Une Fête nationale en étoffe du pays

Louis-Joseph Papineau, dont la statue sculptée par Suzanne Gravel et Yvon Milliard trône près de l’Assemblée nationale, encourageait à son époque la consommation de biens produits au pays.
Photo: Malimage / CC Louis-Joseph Papineau, dont la statue sculptée par Suzanne Gravel et Yvon Milliard trône près de l’Assemblée nationale, encourageait à son époque la consommation de biens produits au pays.

Le Québec célèbre cette année sa 180e édition de la Fête nationale. Bien que la Saint-Jean-Baptiste soit soulignée en Europe depuis le Moyen Âge et, depuis toujours, par les Autochtones à l’occasion du solstice d’été, c’est le 24 juin 1834 qu’on associe pour la première fois celui qui baptisa le Christ et « apporta la lumière » à ce peuple d’évangélisateurs qui, chaque année, avait coutume ce jour-là d’allumer un grand feu pour illuminer la plus courte nuit de l’année.

 

Lors de ce premier banquet de la Saint-Jean on chante, on versifie et surtout on porte des toasts aux « Canadiennes », « au peuple irlandais » « aux députés patriotes » et à « nos amis du Haut-Canada ». C’est un succès. Dès 1835 et 1836, des banquets de la Fête nationale se tiennent dans plusieurs paroisses. S’installe alors l’habitude de couvrir la table de branches d’érable fraîchement coupées, symbole de la vitalité d’un peuple. Ces banquets tirent d’abord leur origine d’une vieille tradition chrétienne (pensons à la cène). Des corporations de métiers en tiennent aussi régulièrement pour célébrer chacune leur saint patron. Les tables champêtres de la Fête nationale tenues à l’époque des patriotes se distinguent cependant sur certains points. D’abord, elles se déroulent en plein jour et à l’extérieur. Elles sont ensuite ouvertes à tous, hommes, femmes et enfants de toutes origines, tandis que les banquets que tiennent alors les sociétés nationales d’Anglais, d’Écossais, d’Allemands ou d’Irlandais étaient rigoureusement réservés aux hommes de même ascendance.

 

En 2014, le Mouvement national des Québécoises et Québécois, propose de renouer avec la tradition des tables champêtres en conviant la population à près de 40 grandes tablées sur tout le territoire et où sont mis à l’honneur les produits du Québec et nos plus vénérables traditions culinaires.

 

Au printemps de 1837, l’Angleterre désavoue les revendications patriotes, fouettant l’ardeur nationaliste. La Fête nationale sera donc particulièrement soulignée, mais d’une manière inusitée, car les patriotes votent en même temps des mesures destinées à boycotter les produits de luxe afin de priver le gouvernement colonial du revenu des taxes.

 

« Que nous nous abstiendrons, autant qu’il sera en nous, de consommer les articles importés et particulièrement ceux qui paient des droits plus élevés, tels que le thé, le tabac, les vins, le rhum, etc. Que nous consommerons de préférence les produits manufacturés en ce pays ; que nous regarderons comme bien méritant de la patrie quiconque établira des manufactures de soie, de draps, de toiles, soit de sucre, de spiritueux, etc. »

 

Les aliments visés sont principalement le thé (le café est peu connu à l’époque), le rhum et la mélasse (importés de la Barbade), ainsi que les textiles importés, principalement les chemises de soie, les cotonnades et les laines fines tel le tweed. Là où aucun substitut local ne peut être trouvé, on suggère à la population de recourir à la contrebande avec les États-Unis :

 

« Les objets que nous ne pouvons fabriquer ici, l’ami Jonathan nous les fournira. Pour cela, donnons la main au contrebandier : désormais c’est un brave que chacun de nous encouragera. Il faut former à son métier une vigoureuse jeunesse, bien organisée et déterminée. C’est en grand qu’il faut faire la contrebande. Plus de ménagement ni de temporisation. Aux de grands maux les grands remèdes. Il faut tarir la source du revenu. Les coffres se videront, les voleurs n’y trouveront plus rien. Alors l’Angleterre entendra raison. »

 

Durant les banquets de la Saint-Jean de 1837, les produits locaux sont donc à l’honneur : au thé, sucre et rhum importés on substitue les tisanes du pays, le thé des bois, le sucre d’érable et le gin tiré de notre propre genièvre. Quant aux textiles anglais, on peut aussi bien les remplacer par l’excellente laine du pays, ainsi que par du chanvre et du lin qui, sommairement tissés, donnent la fameuse étoffe du pays.

