Harper a-t-il vraiment tout changé?

La personnalité de M. Harper et des autres dirigeants suffit-elle à expliquer les orientations de la politique canadienne, ou faut-il considérer des facteurs économiques, sociologiques et idéologiques?
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La personnalité de M. Harper et des autres dirigeants suffit-elle à expliquer les orientations de la politique canadienne, ou faut-il considérer des facteurs économiques, sociologiques et idéologiques?

De nombreux Canadiens, notamment au Québec, cultivent l’impression que la politique étrangère de leur pays a changé depuis l’arrivée du gouvernement conservateur de Stephen Harper en 2006. De prime abord, les signes d’un changement semblent clairs : loyauté au voisin américain ; attachement à la royauté britannique ; établissement d’une identité militaire et augmentation du budget de la défense ; soutien à l’industrie pétrolière ; rejet de la politique environnementale ; soutien indéfectible au gouvernement israélien ; place accrue de la religion ; attitude critique vis-à-vis des institutions multilatérales, en particulier des Nations unies.

 

Plusieurs se demandent donc où est passé le « Canada d’antan », celui à qui on associait, à tort ou à raison, une excellente réputation de gardien de la paix et de médiateur international, respecté de tous. Mais est-ce bien le cas ? Et si oui, comment expliquer les choix de ce gouvernement sur la scène internationale ? La communauté des chercheurs, qui se questionnera sur ces enjeux dans le cadre de plusieurs panels du Congrès, est profondément divisée sur ces questions.

 

D’abord, plusieurs chercheurs estiment que la politique étrangère actuelle présente plus d’éléments de continuité que de rupture avec celles des gouvernements précédents. Il y a certes une différence de ton ou de rhétorique, mais dans les faits, les changements ne seraient qu’apparents. Ainsi, on fera remarquer que bon nombre de politiques associées au gouvernement actuel sont le prolongement d’initiatives ou de positions adoptées par les libéraux de Paul Martin ou de Jean Chrétien. Ce serait le cas de l’augmentation du budget de la défense, de l’attention portée à l’Arctique, de l’abandon des engagements en matière d’environnement, ou encore du soutien apporté à Israël. Après tout, tous les gouvernements, quels qu’ils soient, font face aux mêmes contraintes et aux mêmes opportunités. La principale différence ici serait que le gouvernement Harper assume clairement ses choix politiques.

 

Une autre école soutient qu’il y a un certain nombre de changements, mais qu’ils ne sont pas significatifs d’un réalignement à long terme de la position du Canada sur la scène internationale. Le gouvernement Harper chercherait d’abord et avant tout à s’assurer de sa réélection et à faire du Parti conservateur la formation politique « naturellement au pouvoir à Ottawa » pour les décennies à venir, à l’image de ce qu’ont fait les libéraux tout au long du XXe siècle. La politique étrangère serait un instrument parmi d’autres pour atteindre cet objectif. Elle y contribuerait en étant formulée de manière à plaire à des groupes économiques ou culturels ciblés, dont l’appui est susceptible de garantir le maintien au pouvoir des conservateurs, élection après élection.

 

Une rupture profonde?

 

D’autres chercheurs voient les choses de manière très différente. Ils estiment que les changements que l’on peut observer sur une variété de sujets (environnement, diplomatie, défense, commerce international) sont significatifs et marquent une véritable rupture avec le passé libéral. Toutefois, ils ne s’entendent pas sur la nature ou les causes de ce changement.

 

Pour les uns, il faut chercher l’explication de cette réorientation de la politique étrangère dans la personnalité, l’origine, les croyances ou les valeurs des dirigeants en place. Ainsi, l’appui offert à Israël ou à l’Ukraine, l’attachement à la royauté ou à l’Arctique, ou encore la méfiance à l’égard du multilatéralisme sont d’abord le fruit de la vision du monde de Harper, de ses conseillers, et de certains de ses ministres.

