Le jeu dangereux de Lise Payette

Les différences (anatomiques, physiologiques, comportementales, sociales) entre les mâles et les femelles de toutes les espèces, y compris la nôtre, sont aussi évidentes qu’indéniables, note Cyrille Barrette.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Les différences (anatomiques, physiologiques, comportementales, sociales) entre les mâles et les femelles de toutes les espèces, y compris la nôtre, sont aussi évidentes qu’indéniables, note Cyrille Barrette.

Dans son combat tout à fait légitime — et malheureusement encore nécessaire de nos jours — pour l’égalité hommes-femmes, Lise Payette, dans sa chronique du 18 juillet, commet deux graves erreurs qui pourraient se retourner contre la cause qu’elle défend. En effet, elle cite en renfort à sa cause des opinions et des études qui semblent démontrer l’inexistence de véritables différences (biologiques, comportementales, intellectuelles) entre les hommes et les femmes. Les deux sous-entendus étant que toutes les différences apparentes sont le fruit de l’éducation, de la culture et de pressions sociales, et que par conséquent les hommes et les femmes devraient nécessairement être égaux puisqu’ils ne sont pas différents.

 

La première erreur consiste à confondre différence et inégalité. Les différences (anatomiques, physiologiques, comportementales, sociales) entre les mâles et les femelles de toutes les espèces, y compris la nôtre, sont aussi évidentes qu’indéniables. Cependant l’égalité, peu importe comment on la définit, n’existe pas chez les moustiques, les truites ou les singes. C’est une notion inventée par l’humain et une des grandes valeurs de nos civilisations, que ce soit l’égalité des personnes, des sexes, des races ou des peuples. Si on ne confond pas inégalité et différence, on constate tout de suite qu’il est tout à fait possible d’être égaux en dépit des différences.

 

La deuxième erreur consiste à confondre ce qui est avec ce qui devrait être. La science s’intéresse à ce qui est, c’est-à-dire aux faits réels qu’il est possible de connaître. Si, comme le prétendent les études citées par Mme Paillette, les différences hommes-femmes ne sont que des constructions sociales et que, par conséquent, les inégalités hommes-femmes ne sont en rien justifiées, il en découle logiquement que si la science démontre que ces différences sont réelles, c’est-à-dire biologiques ou naturelles, il faudrait donc y voir une justification très forte pour maintenir les inégalités.

 

Il en est de même pour les races. Certains auteurs, par ailleurs tout à fait admirables comme le regretté généticien Albert Jacquard, nient l’existence des races humaines dans leurs efforts légitimes pour lutter contre tous les racismes. L’argument est à double tranchant. En effet, cela implique que si la science démontrait l’existence des races humaines, on trouverait alors une justification scientifique au racisme. Or heureusement, les faits scientifiques sont neutres et la science ne concerne que les faits et non pas les valeurs. Les faits scientifiques ne peuvent donc servir ni à justifier ni à combattre le sexisme et le racisme. Ils ne nous disent que la vérité sur la réalité. Pour ce qui est, ce sont les faits qui décident, sans se soucier de nos désirs ou de nos préférences. Pour ce qui devrait être, c’est à nous de décider, personnellement et collectivement, en connaissance de cause, éclairés par les faits, mais jamais esclaves de ces faits.

 

Il faut donc regarder la réalité en face et faire « l’éloge de la différence » (comme le disait le même Albert Jacquard) entre les personnes, les races et les cultures, sans craindre que ces différences accentuent les inégalités. Lutter contre toutes les inégalités est un des plus grands et des plus urgents combats de l’humanité. Cependant, mener ce combat en niant les différences est une arme non seulement illégitime, mais qui risque fort de se retourner contre les défenseurs de l’égalité.

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38 commentaires
  • Marc Provencher - Inscrit 23 juillet 2014 03 h 08

    C'est justement ce qui s'est passé

    Barrette: «Si la science démontrait l’existence des races humaines, on trouverait alors une justification scientifique au racisme.»

    Polygénisme, raciologie, craniométrie: ces saloperies ont répandu le délire de la race tout au long du 19e siècle et elles étaient prises dur comme fer pour des sciences. Ainsi les anthropologues physiques furent les organisateurs, vers 1870, des zoos humains, qui ont tant contribué à répandre le racisme scientifique dans la population.

