Un humanisme juif dénaturé

Illustration: Tiffet, 2014

J'étais un petit Québécois français de moins de deux ans quand l’État d’Israël a vu le jour, et je n’en ai naturellement aucun souvenir. Mais les 66 années qui ont suivi n’auront cessé de me rappeler le caractère profondément controversé et conflictuel de ce pays juif établi en milieu arabe. Les guerres, les attentats, les contre-attaques, les assassinats et les représailles n’auront cessé de scander ces deux tiers de siècle, malgré quelques apaisements, de rares gestes de bonne entente qui furent autant de faux espoirs. Aujourd’hui, avec les bombardements à Gaza, la mort de centaines de civils dont de nombreux enfants, face aux roquettes peu opérantes du Hamas, il est permis de penser qu’une fois encore, Israël prévaudra mais que cette « victoire » ne sera que la perpétuation d’une impasse et d’une situation intenable pour le peuple palestinien qui a aussi droit à l’existence et à la justice.

 

Pour moi qui ai étudié et enseigné l’histoire et la littérature juives, cette situation a quelque chose à la fois de paradoxal et de désolant. Certes, la dispersion du peuple juif dès l’époque de l’Antiquité n’avait pas été le résultat d’un choix, mais il est certain que ce mode d’existence très particulier, unique dans l’Histoire, allait rendre possibles non seulement d’innombrables persécutions, ayant culminé avec la Shoah, mais aussi une créativité culturelle inégalée. De grands intellectuels juifs, tel le Montréalais Abraham Moses Klein, ont vécu pour cette raison l’accomplissement du projet sioniste dans un certain déchirement. D’un côté Klein, comme plusieurs, se réjouissait, au tournant de 1950, de voir fleurir le nouvel Israël et il admirait notamment l’extraordinaire renaissance de la langue hébraïque, modernisée, adaptée à la vie contemporaine. De l’autre, ce grand intellectuel polyglotte savait combien la vie en diaspora l’avait nourri et il voyait poindre en même temps, jusque dans une certaine poésie israélienne, un nationalisme guerrier se réclamant de la terre et des fusils, qui lui apparaissait un appauvrissement de la culture juive.

 

Sionisme

 

Comment ne pas déplorer que ce soit cette dernière version, la plus obtuse, la plus coloniale, la plus néfaste moralement, qui l’emporte aujourd’hui en Israël grâce à l’alliance des partis de droite et des ultranationalistes ? Dire que c’est uniquement la faute des Palestiniens, c’est entretenir la haine et la violence, même si c’est ce que proclame au nom du Canada le gouvernement Harper, lui qui aime bien le militarisme musclé et le simplisme idéologique. Certes, le Hamas n’a cessé de tenir lui-même un discours guerrier, anti-Israël et même antijuif tout court, tout en traitant avec cruauté des frères palestiniens jugés trop mous, trop accommodants. Et il est vrai que le carnage syrien et le déchaînement des mouvements islamistes dans plusieurs pays voisins justifient amplement que les Israéliens se sentent fragiles et menacés.

 

Mais ce n’est pas le Hamas ni un Palestinien qui a assassiné Yitzhak Rabin, c’est un sioniste fanatique qui accusait le premier ministre israélien d’être un traître pour avoir cherché la paix. Et ce sont les Israéliens eux-mêmes qui ne se sont engagés que marginalement dans le mouvement « La paix maintenant ! » soutenu notamment par le grand romancier Amos Oz. Surtout, comment nier que la racine du problème se trouve dans l’occupation systématique et irrépressible de la Cisjordanie, découpant petit à petit et en toute illégalité une terre habitée par d’autres et condamnant les Palestiniens à d’innombrables interdictions, vexations, points de contrôles, et à voir trop souvent leurs champs détruits et leurs maisons démolies — tout cela sous le regard complaisant de l’armée et de la police israéliennes —, ce qui ne peut que fournir un combustible parfait pour davantage de ressentiment, de haine et pour de nouvelles violences à venir.

