D'abord solidaires - Un nouveau défi pour l'unité de la gauche québécoise

Le mouvement D'abord solidaires est né d'un besoin d'éducation politique devant la montée de la droite et dans un contexte pré-électoral où l'ADQ, qui représentait alors sa faction la plus radicale, avait la faveur des sondages. Cette éducation politique au sens large et non partisan qui, normalement, devrait être la responsabilité de toute organisation syndicale et populaire, mais qui a été négligée depuis au moins 15 ans, commence heureusement à réapparaître depuis quelques années.

On se souviendra que, lors de la fondation du mouvement RAP en 1997, dans un élan de rupture avec le gouvernement Bouchard, la principale préoccupation de cette organisation était le développement d'un mouvement d'action politique citoyen voué, d'une part, à l'éducation politique et, d'autre part, à favoriser la création d'un parti progressiste alternatif. La lente rupture entre la gauche et le Parti québécois — qui a longtemps eu le monopole du mouvement souverainiste et qui captait une grande partie des énergies progressistes dans l'espoir que «le pays» ouvre la porte à un projet de société — a fait un bond important depuis cinq ou six ans.

Les militantes et les militants de D'abord solidaires ont assumé de façon fort pertinente, et avec peu de moyens, le mandat d'éducation politique non partisane qu'ils et elles se sont donné. Leur participation à la campagne électorale d'avril 2003 a contribué non seulement à éclairer les enjeux (par exemple sur le bien commun) et à faire connaître les partis en présence, notamment l'UFP et le Parti vert, mais aussi à permettre à un réseau de personnes, pour la plupart jusque-là en périphérie de l'action politique partisane, de s'y intéresser de plus près.

Ils et elles ont vite constaté, un peu comme l'avaient fait plus tôt les membres du mouvement RAP, la nécessité de construire un véhicule politique, un parti capable de porter un projet de société progressiste réaliste en Amérique du Nord, crédible aux yeux des Québécoises et des Québécois, et capable, à terme, de prendre et d'assumer le pouvoir par la voie électorale.

À la fin du mois, D'abord solidaires statuera sur son avenir en tant que mouvement non partisan voué à l'éducation politique, et sur la stratégie à privilégier face à la nécessaire action politique partisane à gauche. On sait que, tout comme c'était le cas au RAP lorsque la question s'est posée trois ans après sa naissance, les deux options débattent: celle du mouvement et celle du parti. Le vide sur ces deux plans justifie en quelque sorte les deux options.

Un processus

L'UFP comprend parfaitement le cheminement de cette organisation et elle respectera complètement son processus ainsi que les résultats de ses débats. Nous avons quant à nous choisi de contribuer à construire un parti. Tout comme c'est le cas pour la rupture avec le PQ, la dispersion et la division de la gauche québécoise nous a posé, et nous pose encore, un extraordinaire défi.

Depuis trois ans, l'UFP a consciemment et patiemment enclenché un processus de rassemblement et d'unification des progressistes: ceux et celles déjà regroupés jusque-là en partis mais aussi — et on ne le dit pas assez —, ceux et celles qui n'attendaient qu'un signal d'unité pour nous prendre au sérieux et pour nous rejoindre. Les jeunes aussi — et ils sont majoritaires — qui n'ont pas été contaminés ou traumatisés par des expériences regrettables du passé, mais qui cherchent un espace alternatif, un véhicule politique pour canaliser leur juste révolte. L'Union des forces progressistes, c'est beaucoup plus que l'addition des partis et mouvements qui l'ont fondée.

Il faut également reconnaître aux partis fondateurs de l'UFP la lucidité et l'humilité d'avoir revu leurs cadres d'analyse, d'avoir remis en question certaines de leurs pratiques, d'avoir enfin fait le choix, par-delà leurs différences, de se centrer sur ce qui les unissait, qui s'est avéré immensément plus grand que ce qui les divisait. Ce choix est en grande partie dû au sacrifice, par certains côtés douloureux il faut l'admettre, que le RAP, le PDS et le PCQ ont fait de renoncer à ce que leur formation soit «celle qui rallie les autres».

