De la guerre détonante à la guerre rampante

De plus en plus, la guerre est sous-traitée à des sociétés militaires privées. C’est ce qu’a fait l’armée américaine en retenant les services de la société Blackwater lors de l’intervention en Irak en 2003.
Photo: Gervasio Sanchez Associated Press De plus en plus, la guerre est sous-traitée à des sociétés militaires privées. C’est ce qu’a fait l’armée américaine en retenant les services de la société Blackwater lors de l’intervention en Irak en 2003.

L'été 1914, c’est le début de la guerre qui devait mettre fin à toutes les guerres. Elles ont continué de plus belle. Séparées par un siècle, deux images symbolisent le contraste avec notre époque : été 1914, le « poilu » usant ses semelles sur les plaines du nord-est de la France ; été 2014, presque jour pour jour, le barbu cagoulé caracolant en pick-up dans le désert de l’Irak. Les deux sont des guerriers, mais ô combien différents. Qu’est-ce qui a changé ? Le centenaire de la Grande Guerre incite à jeter un regard sur le présent à la lumière du passé.

 

La guerre de 1914-1918 est un carnage effroyable. La révolution industrielle et la production de masse s’imposent pleinement sur les champs de bataille : chemins de fer, mitrailleuses, canons à tir rapide, obus énormes, tirs de barrage, etc. La cadence de la production sur les chaînes de montage détermine le vainqueur. Sous le drapeau allemand, la société métallurgique Krupp ; sous le tricolore, Schneider ; sous l’Union Jack, Armstrong. La qualité de leurs produits se vérifie au nombre de cadavres. C’est par centaines de milliers que l’on compte les tués, blessés et invalides des batailles de Verdun et de la Somme.

 

Rêveries stratégiques

 

Comment éviter de telles hécatombes (nul n’avait la candeur de croire qu’il n’y aurait plus de guerres) ? Meurtrie, la France privilégie la défense et érige la ligne Maginot. L’Allemagne mise sur le char d’assaut et l’avion pour optimiser l’offensive et conclure plus vite. L’utilisation militaire de l’avion fait penser au stratège italien Giulio Douhet que la guerre aérienne remplacerait la guerre terrestre, permettant des victoires rapides et moins coûteuses que les abattoirs pour infanterie. Le stratège Clausewitz serait périmé. En réalité, la guerre aérienne-industrielle s’ajoute à la guerre terrestre-industrielle. De la Seconde Guerre mondiale à la guerre américaine du Vietnam, les bombardiers tapissent d’explosifs tout ce qu’ils survolent.

 

La chimère de Douhet revient périodiquement. Durant les années 1990, les chantres de la « Révolution dans les affaires militaires » vantent la guerre aérienne intelligente, propre et sans morts. Électronique, furtive, presque ludique, elle est censée procurer des succès instantanés, décisifs et éblouissants. Rien ne pourrait stopper la chorégraphie technologique. Or, les fiascos des occupations américaines de l’Afghanistan et de l’Irak, et les échecs d’Israël au Liban, y mettent bon ordre, ramenant sur terre les rêveurs de haut vol. Il est vrai qu’une bêtise ne se dissipe pas d’un coup : en témoigne la nouvelle tentative israélienne de ces derniers jours de mater les Palestiniens avec des chasseurs-bombardiers.

 

Changer de modèle

 

Il faut donc improviser, car naturellement, la guerre continue. Les guerres classiques ou conventionnelles sont menées par des armées régulières représentant officiellement des pays qui se déclarent la guerre. Ce modèle n’est plus en vogue, victime de ses insuccès et de la répulsion qu’il provoque. Il est remplacé par une nébuleuse, phénomène malaisé à décrire, tellement il est fait de bric et de broc. Impossible d’utiliser des troupes régulières, ne serait-ce qu’à cause des répercussions politiques des rapatriements de cercueils ? Alors la guerre est sous-traitée à des sociétés militaires privées, retour aux condottieres de l’ère précontemporaine. Les soldats réguliers portant uniforme et évoluant collectivement sur un périmètre de combat font place à des forces spéciales clandestines se livrant partout et en petits groupes à des faits de guerre. Puis les masses d’exclus des crises économiques et les cohortes de désorientés par les mutations sociales constituent un bassin pour recruter des milices de tout acabit, des djihadistes exaltés aux xénophobes néonazis. Quelle bonne idée de charger ces supplétifs de se battre par procuration, en lieu et place des armées régulières !