 

Le sionisme, qui se voulait un remède, une thérapie à la misère diasporique, devait-il nécessairement en arriver là ? Certains le croient mais j’aime penser que le désir compréhensible et légitime des juifs d’avoir une terre aurait pu et pourrait encore aboutir à une vraie coexistence. Étant donné le déséquilibre des forces, l’impulsion décisive ne pourrait désormais venir que d’Israël. Il y a dans la tradition juive un humanisme profond qui a toujours valorisé le dialogue et la compassion. Ce n’est pas un hasard si tant de juifs (nous devrions le savoir au Québec) sont d’excellents traducteurs et de fins interprètes, des passeurs culturels et des militants de l’humanitaire ou des droits de la personne. On souffre de constater que l’Israël de M. Nétanyahou, qui construit des murs, des barrages, des postes de contrôle, qui conquiert une à une les collines de Cisjordanie et qui bombarde des quartiers civils surpeuplés, constitue la dénaturation de cette tradition, la négation de valeurs dont nous sommes tous, Occidentaux, les héritiers.

35 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 31 juillet 2014 06 h 49

    Comment?

    Texte fort intéressant. La question: comment amener le gouvernement israélien et Israël à retrouver cet ''humanisme profond''? Personne ne semble avoir de réponse. Faut-il hélas que le sang coule davantage? Il reste à toute personne de bonne volonté à prier pour la paix.


    Michel Lebel

    • Paul Gagnon - Inscrit 31 juillet 2014 09 h 39

      Comme du côté palestino-arabo-musulman, il n'y a qu'une solution : la disparition d'Israël. Et que d'autre part, les israéliens ne semblent pas décidés à partir, il ne semble pas y avoir de solution envisageable à cette question avant longtemps... à moins de croire aux miracles. Ce qui n'est pas mon cas.

      Ceci dit, je ne permets pas d'appuyer un côté ou l'autre, car cela n'est pas de ma compétence, ayant de toute façon assez à me préoccuper de la dégradation de la société québécoise francophone qui empire à chaque jour…

    • Pierre Brassard - Inscrit 31 juillet 2014 10 h 29

      Doit-on prier pour que la Charte du Hamas soit modifier en faveur de l'existence du peuple juif en Israël ?

    • Hélène Paulette - Abonnée 31 juillet 2014 10 h 52

      Comment? Tout simplement en tenant Israël imputable de toutes les résolutions de l'ONU transgressées. Il suffirait que les USA cessent d'opposer leur veto... sous la pression internationale peut-être?

    • Robert Bernier - Abonné 31 juillet 2014 13 h 15

      Je prierais surtout le gouvernement américain de fermer le robinet des dollars et des armes et munitions à Israël.

      Robert Bernier
      Mirabel

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 31 juillet 2014 14 h 49

      @MM. Gagnon et Brassard.

      C'est tout-à-fait faux de dire que la seule solution pour les Palestiniens seraient la disparition d'Israël. Le Fatah ouvre la porte depuis des années à la solution à deux états, pour se la faire claquer au nez par le Likoud. Même le Hamas a envisagé à de nombreuses reprises cette option, mais constate l'absence de volonté réelle de résolution du conflit de la part du gouvernement israélien, ce que démontre les colonisations illégales qui se poursuivent depuis les tentatives d'apaisement du Fatah.

      Le gouvernement israélien semble ne désirer qu'une solution à un État, la Grande Israël, avec une stratégie de grugeage lent et continu. Rien de la part des Palestiniens ne pourra modifier cette volonté.

    • Hélène Paulette - Abonnée 31 juillet 2014 15 h 03

      @Gagnon: les Palestiniens veulent avant tout un État, ce à quoi s'oppose Israël... Et les sionistes de droite veulent le Grand Israël, sans palestiniens.

