L’«affaire Bolduc» et le travail de député

Denis Vaugeois est entré au Conseil des ministres en février 1978 comme ministre des Affaires culturelles.
Photo: Archives Le Devoir Denis Vaugeois est entré au Conseil des ministres en février 1978 comme ministre des Affaires culturelles.

J'ai décidé de prendre la défense de mon député en ce sens que jamais personne ne lui a expliqué son rôle éventuel. Il n’a probablement pas non plus reçu de cours d’histoire du Québec au cégep.

 

Un jour, on lui a proposé d’entrer en politique par la grande porte, c’est-à-dire d’accéder directement au Conseil des ministres. Et mieux encore, on lui a offert une circonscription sur un plateau d’argent, la mienne, Jean-Talon, celle que venait de laisser son prédécesseur. Au fait, qui est Jean Talon ? Philippe Couillard, lui, le sait, il est tombé dedans quand il était petit. Son ancêtre Louis, fils aîné de Guillaume et Guillemette Hébert, a même reçu des lettres de noblesse sur recommandation de l’intendant Jean Talon en 1668.

 

Comme ministre, Yves Bolduc n’avait pas à se poser de questions sur son emploi du temps. Les journées n’étaient jamais assez longues, mais rien ne l’avait préparé au rôle du député. Et il n’existe pas de cours de formation pour le devenir.

 

Dans une vie antérieure, j’ai eu l’occasion de réfléchir, à la demande d’ailleurs du premier ministre René Lévesque, au rôle du Parlement et plus précisément du député. En janvier 1982, mon rapport était publié sous le titre « L’Assemblée nationale en devenir. Pour un meilleur équilibre de nos institutions ». M. Lévesque y croyait et il avait demandé de m’accorder du temps au caucus pour me permettre de le présenter aux collègues. L’intérêt était réel. Des députés aussi fringants que ceux du Parti québécois vivaient mal la réalité parlementaire. Je me souviens que l’un d’entre eux, après ma présentation, me confia : « Je commence enfin à comprendre ce que je fais ici ! »

 

La première utilité d’un député est de déterminer quel parti pourra former le gouvernement. Ensuite, on lui demandera de voter selon la ligne de parti. Dans les commissions parlementaires, s’il appartient au groupe ministériel, il applaudit le ministre qui prend toute la place. Autrement dit, il est préférable d’être dans l’opposition si on est simple député.

 

Peu après l’élection de 1976, les députés de la Mauricie ont demandé une commission parlementaire pour débattre de la crise qui frappait le secteur des pâtes et papiers. Nous avons obtenu une commission, mais on nous écarta de tout rôle. Pour ma part, j’avais utilisé mon réseau de contacts d’ancien fonctionnaire pour ramasser des tonnes d’informations, ce qui avait passablement irrité mon ami Yves Bérubé, ministre des Richesses naturelles.

 

Des histoires semblables, j’en ai des dizaines.

 

La première recommandation de mon rapport visait un minimum d’indépendance pour l’Assemblée nationale. Un bon jour, les députés se mirent d’accord pour élire leur président au vote secret. Mais en 2008, lorsque Jean Charest a appris l’élection de François Gendron, il a piqué une crise ; tout comme l’auraient fait Lucien Bouchard et tous les autres premiers ministres depuis ce temps. D’ailleurs, Lucien Bouchard a battu tous les records en faisant voter une motion de blâme contre un citoyen pour des propos non vérifiés.

 

Dans mon rapport, je recommandais qu’une commission de l’Assemblée nationale puisse assurer l’examen de l’administration des organismes qui relèvent de son autorité tout comme de l’ensemble des entreprises publiques. Après diverses recommandations de même nature, je proposais que l’Assemblée nationale puisse jouer un rôle d’initiative, d’étude et même d’enquête.

 

Bref, je relis mon rapport et s’il avait été appliqué dans une plus large proportion, Yves Bolduc en aurait eu plein les bras avec son travail de député. Avec l’exceptionnelle préparation qui est la sienne, il aurait été de tous les comités et de tous les débats.

 

Bien des gens ont répété qu’en tant que député de Jean-Talon, il avait forcément pas mal de loisirs. C’est comme si le travail de député était uniquement de venir en aide aux démunis. J’ai fait du bureau de circonscription pendant neuf ans et je reconnais l’importance d’être à l’écoute des citoyens qui se battent avec « l’administration » ; mais il y a aussi une infinité de causes qui mobilisent les gens. Dans chaque circonscription, il y a des comités de citoyens pour toutes sortes de causes et des dizaines d’organismes qui reposent sur le bénévolat.

 

Être député, c’est aussi être à l’écoute des gens qui ont des projets et des idées. Pour simplifier, je dirai que ce qui tue la politique, c’est la ligne de parti. Tellement que dans mon rapport, je recommandais le vote secret et j’insistais pour qu’un gouvernement ne soit défait que dans deux occasions : sur une motion de censure, ou sur un refus d’appuyer le budget présenté par le gouvernement. Dans ce cas, je ne pouvais m’empêcher de souligner que, paradoxalement, l’étude du budget était le point qui prévoyait le plus grand nombre d’heures de débats, alors qu’il était entendu que pas un chiffre ne serait modifié.

 

Au cours des derniers mois, pour ne pas dire des dernières années, j’ai suivi deux débats qui me tiennent à coeur : la réforme des cours d’histoire au secondaire et au cégep et l’adoption du prix réglementé pour le livre.

