Un «Plan églises» pour le Québec

Les Églises, en particulier l’Église catholique romaine, ne peuvent plus et ne veulent plus consacrer de ressources au maintien de ce patrimoine.
Photo: Yan Doublet Archives Le Devoir Les Églises, en particulier l’Église catholique romaine, ne peuvent plus et ne veulent plus consacrer de ressources au maintien de ce patrimoine.

Au Québec, où les lieux de culte sont de propriété privée — ils appartiennent à des paroisses ou à des congrégations religieuses —, la survie des monuments ecclésiaux et conventuels est menacée. Les Églises, en particulier l’Église catholique romaine, ne peuvent plus et ne veulent plus consacrer de ressources au maintien de ce patrimoine. Les bâtiments sont donc fermés, vendus, convertis à d’autres usages ou tout simplement démolis.

 

Pour bien cadrer le sujet, il convient d’entrée de jeu d’évoquer quelques chiffres et de tenter une comparaison avec le cas de la France. Dans les deux cas, les églises sont fréquentées par environ 4,5 % de la population : avec aussi peu de « messalisants » (personnes déclarant se rendre à la messe tous les dimanches), on est loin de la situation d’« exercice public du culte » qui autrefois valut à l’Église catholique romaine ses privilèges. Au Québec, comme en France, on trouve néanmoins une population qui se dit encore majoritairement « catholique ». Ce sont ces « catholiques culturels » qui prennent pour patrimoine ces églises édifiées en nombre au sein de leur communauté. En revanche, même si les Québécois sont convaincus qu’ils vivent sur une terre d’églises, le Québec ne compte qu’une église pour 2333 habitants, alors qu’en France, terre catholique millénaire, on en dénombre une pour 650 habitants : la charge patrimoniale est tout autre. Dans les deux cas, un pourcentage relativement équivalent de monuments est protégé par un statut juridique, mais là s’arrêtent les comparaisons : le budget annuel du ministère de la Culture et des Communications du Québec ne pourrait pas restaurer une seule des cathédrales de France, et les 324 églises québécoises « protégées » font sourire lorsqu’on évoque les 16 000 églises classées en France.

 

La comparaison Québec-France reste cependant très instructive en matière de régime de propriété des églises. Cette question, en particulier, s’avère cruciale quand on sait qu’il ne peut y avoir de patrimoine sans propriétaire. En France, la Loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 a confié la propriété des églises paroissiales aux communes. Ces monuments, même très peu fréquentés, jouissent donc d’un propriétaire pérenne, alors qu’au Québec, la faible fréquentation des lieux de culte entraîne leur fermeture et leur mise en vente parce que leur propriétaire (la fabrique ou la corporation religieuse) n’a pas l’option de s’adonner à d’autres activités que celles entourant le culte.

 

Cette question de la compétence et de la responsabilité patrimoniale des nouveaux propriétaires se posera avec plus d’acuité encore lorsque, bientôt, les monuments les plus précieux (les églises classées ou les « grandes nefs historiques ») deviendront désaffectés par le culte. En fait, la question se pose dès maintenant pour qui veut bien capter les premiers signaux.

 

La plupart des églises peuvent cependant être sauvées par une conversion de vocation. Le Québec a déjà acquis une bonne expertise en cette matière avec plus de 500 réalisations qui toutes portent un enseignement et font pédagogie. Nous vivons dans une société qui dispose des moyens requis pour convertir ces bâtiments à des fins communautaires, sociales ou culturelles, partout à travers le Québec ; il s’agit d’établir un bon projet, réaliste et arrimé aux programmes de subvention existants, et de démontrer un fort appui local. Le salut de nos églises ne prendra pas naissance dans les bureaux du ministère de la Culture et des Communications sur la Grande Allée à Québec !

 

Il faut donc inventer un nouveau propriétaire de ce patrimoine collectif, de ces attributs patrimoniaux, une sorte de fiduciaire du patrimoine qui verrait au maintien des qualités patrimoniales des bâtiments utilisés à des fins communautaires ou culturelles après conversion.

 

Un autre volet de notre « Plan églises » consiste donc à susciter la création d’organismes qui se constitueraient, en tant que fiduciaires, à titre de propriétaires du patrimoine religieux bâti de grande valeur.

 

Il est temps de faire savoir aux autorités publiques et religieuses que les Québécois ont à coeur leur patrimoine religieux et qu’ils sont prêts à s’investir en nombre dans cette cause. Pour bien démontrer cette volonté, chaque église du Québec a besoin d’un projet et de porteurs de ce projet. J’aime croire que lorsque chaque élu aura reçu un ou plusieurs dossiers de développement et de conservation d’églises et qu’il devra prendre position, nous serons mûrs pour une corvée nationale. Il n’y a que l’action de proximité, éventuellement fédérée à l’échelle nationale, qui peut sauver nos églises. Un tel engagement local démontrera aux autorités le sens de la volonté citoyenne et la pertinence d’allocations budgétaires en appui à cette volonté : perpétuer l’utilisation des églises comme lieux communautaires et ancrages identitaires.

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6 commentaires
  • André Roublev - Inscrit 5 août 2014 07 h 20

    Il n'en tient qu'à vous, monsieur !

    Votre prise de parole est intéressante, M. Noppen, mais pour qui a déjà travaillé de près dans les milieux ecclésiaux et plus spécifiquement paroissiaux, la lecture est un peu simpliste.