 

Pour les autres, l’accession au pouvoir des conservateurs et leur politique étrangère ne sont que le reflet de phénomènes beaucoup plus profonds. Le premier serait de nature économique ; parce que le commerce international du Canada repose notamment sur l’exportation de ressources énergétiques, la politique étrangère s’adapte à cette réalité et représente de plus en plus les aspirations de l’Ouest plutôt que celles de l’Ontario ou du Québec. Le est d’ordre démographique, alors que l’immigration et l’expansion des banlieues changent les lieux de concentration du pouvoir. Enfin, le troisième est de type idéologique, et peut-être la conséquence des deux autres, alors que la société canadienne semble de plus en plus réceptive aux idées de droite, notamment la quête de la loi et l’ordre au pays comme sur la scène internationale, la certitude morale, et la méfiance face aux bureaucraties tentaculaires. La transformation de la politique étrangère ne serait donc que l’expression d’un nouveau Canada en émergence.

 

Toutes ces interprétations ne sont pas nécessairement contradictoires, puisque les calculs électoraux peuvent se marier aux idées des individus au pouvoir pour façonner la politique étrangère. Néanmoins, ce débat a certaines conséquences politiques.

 

D’une part, si l’on estime que la politique étrangère canadienne actuelle reflète la vision du monde de l’équipe au pouvoir, ou encore qu’elle est d’abord un instrument dont se sert le Parti conservateur pour affermir sa base électorale, alors il est possible de conclure qu’un changement de gouvernement entraînera un changement de politique étrangère et que le Canada pourrait revenir à un comportement international plus conforme à ce qu’il était jusqu’en 2006.

 

Mais convenir à l’inverse que la politique étrangère actuelle du Canada n’est que la conséquence d’une lame de fond économique, démographique ou idéologique mène plutôt à conclure que de tels changements sont là pour de bon, et que les citoyens canadiens qui ne se reconnaissent plus dans le rôle joué par leur pays sur la scène internationale devront s’y faire. Et ceci comprend le grand nombre de Québécois chez qui la politique du gouvernement Harper suscite des malaises.

11 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 19 juillet 2014 07 h 08

    La rupture est profonde

    Tien à voir avec le gouvernement de Lestet B. Pearson, un homme évolué et de paux, pas un primaire pollueur et religieux du genre Harper.

    • Gilles Bousquet - Abonné 19 juillet 2014 21 h 57

      Excusez mes 2 fautes : C'est Lester, pas Lestet et paix, pas paux.

  • Catherine Paquet - Abonnée 19 juillet 2014 07 h 44

    L'absence du Canada, ne suscite pas que des malaises...

    ...elle prive le Canada d'une influence qui pourrait changer le cours de certaines choses et profiter aux canadiens, individuellement, mais aussi à leurs initiatives, commerciales, sociales, humanitaires ou culturelles sur la scène internationale.
    Difficile de mesurer les conséquences de l'absence du Canada a un siège de deux ans au Conseil de sécurité de l'ONU, mais il est certain que la voix du Canada, à l'occasion de conflits, de catastrophe ou d'autres affrontements intenationaux, serait prise davantage aux sérieux dans un contexte où ceux à qui on veut livrer un message sont "présents dans la salle" pour l'entendre. De plus, les entrepreneurs et autres promoteurs canadiens auraient une bien meilleure chance de succès, dans certains pays, si le Canada y avait maintenu une présence diplomatique active.

  • Eric Lessard - Abonné 19 juillet 2014 11 h 18

    Libéraux, conservateurs et le Québec

    Personnellement, je ne crois pas que la gouverne du Canada aurait été très différente avec un gouvernement libéral. Il est normal que le Canada soit allié des États-Unis.

    Pour le fonds des choses, le Canada reste un pays libéral. L'Ontario est devenu une province où l'on célèbre la diversité culturelle, voire même la diversité sexuelle, et on voit que l'orientation sexuelle de la première ministre ne crée aucun malaise. Ce n'est pas ce que j'appelle une montée du conservatisme social...

    Par contre au Québec, depuis le débat sur les accomodements raisonnables, on peut voir une certaine montée d'un nationalisme identitaire conservateur dont le maître à penser serait Mathieu Bock Côté. Il a sa chronique dans le Journal de Montréal et il a influencé le PQ sous Pauline Marois.

    Le nationalisme conservateur n'est pas nouveau au Québec. On n'a qu'à penser à la popularité dont bénéficiait l'animateur de radio Gilles Proulx.

    Le malaise de certains nationalistes québécois ne vient pas du fait qu'ils seraient plus progressistes que les Canadiens des autres provinces, mais vient plutôt du fait qu'ils ne parviennent pas à former une république de langue française inspirée fortement de la France.