  • Gilles Bousquet - Abonné 31 juillet 2014 07 h 29

    Dialogue et compassion ?

    Vous écrivez : « Il y a dans la tradition juive un humanisme profond qui a toujours valorisé le dialogue et la compassion »

    Cette tradition semble bien s'être perdue en Israël avec ces faucons du genre Harper.

    • Roger Gauthier - Inscrit 31 juillet 2014 22 h 09

      Stephen Harper est le Premier Ministre du Canada, ce n'est pas à lui de prendre en main le futur de la nation Israélienne.

      Il n'est pas non plus responsable des choix faits par l'extrême-droite Israélienne.

      Comique ces attaques continuelles contre Harper, comme s'il suffisait qu'il critique Israël pour que les combats cessent.

      Il n'y a que les ennemis d'Harper qui lui donnent une telle influence. Ailleurs dans le monde, la majorité des gens ignorent l'existence d'Harper, et n'ont jamais entendu parler de ses positions anti-Israélienne.

      Notons finalement que la politique de Barack Obama vis-à-vis d'Israël est à peu près identique à celle de Bush et Harper. Au mieux il a prononcé quelques mots négatifs, sans action concrète.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 31 juillet 2014 07 h 35

    Trop d'eau dans un vin déjà aigre

    Le sionisme était dès sa création un vin très amer créé à des seules fins politiques.

    Comment parler d'humanisme dans ce contexte.

    Les "valeurs" occidentales n'ont rien à voir avec la position d'Israël. L'impérialisme ne concerne qu'une poignée d'hommes qui se proclament Maîtres du monde dont les seules valeurs sont le pouvoir et l'argent. Tout est mis en oeuvre pour les servir. Aucune place pour l'humanisme.

    • Paul Gagnon - Inscrit 31 juillet 2014 10 h 38

      N’oubliez pas, madame, que le " vin très amer" du sionisme est une réponse à des siècles de massacres des juifs en Europe et, en dernier lieu, principalement des pogroms en Russie dans les années 1880-1914, et plus. C’est à cette époque que le gouvernement tsariste fit paraitre « Les Protocoles des Sages de Sion », ce faux document décrivant un complot (le complotisme déjà!) mondial des juifs pour dominer le monde, document qui fut pas la suite propagé par les nazis et, aujourd’hui, par les divers intégrismes du monde musulman.

      L’humanisme, comme vous dites, pour désigner la "morale" sans doute, n’a rien à voir là-dedans, hélas! C’est une question politique (la guerre étant une autre façon de faire de la politique, dit-on…) qui ne saurait être réglée que politiquement : soit par l’élimination de l’État d’Israël, soit par une reconnaissance réciproque d’un état de force avec des aménagements nécessaires (la troisième possibilité qui serait d’éliminer les adversaires d’Israël étant une impossibilité). En attendant on peut toujours rêver et se livrer à des déclarations démagogiques sur les bons et les méchants.

      De plus, il ne faudrait pas croire que tous ceux (je parle ici surtout des organisations étatique ou non) qui appuient un côté ou l’autre le font sans arrières pensées.

      Aujourd’hui, les "Maîtres du monde", moins que jamais, n’ont pas de patrie. Ils se contentent d’acheter et de manipuler les politiciens de quelques bords que ce soit. On appelle cela la mondialisation et elle est partout, particulièrement dans la finance.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 31 juillet 2014 13 h 02

      Je devrais plutôt dire: ajoutez autant d'eau que vous le voudrez, ce vin restera toujours aigre.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 31 juillet 2014 07 h 53

    Cette guerre a des racines planétaires

    M. Nepveu,

    Vous passez complètement sous silence la complicité des États-Unis-d'Amérique.

    Depuis la fondation d'Israël, ce pays, par stratégie géopolitique en Proche-Orient, appuie, protège et encourage l'injustice et la persécution du peuple palestinien, et ce, sous la pression du puissant et riche lobby juif international qui joue un rôle important dans le jeu politique américain.