 

Cultivés dès la Nouvelle-France, le chanvre et le lin servent surtout à la ferme où les paysans s’en revêtent. En ville cependant on raffole des vêtements et les accessoires importés, plus délicats que la grossière étoffe du pays. Louis-Joseph Papineau s’en offusque et vilipende les snobs qui ne consomment que des produits étrangers.

 

« Pour réformer efficacement ce désordre funeste, nous n’avons pas besoin de l’aide des jeunes dandys qui se pavanent dans nos villes. Ils sont trop souvent des sensualistes qui tiennent plus à leur luxe qu’au bien de leur patrie. Dans tous les pays, c’est le peuple, les classes pauvres, qui soutiennent la prospérité, et partout ce sont les classes supérieures qui la dévorent. »

 

Le tribun prêche lui-même par l’exemple :

 

« J’ai de suite renoncé à l’usage du sucre raffiné, mais taxé, et acheté pour l’usage de ma famille du sucre d’érable. Je me suis procuré du thé venu en contrebande et je sais plusieurs qui en ont fait autant. J’ai écrit à la campagne pour me procurer des toiles et des lainages fabriqués dans le pays, et j’espère les avoir d’assez bonne heure pour me dispenser d’en acheter d’importation. J’ai cessé de mettre du vin sur ma table et j’ai dit à mes amis : si vous voulez vous contenter de la poule au pot, d’eau, de bière ou de cidre canadiens, allons, venez et dînons sans un verre de vin ! »

 

L’exemple de Papineau est contagieux. Un journal anti-patriote de l’époque s’en amuse d’ailleurs :

 

« Plusieurs des députés papineautistes sont arrivés habillés à la mode patriote. En tête de la phalange patriotique se trouvait le grand réformiste, l’honorable Mr. Papineau, habillé en étoffe du pays. […] Le docteur O’Callaghan méritait le second prix : son chapeau, ses bottes, ses gants, sa chemise et ses lunettes étant, seuls, de fabrication étrangère. M. Perreault avait des pantalons et un gilet d’étoffes du pays, ainsi que MM. Meilleur, DeWitt, Cherrier, Duvernay. M. Viger et M. LaFontaine n’avaient que la veste en étoffe canadienne. »

 

Pour une fois positivement influencée par ses élites, la population participa en masse à cette campagne « d’achat chez nous » ; un engouement momentané, mais qui stimula un temps l’industrie du tissage et celle du cardage de la laine dans plusieurs localités. Occasion de s’unir pour célébrer, la Fête nationale peut donc aussi être celle de mieux servir sa patrie par des gestes simples et d’ainsi se montrer dignes de nos ancêtres, car Nous sommes le Québec !

13 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 23 juin 2014 06 h 52

    Aujourd'hui... d'hier à demain...

    Le seigneur Papineau, aujourd'hui, nous enjoindrait de ne pas faire notre marché chez Provigo ou Pharmaprix, entre autres, afin de démontrer notre solidarité envers les artisans épiciers ou pharmaciens bien de chez nous.

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 23 juin 2014 09 h 44

    @ Marcel Bernier

    C'est exactement ce que je pratique tous les jours: j'encourage les commerçants d'ici et plus précisément les produits d'ici.
    Bien sûr que je ne trouve pas de télé ou auto faites ici.

    Mais voyez ces temps-ci les fraises du Québec sont arrivées. Eh bien je les ai attendues patiemment sans en acheter provenant de la Californie. Exemple bien simple mais qui aide nos paysans et réduit la pollution.

    • Marcel Bernier - Inscrit 23 juin 2014 13 h 25

      Bien d'accord avec vous! Au-delà de ces efforts d'encourager ceux et celles qui nous alimentent et nous procurent des produits à même nos propres productions québécoises, il reste que Papineau et les Patriotes nous ont donné l'exemple pour la suite des choses: le sens de la lutte. Et ça, cela passe par une foule de petits gestes quotidiens qui, à la longue, produise des effets non négligeables dans la sphère de l'affirmation nationale.

  • Yves Côté - Abonné 23 juin 2014 09 h 46

    Moi, cette année...

