Brésil: le progrès dans le désordre

Le Brésil, où la violence et la corruption règnent en maîtres, réussira-t-il à se distinguer autrement que par le futebol et ses favelas?
Photo: Yasuyoshi Chiba Agence France-Presse Le Brésil, où la violence et la corruption règnent en maîtres, réussira-t-il à se distinguer autrement que par le futebol et ses favelas?

Avec la Coupe du monde, le Brésil est sous les feux de la rampe. « FIFA go home » peut-on lire sur les murs ou sur les cartons portés par les opposants à la tenue de la Coupe du monde qui, depuis un an, manifestent leur désapprobation.

 

À travers le monde, les plus pauvres comme les plus riches ont accès aux images qui ne cessent de leur parvenir. La devise du pays Ordem e Progresso (Ordre et Progrès) inscrite sur le drapeau national se fait familière à tout un chacun. Mais, le Brésil fait-il honneur à sa devise ?

 

Une légende veut que le général de Gaulle ait déclaré en 1962 à l’occasion d’un conflit sur la pêche : « Ce pays n’est pas sérieux. » Pour d’autres, cette audace verbale qui caractérisait le général aurait été proférée à sa descente de l’avion, à Rio, en 1964, alors qu’il était au faîte de sa gloire. Cette déclaration, abondamment commentée sur le Web brésilien, est reprise constamment depuis lors par les Brésiliens eux-mêmes, car elle n’a scandalisé personne. On y fait allusion en relation, entre autres choses, avec la corruption bien sûr, mais on la reprend surtout en relation avec le partage de la richesse nationale marqué par de très grandes inégalités. Ainsi, le pays, à ce chapitre, partageait encore au début du XXIe siècle la compagnie de l’Afrique du Sud et de quelques pays environnants.

 

Toutefois, des mesures sociales mises en oeuvre par le président Lula au bénéfice des plus défavorisés, dès le lendemain de sa prise du pouvoir en 2002, ont donné lieu à une sensible amélioration. Il n’est pas exagéré de parler ici d’un progrès certain dont se targue Dilma Rousseff, qui s’apprête à demander un second mandat à la tête du pays.

 

Mais, qu’en est-il de la violence ? Parlons-en aux jeunes qui, ces dernières années, se sont établis à Montréal pour fuir un désordre qui fut longtemps l’apanage de Rio et de São Paulo. Avec les années 2000, la violence s’est répandue à travers tout le pays. À Montes Claros, au Minas Gerais, où je suis allé une première fois en 1995, on pouvait alors voir des jeunes filles déambuler seules à 23 h au centre-ville. Dix ans plus tard, la population avait doublé et le premier conseil reçu était de ne jamais rentrer à pied à son hôtel au sortir d’un restaurant après 20 h. Trop dangereux. Ce n’est évidemment pas par souci d’esthétique que, là comme ailleurs, on a placé des fils barbelés électrifiés au-dessus des clôtures de béton qui entourent les maisons unifamiliales pour les protéger contre les misérables en mal de nourriture ou de drogue.

 

Et qu’en est-il de la corruption ? Le problème ne cesse de faire la une des quotidiens. On a l’impression de l’existence d’une « commission Charbonneau » en permanence, tellement la corruption est incrustée au sein de la politique à tous les niveaux.

 

Mais les touristes qui ont accepté de payer une petite fortune pour appuyer leur équipe nationale profitent d’un avantage que n’avaient pas ceux d’avant 1994 ; la stabilité des prix. En effet, ils n’auront pas à se soucier d’échanger 20 dollars américains tous les jours pour une monnaie dont la valeur se dépréciait en 24 heures.

 

Fin 1993, le francophile Fernando Henrique Cardoso, à titre de ministre des Finances, dans un contexte où l’inflation dépassait les 1000 %, a fait adopter le plan Real consistant en la création d’une nouvelle monnaie. Exit l’hyperinflation.

 

Aujourd’hui, Embraer, qui fabrique ses jets régionaux à San José dos Campos, force son rival québécois Bombardier à continuellement innover tout en enquiquinant à la fois les géants de Seattle et de Toulouse. Cette entreprise qui fait l’orgueil du pays donne-t-elle raison à l’incontournable Fernando Henrique Cardoso qui, durant sa campagne électorale de 1994, affirmait que le Brésil du XXIe siècle devrait être celui des services et des innovations technologiques plutôt qu’un simple producteur de produits agricoles et de matières premières, ces deux mamelles qui font sa force. Les possibilités de progrès ne manquent pas.

 

Il en va de même en ce qui regarde la démographie : de 1960 à 2011, le pays a connu une chute du taux de natalité de 64 %. Fini les six ou sept enfants par femme, un fait social qui a longtemps servi à caractériser le sous-développement. Certains, comme le National Geographic, voient ici l’influence exercée par les fameuses telenovelas (feuilletons télévisés). Leur importance équivaut à celle des téléséries québécoises, avec les mêmes effets étant donné les valeurs véhiculées. Ainsi, dans les favelas où la télévision est reine, les adolescentes prennent conscience qu’elles pourraient un jour avoir accès à un emploi plutôt que d’être comme leur mère dona de casa avec des responsabilités traditionnelles. Ces dernières années, la Brésilienne s’est grandement rapprochée de ses consoeurs des pays industrialisés en devenant plus responsable de son destin.

 

Des familles moins nombreuses signeront-elles la fin de cet esprit de famille qui caractérise si bien les Brésiliens ? Pas à ce qu’il semble. « Quand une femme se sépare de son mari, au Brésil, très souvent, elle revient vivre chez ses parents », m’a dit un collègue carioca. Cette coutume se veut révélatrice de l’importance de la famille. Dans les médias, on chercherait en vain des reportages sur les conditions déplorables dans lesquelles les aînés terminent leurs jours dans des centres d’hébergement parfois dans la plus grande solitude. Le Brésilien meurt avec les siens.

 

D’un progrès à l’autre, le Brésil pourrait bien être, avec la Chine et quelques autres pays en émergence, l’un des pays du XXIe siècle, comme le XXe siècle, selon Arnold Toynbee, devait être celui du Canada. Stefan Zweig, en exil au Brésil où il est décédé à Petropolis en 1943, voyait dans le Brésil un pays d’avenir. Pourrait-il finir par avoir raison cent ans plus tard ? Car le Brésil, avec ses immenses potentialités en ressources humaines et naturelles, ne devrait pas tarder à se distinguer autrement que par le futebol, sa musique, ses favelas et le carnaval de Rio. En attendant, si le Brésil devait remporter une sixième Coupe du monde, souhaitons que ce soit sans… désordre.

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