 

Guerroyer aujourd’hui

 

Du coup, la guerre a un nouveau gabarit. L’externe et l’interne s’enchevêtrent. Autrefois, les États se déclaraient la guerre et leurs armées s’affrontaient officiellement et ouvertement. Aujourd’hui, la guerre est permanente et des combattants de l’ombre baroudent secrètement à l’échelle de la planète. Jusqu’à récemment, on avait des conflits armés mettant aux prises des États, avec pour objectif d’imposer sa volonté au pays vaincu. Aujourd’hui, l’infiltration remplaçant l’invasion, on a des entreprises de déstabilisation visant à miner des États et à renverser des régimes. La confusion des genres permet même de faire porter à la guerre le masque de la révolution et d’affubler les irréguliers armés du titre ronflant de révolutionnaires. La cinquième colonne est en fait le gros de l’armée.

 

Les occupations du Liban, de l’Afghanistan et de l’Irak ayant démontré l’impossibilité de dominer des pays comme jadis, l’objectif des guerres devient moins le contrôle que l’affaiblissement par le désordre. Plusieurs guerres actuelles sont des opérations de promotion du chaos, basées sur l’espoir qu’il restera circonscrit et n’atteindra pas les commanditaires du chaos. Propagande et manipulation ont toujours accompagné la guerre. Aujourd’hui, désinformation, intox et PSYOP [pour « psychological operations »] sont de véritables armes de distraction massive. À la fabrication d’images s’ajoute désormais la fabrication des événements eux-mêmes.

 

Politique par essence, la guerre l’est aujourd’hui plus que jamais. Cependant, la distinction entre dimension militaire et dimension politique, entre externe et interne, permettait une lisibilité qui s’estompe aujourd’hui au profit d’une grande opacité. Qui fait quoi, aux ordres de qui, commandité par quelle entité de façade, financé par quelle tierce partie, armé par quel auxiliaire ? La guerre classique éclatait, la guerre contemporaine s’insinue.

5 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 11 juillet 2014 08 h 19

    Réflexion essentielle pour les nations

    On rejoint ici la pensée de deux colonels de l'armée de l'air chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, penseurs de l'art de la guerre asymétrique (La guerre hors limites, Rivages, 2003).

    Est-il besoin de souligner ici l'inexistence d'une réflexion proprement québécoise dans le domaine militaire ? Qu'est devenu cet esprit combatif des Anciens Canadiens, dont « le bras sait porter l'épée » et dont l'histoire était une épopée des plus brillants exploits ?

  • Johanne Fontaine - Inscrite 11 juillet 2014 09 h 33

    Je diraismême plus,

    elle s'instille...

    Johanna Fontaine

  • Michel Vallée - Inscrit 11 juillet 2014 13 h 26

    Un magistral cours d’histoire



    Je vous remercie pour la perspective historique avec laquelle vous abordez ce tour d’horizon des plus instructif sur l’essence des conflits armés.

  • Daniel Gagnon - Abonné 11 juillet 2014 15 h 41

    Plus difficile aujourd'hui de s'abandonner à vivre dans la paix

    C'est toujours un peu la guerre, un peu partout sur la planète.

    Ce qu'on oublie de dire c'est que la guerre s'est transportée dans un domaine beaucoup plus inquiétant, celui de la guerre à la planète elle-même, il s’agit d’une attaque en règle sur notre seul milieu de vie.

    Il devient difficile, plus difficile aujourd'hui de s'abandonner à vivre dans la paix.

    C'est tous les jours la guerre, et si ce n'est pas la fin des temps, nous la préparons de belle manière, car c'est la fin de la planète en douce.

    On intoxique la population de fausses informations et on l'enferre dans les pires mensonges à ce propos, comme s'il n'y avait rien à signaler sur tous ces fronts de l'environnement, comme s'il ne passait pas grand-chose de ce côté, alors que les hirondelles disparaissent, alors que les abeilles ne volent plus et que tant d'autres espèces périssent et meurent, alors que les pauvres gens dans une grande ville comme Détroit, n’ont plus d’eau à boire.

    Réparer les dégâts faits aux vivants? Cet esprit de la guerre, visible chez les Bush et chez Monsieur Harper, est destructeur et cannibalise la planète.

    C'est la même immoralité qui l’incite à perpétuer ses ravages environnementaux avec ses infâmes sables sales bitumineux.

  • Louise Martin - Abonné 11 juillet 2014 17 h 34

    Les marchands de morts

    Selon Jocelyn Coulon (Cerium), l'Arabie Saoudite a acheté pour 80 milliards d'armes à la France, à l'Angleterre et aux États-Unis. Le cynisme n'a pas de limites.

    Louise Martin- abonnée