    Il n'est pas si simple que de convertir une église en un lieux à vocation culturelle ou sociale. Pour plusieurs raisons d'allieurs :
    - les organismes à teneur culturelle ou sociale n'ont pas d'argent, et ce, à cause des gouvernements qui n'en n'ont pas plus;
    - Les communautés et paroisses ne sont pas prêts à donner ou brader pour trois fois rien, leur bâtiments.
    - Un bâtiment patrimonial ne peux être converti de n'importe quelle façon, ce qui provoque habituellement une difficulté supplémentaire pour la vente et la reconversion;
    - La valeur affective attaché au bâtiment est beaucoup plus forte qu'il n'en a l'air.

    Même si je suis d'accord avec le principe de sauvegarder le patrimoine religieux du Québec, les investissements à fournir pour cela sont absolument hors de toute limite raisonnable. Et le modèle français, malgré sa particularité face au nôtre, n'est pas si extraordinaire que cela. Il en coûte des milliards (seulement pour le bâti religieux) par an pour restaurer quelques uns des bâtiments religieux les plus presitieux, laissant tous les 16 000 autres décrépir tranquillement, faute de moyen. Allez voir dans les villages et petites villes !

    Il n'en tient donc qu'à vous, M. Noppen, d'«inventer un nouveau propriétaire de ce patrimoine collectif». Je suis certain que tout les directeurs administratif des diocèses et paroisses vous accueilleront à bras ouvert pour écouter vos propositions concrètes.

    En attendant, il ne reste plus qu'à prier pour ces bâtiments, porteur d'une valeur spirituelle et d'un souvenir qui a permis à ce pays d'exister.

  • Yves Côté - Abonné 5 août 2014 08 h 49

    Différence notable...

    "...même si les Québécois sont convaincus qu’ils vivent sur une terre d’églises, le Québec ne compte qu’une église pour 2333 habitants, alors qu’en France, terre catholique millénaire, on en dénombre une pour 650 habitants : la charge patrimoniale est tout autre."
    Une différence notable existe pourtant, qui rend cette charge patrimoniale québécoise plus lourde : la taille et l'entretien de nos bâtisses.
    En effet, les "petites" églises pariossiales du Québec ont presque toutes les dimensions des cathédrales de France. C'est d'ailleurs l'une des premières observations que font tous les touristes français qui viennent au Québec.
    De plus, les hivers et les intempéries n'étant pas les mêmes, le coût de l'entretien de chacune de ces églises est nettement supérieur au Québec. Pensons au système de chauffage qu'il faut entretenir et alimenter en hiver...
    A cet effet, si un jour vous en avez l'occasion, entrez dans une église française en hiver. Vous y découvrirez rapidement que le confort des paroissiens québécois et nord-américains n'a rien de commun avec l'inconfort français de leurs lieux de culte.
    Détail qui, toutefois, ne change rien bien entendu, à la conclusion du très pertinent article de Monsieur Noppen. La proposition qu'il soumet est, à mon sens, des plus intéressante pour sauvegarder ce qui est une partie importante de notre patrimoine bâti au Québec.

  • Jean-Yves Marcil - Inscrit 5 août 2014 09 h 32

    Souvenirs d'un triomphaliste religieux ...

    On ne prie pas pour des bâtisses, pour de la brique. Ces bâtisses ne portent aucune valeur spirituelle, étant sans âme ni intelligence. C'est aux humains de porter pareilles valeurs. Et si ces bâtisses portaient quelques valeurs ce serait plutôt le poids d'un passé de mauvais souvenirs d'un triomphaliste religieux ... Que ceux qui tiennent à sauvegarder ce genre de bâtiments en prennent la charge à leurs frais, du moins les bâtiments qui ont plus qu'une quelconque allure ...

    • J-F Garneau - Abonné 5 août 2014 12 h 58

      Oui, vivement sauvons, au lieu des églises, les "strips malls" qui peuplent nos boulevards de banlieue!
      Nous avons une très courte histoire et un très mince patrimoine bâti cher Monsieur.
      Vous dites: "Ces bâtisses ne portent aucune valeur spirituelle, étant sans âme ni intelligence." Pourtant elles ont été dessinées par des architectes d'ici, construites par nos pères et nos ancêtres et font partie de notre patrimoine bâti, qui doit être préservé. Votre commentaire étonne.

  • André Michaud - Inscrit 5 août 2014 10 h 14

    Souhaitable, vraiment?

    Est-ce vraiment souhaitable de conserver toutes les églises et dilapider des deniers publiques dans cette entreprise. Beaucoup sont carrément laides!

    Les églises sont les témoins de notre passé dominé par le clergé , on a déjà bien assez de tous ces noms religieux de villes et villages ...

    Redonnons à nos villes un aspect plus laique si on veut vraimement démontrer notre laicité et se démarquer des religions comme le disait les supporteurs de la charte..

    • Pascal Barrette - Abonné 5 août 2014 14 h 54

      Monsieur Michaud

      On peut être pour la neutralité de l'État, j'en suis, sans pour autant laisser mourir nos églises. L'Île d'Orléans ne serait pas l'Île de Félix sans ses clochers. Les églises et l'Église, qu'on le veuille ou non, font partie de notre histoire. Ce sont elles qui nous ont tricotés serrés, pour le meilleur, maisons scolaires, hospitalières… comme pour le pire, moralisme, sectarisme…

      J'aime à me souvenir de mon église lorrainvilloise, davantage pour son perron rassembleur que pour son ambon dominateur. Encore faut-il conserver les deux pour de vrai pour que mes descendants se souviennent d'où je viens. Les Égyptiens, qui ne croient plus que leur président soit un dieu, loin s'en faut, sont demeurés les fiers gardiens de leurs pyramides. Nos églises sont nos pyramides. Les deux architectures ont été érigées d'un échafaudage intriqué de pouvoir, de solidarité, de mythes, de malfaisance, de bienveillance...

      Pascal Barrette, Ottawa