Les retombées sournoises de la promotion immobilière

Le «Qubec Red Bull Crashed Ice» incarne l'esthétique prisée de l'administration Labeaume.
Photo: Clément Allard - La Presse canadienne Le «Qubec Red Bull Crashed Ice» incarne l'esthétique prisée de l'administration Labeaume.

Depuis 1972, le Québec, avec la Loi sur les biens culturels, a accompli une tâche gigantesque en s’attaquant avec conviction à la sauvegarde des biens culturels immobiliers. Les gouvernements successifs ont, c’est tout à leur honneur, inscrit de nouveaux territoires au registre des biens culturels sous le vocable d’arrondissement historique ou naturel. Le bilan est largement satisfaisant.

 

Malheureusement, l’effervescence des années 70 s’est estompée malgré des appels de plus en plus pressants portant sur la notion du « patrimoine élargi ». L’Europe, sans attendre, lançait en 1975 l’Année du patrimoine architectural européen préparant la voie et articulant les principes de la sauvegarde non seulement pour les monuments insignes, mais principalement pour les quartiers, rues et villages qui sont un patrimoine actif, jonction entre environnement et culture. On parle ainsi de qualité du cadre de vie.

 

L’aveuglement généralisé de nos gouvernements n’a pas permis une ouverture de protection du patrimoine modeste, cette matière qui forme l’ensemble bâti sur notre territoire. Ce patrimoine de tous les jours imprime sa marque sur le pays, la région, la ville, le village, la banlieue, les rues et les places. Il représente ce que nous sommes. Il nous est familier. Ce patrimoine a façonné une trame urbaine qui fait voir et comprendre notre cadre de vie. Ce qui s’en dégage n’est rien d’autre que le reflet de notre identité. Ce dernier mot est important, voire capital, il définit notre cadre de vie. Il apporte un sentiment de sécurité face à un monde de plus en plus brutal dans l’agitation toujours offensive de la spéculation et de la promotion immobilière.

 

Lors du 50e anniversaire de la création de l’Arrondissement historique de Sillery, j’ai croisé des citoyennes causant de la « densification » de leur quartier à Sillery. J’y suis allé faire un tour pour voir la rue des Grands Pins, la rue Joseph-Rousseau et quelques autres… Le résultat de ma visite est un bilan d’une grande tristesse ! Les actes commis avec la complicité de l’administration municipale font peur. La quiétude des lieux est en cause, l’homogénéité étant dangereusement entamée. Le résultat montre que l’ensemble urbain, autrefois cohérent, est bouleversé. Auparavant, on y sentait le bonheur de vivre dans un voisinage tissé d’habitations dont l’architecture ne portait pas des signes grandiloquents de richesse, mais au contraire était le reflet typique de la société québécoise de l’après-guerre. Un mot pour qualifier tout cela : le bonheur de vivre dans l’harmonie urbaine. Ce n’est pas mal ! Eh bien, c’est à cette ambiance que s’attaque à la hache d’abordage l’administration municipale. En proférant des incantations sur les vertus de la densification qui préludent bien entendu à la surdensification, l’autorité municipale modifie l’organisation sociale, physique et culturelle des lieux. Sans souci pour l’environnement visuel, les hauteurs sont hirsutes, les zones de recul aléatoires, les séparations arbustives sont coupées au ras du sol. L’image qui saute aux yeux est celle de l’éléphant municipal pataugeant dans un magasin de porcelaine. Le clou de l’opération réside dans la prétention des nouvelles constructions, franchement rétrogrades, et faussement modernes. Autant de blessures qui affectent ce qui était auparavant élégance et modestie. Pour se faire voir, ces nouvelles constructions sont passées par l’étape initiale, autant que sauvage, de la démolition des habitations existantes dont l’image reflétait une identité, une certaine idée d’un art de vivre. Le remplacement donne des constructions orgueilleuses, sans âme, sans poésie, hautaines, qui sont autant d’intrusions hors d’échelle. Elles jettent aux orties le « génie du lieu ». Nous invitons les lecteurs à aller voir les dégâts.

 

Ce qui est fort grave, dès lors que l’on connaît les aspirations de l’administration municipale, pour qui il convient que cela soit haut, gros, large, extralarge, bruyant, éclatant, tout en se réjouissant du spectaculaire « Quebec Red Bull Crashed Ice » qui est le symbole de l’esthétique à venir. Le problème est là !

 

Nous comprenons que les villes bougent. De tout temps elles ont vécu des étapes similaires à celles des corps vivants. Il faut accepter le changement, pourvu qu’il se fasse dans l’ordre d’une sensibilité citoyenne, sans mutation radicale. Sensibilité, identité, qualité de vie sont les ingrédients pour une réflexion en vue d’assurer la pérennité d’un patrimoine qui doit être sauvé, sauvegardé et mis en valeur. La porte est ouverte. Il serait souhaitable qu’un plan des mutations comprenant le respect des trames, de l’échelle et des conditions d’architecture soit étudié pour éviter les mutilations et les dégradations dans des quartiers qui ne le méritent pas.