    • André Michaud - Inscrit 31 juillet 2014 10 h 34

      Pas seulement les USA, mais tous les pays occidentaux riches qui ne voulaient pas des juifs après l'holocauste (souvenons nous de l'Exodus) et qui avec la complicité dela Société des Nations (ex ONU) les ont aidé à retourner dans leur terre ancestrale pour fonder un état.

      C'est donc l'antisétisime de l'occident, y compris ici au Canada et au Québec ( une synagogue a été brûlée à Québec) , qui a engendré Israel en appuyant les sionistes.

      Trop facile de toujours blâmer que les USA pour tous les maux du monde..la réalité est plus complexe. Regardons nous avant de toujours blâmer les autres..

    • Hélène Paulette - Abonnée 31 juillet 2014 15 h 10

      @Michaud: Exodus est un film sur des juifs voulant entrer en Palestine sous le mandat britannique. Et les juifs que nous avons refusés d'accueillir fuyaient le régime nazi avant la guerre. Une large cohorte de rescapés ont préféré immigrer en Amérique.

  • Alain Lavoie - Inscrit 31 juillet 2014 09 h 31

    Beau texte sensible, M. Nepveu, mais il arrive un peu tard. Je n'y crois plus après tout ce que j'ai vu.

    • Nicole Bernier - Inscrite 31 juillet 2014 14 h 38

      Cet humanisme est encore porté par les croyants juifs orthodoxes qui se sont toujours opposés aux ambitions guerrières des juifs israéliens et de tous les sionistes de la planète...

      Mais nous préférons nous allier avec les matérialistes sans coeur, les juifs qui nous font croire qu'ils sont nos amis parce qu'ils prétendent être séculiers ou athées ou laïques, que de s'associer avec des gens qui ont la foi et qui continuent à lutter pacifiquement contre les ambitions du capitalisme sauvage...

    • Hélène Paulette - Abonnée 31 juillet 2014 17 h 30

      Vous oubliez les ultra-orthodoxes madame Bernier, les tenants du Grand Israël, qui volent les terres palestiniennes en Cisordanie en s'installant, tout simplement, avec la protection de Tsahal.

    • Jacques Patenaude - Abonné 31 juillet 2014 19 h 59

      je crois qu'il nous faudra de plus en plus distinguer les juifs issus d'une grande culture humaniste des israeliens citoyens d'une nation oppressive

    • Guy Archambault - Inscrit 31 juillet 2014 20 h 28

      Mme Bernier, vous instrumentalisez cette guerre horrible pour faire croire que la croyance religieuse est supérieure à une attitude non-religieuse. Et vous le faites à partir d'affirmations qui ne passent pas le test de la réalité. Il y a effectivement des groupes orthodoxes opposés au sionisme pour des raisons religieuses, mais ces groupes sont ultra-minoritaires. Beaucoup plus nombreux sont les orthodoxes qui appuient la colonisation et dénient tout droit aux Palestiniens d'occuper leurs terres ancestrales. Inversement, il y a des faucons parmi les juifs laiques, mais c'est chez eux, les laiques, qu'on retrouve le plus grand nombre de partisans de la paix et de la négociation. Je n'en concluerai pas que l'athéisme est supérieur à la religion, ça serait ridicule... Mais tordre la réalité pour faire croire le contraire est une imposture.

    • Nicole Bernier - Inscrite 31 juillet 2014 22 h 09

      M. Archambault...c'est vous qui vivez dans l'illusion... Le projet israélien est un projet religieux... je ne faisais que signaler que certains d'entre eux ont toujours été contre le projet qui faisait la guerre aux Palestiniens


      Et je refuse d'adhérer aux discours qui affirment que les laïques sont davantage des pacifistes alors que plusieurs d'entre eux sont totalement intolérants et racistes

      En fait je refuse toutes les grandes généralisations qui construisent des bons et des méchants basés sur un seul critère identitaire