 

Avec le temps, les débats sur les cours d’histoire au secondaire ont permis de rapprocher les parties, et le rapport Beauchemin a été bien reçu. Le député Yves Bolduc a-t-il suivi ce débat ? A-t-il discuté de cette question avec des gens de sa circonscription ? D’où viennent ses décisions, prises en coup de vent au lendemain de sa nomination au ministère de l’Éducation, de reporter la réforme et d’annuler le cours au collégial ? Et le prix réglementé ? N’a-t-il pas pu observer l’étonnante unanimité du milieu du livre lors de la commission parlementaire ? A-t-il cherché à pousser plus loin l’examen de la question et à en discuter avec des auteurs, des libraires et des éditeurs de sa circonscription, au lieu de plier devant des diktats venus des coulisses et des lobbys ? Pourtant, il a toute la formation pour comprendre les enjeux et aller au-delà des préjugés.

 

Personnellement, je crois que la fonction de député ne laisse pas de place pour du travail rémunéré. Toute ma vie, sauf pendant mon passage en politique, j’ai fait toutes sortes de choses en même temps ; le plus souvent bénévolement, y compris une présidence d’association professionnelle. J’ai privé mon entreprise d’heures précieuses, mais ce genre d’engagement est normal, me semble-t-il, bien que dans certains milieux ça semble une « maladie » de tout monnayer.

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10 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 16 juillet 2014 01 h 42

    L'éthique en question...

    Monsieur Vaugeois, tant qu’à y être, j’aimerais bien vous entendre concernant ce fameux serment au peuple québécois que chaque député-e prononce au début de son mandat.
    Que veut dire honnêteté et justice pour un-e député-e, et qu’advient-il lorsque celui-ci ou celle-ci transgresse ce serment?
    Et lorsqu’un serment n’est plus respecté dans une société donnée et que sa transgression n’est plus sanctionnée, qu’advient-il de toutes les institutions basées sur celui-ci, comme, par exemple, les cours de justice, les commissions d’enquête? N’entre-t-on pas dans la spirale du mensonge institutionnalisé?
    Sommes-nous encore dans un État de droit?

    • Chantale Desjardins - Inscrite 16 juillet 2014 08 h 42

      Pour le moment, le serment n'est que des paroles en l'air. Celui qui transgresse ce serment devrait recevoir une sanction sévère qui ferait réfléchir les autres menteurs sur les conséquences.

  • Claude Verreault - Inscrit 16 juillet 2014 06 h 25

    Mise au point essentielle

    Cher Denis Vaugeois, merci pour cette mise au point essentielle.

  • Luciano Buono - Abonné 16 juillet 2014 06 h 59

    inversion

    Un député est en théorie le représentant de la population d'une circonscription à l'Assemblée Nationale. En pratique, c'est plutôt le représentant d'un parti politique auprès de la population de cette population. Et c'est encore plus prononcé pour un député membre d'un gouvernement.

  • Colette Pagé - Inscrite 16 juillet 2014 10 h 20

    L'exemplarité de colléges et la prime du Ministre de l'Éducation !

    Du texte de Denis Vaugeois il ressort que le rôle de député est un travail à plein temps. Par contre, lorsque l'on fait partie d'un Gouvernement dont le chef s'est enrtichi en travaillant pour une dicature corrompu et qu'il a fait des placements dans un paradis fiscal et qu'un collège ministre a reçu une prime de départ déraisonnable de plus d'un million n'est-il pas raisonnable que la cupidité l'emporte sur le service public ?

    • Chantale Desjardins - Inscrite 16 juillet 2014 10 h 45

      Vous avez raison.
      Un politicien est vraiment un travail à temps plein et si le salaire ne lui satisfait pas, il ne doit pas briguer les suffrages et choisir une autre fonction plus rémunératrice. Mais le salaire d'un député devrait être augmenté. Mais il reçoit des allocations de dépense également.
      Un député ne doit pas avoir une autre source de rémunération.

    • Chantale Desjardins - Inscrite 16 juillet 2014 10 h 51

      Et que le PM a démissionné et a reçu une prime de départ et en plus s'est concocté un poste dans une entreprise avant sa démission et en plus revient 5 ans plus tard et a le culot de faire la leçon au peuple avant un air arrogant, comment ne pas vouloir imiter ce personnage douteux!
      M. Bolduc, doit remettre son salaire acquis avec un doute certain. Il serait mieux à pratiquer la médecine à temps plein. Mais comme ministre de l'Education, aucune compétence et rendement nul.

  • Martine Fortin - Inscrite 16 juillet 2014 10 h 23

    Trop de députés

    Au Fédéral, on a 75 députés, et c'est déjà trop.
    Au Québec, il y en a 125 à temps partiel et c'est beaucoup trop.
    On retient les 25 meilleurs, et on vire les 100 autres.
    Ces 25 compétents et travailleurs vont mieux faire la job que les 125.
    Pas si facile à comprendre; misère.

    • Yvan Dutil - Inscrit 17 juillet 2014 07 h 43

      C'est de la mythologie populiste. En pratique, le connaissance acquises en économie politique indiquent que l'on gagnerait en en avaoir pas mal plus. L'optimum se situerait dans le bout de 200. En passant, la tâche d'un député provincial est largement supérieure à celle d'un député fédéral.