    Moi, l'indépendantiste indécrottable, cette année je ne fêterai pas.
    Pantoute.
    Je ne fêterai pas, pas plus que ne le ferai sans doute l'année prochaine et l'année qui suivra. Et ainsi jusqu'à ce que le Québec soit un pays.
    Le 24 juin, je ne me cacherai pas; mais je ne fêterai pas. C'est décidé.
    Que celles et ceux qui ont le coeur à la fête s'y adonnent. Mais moi, je ne trouve rien à fêter.
    Pas que j'ai honte, non. Pas que je sois découragé, il en faudrait bien plus. Ni que je sois en deuil ou autre. Non.
    Juste que j'ai encore une fois la rage. Pas celle-là qui fait qu'on casse tout. Mais celle-là qui se rapproche de la douleur aux dents et qui rend maussade.
    Si vous fêtez sous mon nez, je vous regarderai sans vous juger. Mais avec un brin d'incompréhension, je vous en dois la vérité.
    Après tout, à chacun de voir midi à sa porte ou de se fermer les yeux le temps que le soleil y frappe.
    Garder votre bière du voisin pour d'autres que moi. Dansez, mais ne comptez pas sur moi pour le rigodon ou la farandole. Ni la gigue et encore moins le set carré.
    Tout seul dans mon coin, j'ai décidé que je ne fêterai plus la Sait-Jean jusqu'à ce que le Québec soit un pays libre.
    S'il fait beau, je poserai ma chaise berçante sur le balcon et m'en servant, parce que je n'ai même pas de pommier sous lequel m'installer. Et je rongerai mon frein, regardant toute votre joie. Après tout, sur le frein, les plans de nos adversaires "bienfaisants" et les ambitions personnelles de quelques-uns de nous ne nous ont-ils pas mis ? Alors, autant en profiter.
    En profiter pour quoi ?
    Eh bien, pour réfléchir calmement.
    On dit que de temps à autres, la chose ne nuit pas à qui s'aventure
    à cette activité ?
    Alors, Bonne Saint-Jean à toutes et tous qui ont le coeur à fêter !
    Moi, je m'en va m'bercer comme mes Anciens le faisaient eux-mêmes pour pas exploser d'un coup sec.
    Qui sait si quelque chose n'en ressortira pas ?
    Quelque chose de bon pour qu'enfin,
    Vive le Québec libre !

    • Michel Thériault - Abonné 24 juin 2014 08 h 29

      Monsieur Côté, vous n'êtes pas seul à penser ainsi...

    • Yves Côté - Abonné 24 juin 2014 10 h 06

      Merci à celles et ceux qui par leur appréciation ou propres mots, m'ont fait signe que le morne sentiment ne m'était pas unique.
      Avec la fréquentation mitigée des festivités, je pense même que nous sommes sans doute assez nombreux à nous être renfrognés...
      Comme quoi, dans cette ambiance de fête qui n'a rien de naturelle, rien de profondément sincère, nous aurons peut-être été assez nombreux à ne pas accepter de nous forcer pour faire plaisir à nos sourds et aveugles "dirigeants"...
      Vive seulement le Québec libre !

    • Josée Duplessis - Abonnée 24 juin 2014 16 h 01

      Vous n'êtes pas seul. J'ai le même sentiment. Pas le coeur à la fête.
      Fêter quoi d'abord?
      Vive le Québec libre!

  • Michel Laurence - Inscrit 23 juin 2014 10 h 43

    Une autre Fête Nationale où on n'ose pas programmer le "Salut au Drapeau du Québec!"

    Nous avons, encore cette année, peur de nous affirmer.

    Salut au drapeau du Québec!

    "Drapeau du Québec
    Salut!
    À toi, mon respect,
    Ma fidélité,
    Mon amour.
    Vive le Québec!
    Vive son drapeau!"

    Alors oublions la Fête Nationale et souhaitons-nous "Bonne Saint-Jean".

    Quelle tristesse!

  • Hélène Paulette - Abonnée 24 juin 2014 01 h 33

    Gaston Miron:

    "Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver
    nous entrerons là où nous somme déjà...
    Ça ne pourra pas car il n'est pas question
    de laisser tomber notre Espérance..."

    (J'ai mis mon drapeau des Patriotes....)