  • Jacques Morissette - Inscrit 19 juillet 2014 11 h 28

    Est-ce un texte libre de tout soupçon ou une commande?

    Pas très fort ce texte qui déblatère sur les préjugés que tout le monde sait. En revanche, le dernier paragraphe en dit long sur les intentions des joueurs. D'ailleurs, le titre de ce texte en dit long sur le petit côté propagande de ce texte. Dans ce dernier paragraphe, en effet, les auteurs essaient quasiment de faire passer Stephen Harper pour une victime de la lame de fond économique mondiale.

    Alors que Stephan Harper en est plutôt l'un des apôtres, en bout de ligne. Au fond, ça ressemble quasi à un texte qui sonde les coeurs et préparer le terrain des prochaines élections fédérales qu'on voudrait gagnantes pour les Conservateurs. Je ne mettrais pas ma main dans le feu, mais je soupçonne que ce texte limitait l'imagination des auteurs à ne surtout pas mordre la main qui les paye. Je leur laisse le bénéfice du toute.

    • Philippe Doyon - Inscrit 19 juillet 2014 13 h 56

      Je fais la même lecture que vous, M. Morissette.

      J'aimerais souligner ceci, du dernier paragraphe:
      "les citoyens canadiens qui ne se reconnaissent plus dans le rôle joué par leur pays sur la scène internationale devront s’y faire".

      Eh bien! Moi qui croyais qu'on était en démocratie. Maintenant, si le citoyen n'aime pas la politique de son pays, il doit "s'y faire"...
      J'ai honte de ses deux experts de la politique.

    • simon villeneuve - Inscrit 19 juillet 2014 19 h 22

      Je suis de votre avis.

      Peu importe les raisons des auteurs, quand un pays peut-etre diriger par un groupe minoritaire avec plein pouvoir sans opposition ( 60% des canadiens ont voter contre les conservateurs), il va de soi que la majorite des canadiens ne se reconnaissent plus dans la politique du Canada...

    • Gilbert Troutet - Abonné 20 juillet 2014 11 h 12

      Je soupçonne moi aussi ces deux universitaires d'être à la solde du parti conservateur. Leur analyse, en tout cas, manque beaucoup d'esprit critique et de lucidité. En 2003, avec Stephen Harper, le Canada aurait envoyé ses troupes en Irak. Quand le gouvernement de Jean Chrétien a refusé de se joindre à la coalition anglo-américaine, Stephen Harper avait déclaré en substance : «Cette décision est regrettable, nous allons perdre de belles occasions d'affaires.»

    • Paul Gagnon - Inscrit 20 juillet 2014 23 h 46

      Tiens, une nouvelle théorie du complot...
      Si vous ne pensez pas comme moi vous êtes nécessairement dans le patates... et en plus vous n'êtes pas gentil du tout... snif [sic].

  • Roger Gauthier - Inscrit 20 juillet 2014 14 h 21

    Eugénie Bouchard est plus connue que Stephen Harper

    Le Canada continue d'être vu de manière extrêmement positive par le reste de la planète. Les petits mots gentils de Harper envers Israël n'y changeront rien.

    La majorité des gens sur cette planète, y compris les plus éduqués, ignorent qui est Stephen Harper.

    Connaissez-vous le nom du Premier Ministre d'Australie? Êtes-vous révolté par le virage militariste qu'a pris l'Australie depuis quelques années?

    On peut être très bien informé sur les choses du monde, et ignorer les dirigeants du Canada et de l'Australie.

    Et ceux qui savent comment se déroule la vie ailleurs sur la planète, ne peuvent que rire en entendant parler des politiques militaristes d'Harper.

    Grâce à Internet, les journaux étrangers font partie de mes lectures quotidiennes: En dix ans, je peine à me souvenir d'un article qui portait sur Stephen Harper ou la politique Canadienne.

    S'il se passe quelque chose de notable au Canada, ça fait la nouvelle partout: La catastrophe du Lac Mégantic, Luka Rocco Magnotta, Eugénie Bouchard à Wimbledon.

    Mais Stephen Harper, ça n'intéresse personne. Ni en bien ni en mal.

    Étrangemet, c'est dans les médias de Londres que j'ai lu les articles les plus solides sur Eugénie Bouchard, remplis de photos et d'anecdotes intéressantes.