 

Un autre rappel aux autorités. On parle souvent de l’histoire. C’est un bon signe. Elle offre un potentiel très large à la création d’un cadre de vie de qualité. On sait que chaque lieu est détenteur de sa propre mémoire, résultat d’une combinaison unique de culture et de vie urbaine, c’est l’expression de son identité. C’est une denrée indispensable dans un monde qui ne parle que de croissance, d’argent, de développement économique et, évidemment, de promotion immobilière. L’appel est pressant afin d’éviter la destruction de l’identité de ce quartier. C’est pourquoi l’urbanisme doit recentrer son action, penser davantage citoyen, identité et cadre de vie. L’administration doit être convaincue que l’urbanisme, qui est une science, est aussi et surtout un art, celui de faire la ville, de la continuer… mais devant l’absence de sensibilité, rien ne sera possible.

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7 commentaires
  • Guy Marcil - Abonné 10 juillet 2014 07 h 01

    Merci m. Junius

    À lire pour la qualité de vie et l'avenir de nos quartiers.

  • Guy Marcil - Abonné 10 juillet 2014 07 h 37

    Pour le bien-être de la communauté

    Une ville se développe avec du temps, de la réflexion et de la créativité. Donnons-nous les moyens de faire en sorte que des urbanistes et architectes travaillent à l'évolution de notre ville. Ne détruisons pas ce qui est déjà harmonieux. Le bien-être de la communauté et des individus qui l'habite en dépend. Le bonheur des individus, l'attrait d'une ville, sa visiblité est plus que dans l'événementiel qui lui est éphémère. Les citoyens sont fiers de leur ville et souhaitent le demeurer.

    • André Michaud - Inscrit 10 juillet 2014 13 h 05

      Qu'est-ce qui est "harmonieux" ? Chacun a ses critères de beauté et on ne pourra jamais plaire à tous. Pour plusieurs architectes ce sont les vieux bungalows qui sont laid, pas les nouvelles construction...

      Un bungalow long sur un étage avec un grand terrain c'est devenu une forme de gaspillage en ces temps de densification pour éviter l'étalement urbain très très couteux . Sur deux emplacements de bungalows on peut facilement mettre trois maisons moins longues et sur deux étages pour de nouvelles familles..

      Le monde n'arrêtera pas de tourner après nous les baby-boomers..

    • Nicole Moreau - Inscrite 10 juillet 2014 16 h 10

      c'est vrai que chacun a ses critères de beauté, mais ce que j'ai entendu de l'administration est un très pauvre argument, c'est-à-dire que les nouvelles maisons construites étaient très chères, autour de 800 000$, ce qui devait donner de la valeur aux propriétés avoisinantes.

      depuis quand le critère de l'argent est-il le seul à prendre en considération?

      ce critère exclut d'office les jeunes familles, qui d'entre nous a pu se payer une maison de ce coût en commençant? même ceux qui sont sur le marché du travail depuis longtemps sont peu nombreux à pouvoir prendre une telle hypothèque

  • gaston bergeron - Abonné 10 juillet 2014 10 h 16

    La période Labeaume

    Ce sera le nom que l'historien donnera à ces années « du Taureau Rouge » pendant lesquelles auront été abattus des arbres centenaires irremplaçables, démolies de confortables et belles maisons représentatives de l'histoire de leur milieu et saccagé en somme le paysage urbain des quartiers anciens en y brisant l'harmonie des lignes et des proportions.

  • André Michaud - Inscrit 10 juillet 2014 11 h 18

    Des bungalows historiques ?

    ¨Ça me fait sourire de voir certains considérer les bungalows si laids des années 60 et 70 comme un critère historique à protéger et imiter..

    Je n'en peu plus du "pas dans ma cour" ou des citoyens qui ne veulent pas être consultés mais à qui les élus devraient obéir..rien de moins! Et voila que certains tombent même dans l'intimidation des voisins, menaces etc..

    Les maisons et vieux bungalows des protestaitaires ont-elles été construites après l'approbation des propriétaires existant avant eux ? Bien sur que non, car une ville ne fonctionne pas ainsi, ce sont aux élus de décider du zonage , pas les voisins. Sinon toute construction deviendrait interdite par un voisin qui ne veut personne "dans sa cour" pour obstruer "son" paysage! Notre société est de plus en plus égocentrique et nombriliste..ma maison, mon auto, ma vue etc..

    Les nouvelles maisons , souvent plus petites ou à deux étages prennent moins de place et évitent L'étalement urbain. On a plus la place pour les grands terrains pour chaque individu et sa maison. Il faudra diviser les terrains trop grands tôt ou tard..car d'autres générations montent avec leurs goûts architecturals différents..les temps changent et on ne peut rester constamment dans le passé .

  • Gaëtan Côté - Abonné 10 juillet 2014 23 h 26

    Densifier mais avec sensibilité

    L'administration municipale doit recentre son action suivant les principes du développement durable en mettant le citoyen au centre de ses préoccupations. Or , les élus municipaux n'ont présentement de sensibilité que pour le bâti classé patrimonial. Le patrimoine modeste est totalement laissé presqu'entièrement à l'initiative des promoteurs. Ainsi, on démolit des maisons saines sans examen, on coupe les arbres matures et on implante des constructions trop volumineuse pour les terrains qu'elles occupent. S'il faut densifier, faisons le avec davantage de sensibilité. Les lecteurs sont invités à parcourir le site du Comité pour la densification respectueuse pour se faire une idée de la situation vécue sur le terrain.