    Ce n'est pas que les races n'existent pas, même si c'est presque ça. C'est bien pire que si elles n'existaient pas: c'est qu'elles nous ramènent à avant l'Homme, avant notre échappée hors de la nature, «quand nous n'étions qu'un anthropoïde, un morceau de nature parmi d'autres» (Vercors, 'Discours aux Allemands', 1949). Le racisme, c'est d'abord le déterminisme biologique, i.e. la croyance que les peuples, les nationalités, les civilisations correspondent à un saucissonnage PHYSIQUE de l'humanité sur le pattern des sous-espèces du règne animal. Or la culture est par définition immatérielle et ne saurait donc être déterminée biologiquement: les peuples, les nationalités, les civilisations sont quelque chose que chaque individu DEVIENT de son vivant, non quelque chose qu'il serait déjà à la naissance. En sorte que les peuples ne sont séparés les uns des autres que par leur ignorance mutuelle, qui est franchissable, et non par le "sang".

    L'impact de la pensée raciale sur l'esprit humain a été décrit en 1938 par le penseur Benedetto Croce:

    «La division en races de l'humanité, sitôt qu’elle cesse d’être une simple classification et devient une réalité, est une cause de troubles pour cette humanité et, si elle en avait le pouvoir, elle la détruirait, en raison de la scission inguérissable qu’elle produit entre les peuples, qu’elle rend étrangers les uns aux autres.»

    Ce qui s'était passé depuis 1850: la transformation des peuples en races, via ce qu'on prenait alors pour de la science.

  • François Beaulé - Abonné 23 juillet 2014 06 h 28

    Le sexe est la principale différence

    Le texte du professeur Barrette est fondamental. Il démontre que la science ne peut remplacer la morale.

    Si l'on nie les différences entre les hommes et les femmes alors on nie toutes les différences puisque, en fait, ce qui distingue le plus les êtres humains n'est pas la race ou la culture mais le sexe. Par exemple, les différences entre les hommes et les femmes sont plus grandes que les différences entre les Canadiens français et les Canadiens anglais. Plus grandes, même, que les différences entre un Oriental et un Occidental.

    La science ne peut ni justifier ni dénoncer la recherche d'égalité politique ou économique. Seule la morale peut le faire. Nier les différences et nier la morale nous font perdre notre humanité.

  • Catherine Paquet - Abonnée 23 juillet 2014 06 h 36

    Et c'est l'objectif de toutes les chartes des droits de la personne.

    Reconnaître que tous les êtres humains naissnt libres et égaux en dignité et en droits. C'est l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU (Assemblée générale de 1948)

    Et l'article deux reconnaît que les races, les couleurs, les sexes, les langues, les religions, les fortunes, les opinions politiques et autres sont différentes, mais que les libertés et l'égalité proclamées dans cette Déclaration s'appliquent à tous, sans distinction et en dépit de ces différences.

    • Jean-Pierre Bédard - Inscrit 23 juillet 2014 17 h 58

      Ce n'est pas bien grave, mais néanmoins ironique : Monsieur Paquet a utilisé le féminin pour « différentes » dans «... et autres sont différentes...» Alors que la grammaire française indique qu'un adjectif qui se rapporte à une énumération de mots de genres distincts adopte le genre masculin dès qu'il y a au moins un mot au masculin dans l'énumération... Ici, « sexe ». C'est la règle dite « le masculin l'emporte ». Ironique, disais-je, compte tenu du sujet du texte...
      On nous apprenait ça dans les années 1950 et 1960. Est-ce encore la règle ?

  • Nicole Bernier - Inscrite 23 juillet 2014 07 h 20

    Je suis d'accord avec M. Cyrille Barrette - Professeur- quand il dit: "Lutter contre toutes les inégalités est un des plus grands et des plus urgents combats de l’humanité. Cependant, mener ce combat en niant les différences est une arme non seulement illégitime, mais qui risque fort de se retourner contre les défenseurs de l’égalité."

    Le mouvement féministe paye régulièrement ces égarements lorsqu'il affirme, par exemple, que les femmes au pouvoir formeraient des gouvernements plus pacifistes...

    D'ailleurs, sa structure de pensée "pour être égaux, il faut être pareil" fut au centre du débat sur la charte du Québec qu'elle a défendue avec la même agressivité contre la différence que son combat contre les Yvettes,,,

    Madame Payette continue à défendre une idéologie qui divise les gens sur la base de leur différence

  • Nestor Turcotte - Inscrit 23 juillet 2014 07 h 26

    BRAVO

    Vous avez bien expliqué, professeur émérite.