'italien, à l'espagnol et même au polonais, un phonème en anglais correspond à plusieurs phonèmes et même chose dans l'autre sens, un phonème peut se traduire en plusieurs graphèmes. C'est un cauchemar pour qui apprend la langue d'abord à l'écrit (et c'est un cauchemar pour les écoliers souffrant de dyslexie ou autres troubles d'apprentissage similaire).

    Le genre grammatical – Contrairement à la forte majorité des langues occidentales, l'anglais n'a pas de genres grammaticaux. À première vue, ça peut servir d'argument en faveur de la simplicité de l'anglais. Pourquoi une fleur (féminin), un flor (masculin) et pas simplement a flower ? Cette simplicité apparente nous rattrapent au détour d'une simple phrase où le genre permettrait une nuance qu'il faudra exprimer autrement en anglais.

    Conjugaison des verbes – Quiconque parlerait à la fois français, espagnol, portugais et italien y verrait bon nombre de similitudes dans la façon de conjuguer les verbes. Passant à l'anglais, c'est la rupture. et ô combien compliqué. Le mot read peut être un verbe au passé, au présent, à l'infinitif présent, au participe passé, toujours écrit d'une même façon mais prononcé différemment. Le lien indissociable entre le mot invariable et le contexte très variable n'est pas aussi simple qu'on le dit quand on est habitué à une syntaxe plus cartésienne.

    Bref, l'anglais facile, ça tient de la croyance et non pas de l'analyse linguistique.

    • Yvan Dutil - Inscrit 10 août 2014 09 h 59

      En effet. Les européens ont des statistiques éclairantes à ce sujet en se basant sur le parcours académiques des enfants. Des toutes les langues européennes, c'est l'anglais qui est la langue la plus difficile; la langue la plus facile étant le finlandais.