Un jugement sommaire

La Table de concertation du Mont-Royal participe à la préservation de la montagne.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La Table de concertation du Mont-Royal participe à la préservation de la montagne.

Dans un texte d’opinion (Le Devoir, 12 et 13 juillet), Jean-Claude Marsan juge ainsi la Table de concertation du Mont-Royal (TCMR) : « On n’arrivera jamais à rien avec un rassemblement aussi hétérogène. »Vu l’autorité généralement reconnue à M. Marsan en matière d’urbanisme, d’aménagement et de patrimoine, son jugement risque d’influer lourdement la perception et la compréhension que les citoyens ont de cet organisme. Ayant le privilège de présider la TCMR depuis sa création en 2004, il me paraît utile de rappeler les faits qui assureront une perception plus informée et un jugement plus équilibré à son sujet.

 

La TCMR rassemble les principaux partenaires institutionnels, associatifs, municipaux et gouvernementaux intéressés par la protection et la mise en valeur du mont Royal. À son actif, elle compte au moins trois réussites qui mettent en cause le jugement sommaire de M. Marsan.

 

En premier lieu, la TCMR a rassemblé et fait dialoguer, de façon continue depuis 2005, des organismes à la nature, aux fonctions, aux intérêts et aux visions diversifiés. Cela a permis de partager des préoccupations concernant le mont Royal, de développer un vocabulaire commun, de construire progressivement une sensibilité commune quant aux enjeux et même aux périls confrontant la montagne et aussi de structurer une volonté d’action commune, comme en témoignent les 38 consensus arrêtés par la TCMR. Cela vaut mieux qu’un dialogue de sourds ou que des affrontements répétitifs et stériles sur la place publique.

 

En second lieu, la Table a contribué très concrètement à la protection et à la mise en valeur du mont Royal, entre autres par :

 

L’établissement des principes et des composantes essentielles d’un nouveau Plan de protection et de mise en valeur du mont Royal, lequel a d’ailleurs été adopté en 2009 à la fois par le conseil municipal de Montréal et le conseil d’agglomération, à la suite d’une importante consultation publique par l’Office de consultation publique de Montréal ; la Table a aussi demandé que le Plan métropolitain d’aménagement et de développement prenne davantage en compte le mont Royal ;

 

La création d’un Comité permanent d’harmonisation de la gestion du site patrimonial du Mont-Royal, lequel rassemble de façon continue, précisément pour harmoniser les pratiques de gestion en regard du mont Royal, des représentants de la Ville de Montréal et des autres juridictions municipales dont le territoire compte une partie du site patrimonial du Mont-Royal (arrondissements de Ville-Marie, du Plateau-Mont-Royal, de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce et d’Outremont, et la ville de Westmount, puisque telle est la réalité actuelle de la gouverne de Montréal) ;

 

L’obtention d’engagements de la part des propriétaires institutionnels pour la protection et la mise en valeur de leurs patrimoines propres, engagements codifiés et rendus publics ;

 

L’examen attentif, par des groupes de travail où se retrouvent les membres de la Table et les services administratifs municipaux intéressés, des enjeux majeurs pour la protection et la mise en valeur de la montagne (accessibilité, sécurité, transport, paysages, interprétation et éducation des patrimoines). Cette méthode permet de développer des idées, des pratiques, des modes d’organisation nouveaux en mettant en commun les expertises disponibles dans et hors l’appareil administratif municipal ou institutionnel et en accroissant la légitimité et l’acceptabilité des décisions éventuelles par toutes les parties. Cela facilite ensuite le processus politique.

 

En troisième lieu, la TCMR, tout en jouant un rôle de conseil auprès des instances et services municipaux, assure le suivi méthodique et continu de toutes les actions requises par le Plan de protection et de mise en valeur du Mont-Royal et formule aux appareils administratifs municipaux (et aussi institutionnels) un regard critique sur ce qui se fait, tant les réussites que les échecs et les lenteurs. Cela se fait de façon civile et le plus souvent persuasive. On peut préférer les vifs discours critiques et la confrontation sur la place publique. Cela est parfois nécessaire et justifié. Mais, comme le sait bien M. Marsan lui-même, les résultats ne sont pas nécessairement davantage au rendez-vous.

 

Il se peut que l’existence, la nature et les réalisations de la TCMR soient insuffisantes aux yeux de M. Marsan. Cela ne justifie pas son jugement sommaire qui méconnaît les faits exposés plus haut et qui ne témoigne pas, par ailleurs, du respect dû aux personnes qui concourent généreusement et de façon compétente aux travaux d’un tel organisme. En principe, les universitaires (métier que j’ai assez longuement pratiqué moi-même) doivent considérer avec attention l’ensemble d’un dossier avant de porter un jugement sans appel. C’est la condition nécessaire d’un jugement autorisé et crédible.

 

M. Marsan allègue que le gouvernement du Québec « doit gérer cet arrondissement historique et naturel du Mont-Royal en recourant à une commission compétente en la matière » sous une présidence occupée par « une personne responsable ». L’idée mérite un examen attentif. Dans celui-ci, il faut prendre en compte des réalités (assurément désagréables, mais qui existent). Ce serait aller à l’encontre de l’administration montréalaise actuelle, qui demande « plus » et pas « moins » de pouvoirs. Cela n’abolirait aucunement le droit de propriété des institutions qui logent sur le mont Royal, dont l’exercice est balisé par un ensemble de règlements municipaux et de plans d’urbanisme, non plus que leurs ambitions ou leurs intérêts (ces institutions, notamment les universités, sont très efficaces dans la défense de leurs droits acquis). Cela ne désarmerait pas la vigilance et le regard légitimement critique avec lesquels les groupes associatifs surveillent les affaires du mont Royal. Cela ne ferait pas disparaître les visions divergentes qui se manifestent encore quant à l’avenir du mont Royal. Dans ces conditions, on peut se demander si une approche plus « autoritaire » sera vraiment efficace. Et, avant qu’une telle solution soit en place, si elle naît un jour, il sera utile de pouvoir entre-temps compter sur la TCMR.

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