Ce choix s'est aussi fait devant les conditions politiques concrètes existantes: la globalisation du capitalisme et l'empire unique posent le défi de l'unité la plus large possible sur les enjeux essentiels de l'heure. La crise des modèles alternatifs nous a recentrés non pas seulement sur la finalité de nos luttes, mais aussi et peut-être d'abord sur le processus qui y aboutira.

L'alternative à définir, le véhicule à construire

Quoi que D'abord solidaires décide quand à son avenir, il est déjà connu que l'action politique partisane sera une option qui aura des suites. Cette option se situe, à ce qu'on en perçoit aujourd'hui, dans un courant clairement progressiste, en rupture avec le PQ, ce qui est déjà un pas important. De plus, ce courant reconnaît qu'une partie de la gauche politique québécoise est déjà en processus autour de l'UFP et que des échanges auront lieu avec elle. Des questionnements sont déjà portés envers l'UFP, sa plate-forme, ses structures, sa culture politique, la viabilité des tendances en son sein, etc.

Pour notre jeune parti, le droit de tendance et la structure fédérative au sein de l'UFP ne sont pas seulement «des compromis» entre groupes d'affinités. Ces éléments sont pour nous une façon concrète de reconnaître, d'encadrer et de faire converger la nécessaire diversité au sein de la gauche — cette diversité que le PQ a niée lors de sa fondation, tout au long de son existence, et encore aujourd'hui. Cette diversité convergente qui a rendu possible la victoire de Lula au Brésil. Cette diversité dont la reconnaissance et la convergence sont des conditions essentielles, voire stratégiques, de la résolution de la question nationale et de la question sociale au Québec.

Certaines analyses des expériences antérieures de la gauche québécoise ont raison de constater le rôle néfaste qu'ont pu jouer les tendances dans les organisations politiques d'alors. Mais il faut reconnaître que ce sont non pas les tendances —, car des tendances, il y en a toujours de toute façon —, mais leur approche et leur style de travail qui, loin de mener à la convergence, contribuèrent, avec bien d'autres conditions, à l'échec des expériences politiques des années 1980. Nous ne sommes plus à l'ère des «partis d'avant-garde» qui sont nécessairement concurrents.

Convergences des gauches

En tant que «parti-processus» qui se considère comme l'embryon d'un parti, une contribution parmi d'autres contributions, qui est consciente de n'avoir jusqu'ici qu'amorcé la formidable tâche de rassembler et d'unir les progressistes du Québec, l'UFP envisage avec confiance et sérénité les échanges éventuels avec tout collectif, réseau de militants et militantes, tout comme elle le fait avec nos amis du Parti vert. Nous sommes à nouveau ouverts et ouvertes à nous questionner avec d'autres. À tout mettre sur la table. Nous le faisons toujours sur la base du principe que ce qui nous unit est plus grand que ce qui nous divise.

Nous avons fait, et nous faisons quotidiennement, l'expérience de l'unité au sein de l'UFP, tout comme dans diverses coalitions auxquelles nous participons. Nous avons fait la preuve — notamment par notre capacité à rallier de nombreux jeunes ainsi que des personnalités ayant une notoriété, par notre capacité à rehausser les débats lors de notre première expérience électorale, par une certaine reconnaissance de la part de certains commentateurs politiques et certains médias — que la gauche québécoise a pris de la maturité, qu'elle est capable de relever les défis, dans la mesure où elle est consciente des divers processus dans lesquels elle s'engage, dont elle s'emploie à respecter, et à traverser correctement, les étapes, «avec le monde».

Certes, l'année qui vient marquera, nous l'espérons, une nouvelle étape dans ce processus du rassemblement des progressistes et de l'unité de la gauche. Ces deux conditions sont essentielles à la formation d'un grand parti dont le Québec a tant besoin. L'UFP tient à sa plate-forme. Malgré ses défauts, elle représente notre consensus, adopté en congrès. Il en va de même pour nos statuts. Mais nous savons que ces consensus doivent toujours être renouvelés en tenant compte de l'évolution de la réalité.

Nous assumons également le fait que ces éléments ne sauraient primer sur notre mission première, notre raison d'être, qui est l'unité de la gauche et des forces progressistes. Quiconque désire construire un parti de la gauche au Québec ne saurait ignorer l'une ou l'autre de ses composantes. C'est l'une des choses que nous avons apprises de la petite histoire de la gauche québécoise!

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