La ville intelligente en bonne intelligence

Photo: Yan Doublet Le Devoir

La ville intelligente est à la mode. On entend et on lit beaucoup de choses à son propos. Elle aiguise les appétits les plus variés. Les grands industriels des TI avant tout. Cisco, Microsoft, Google, IBM… sont sur les rangs pour accompagner et vendre des solutions de gestion et d’optimisation de l’information urbaine et, accessoirement, se partager un gâteau que Le Devoir rappelait récemment être d’une taille conséquente : 650 milliards de dollars aujourd’hui, le double en 2019.

 

Les élus également. L’on ne compte plus les municipalités au Québec qui souhaitent apparaître dans ce concert mondial des villes intelligentes. […] D’ailleurs, Montréal ne vient-elle pas de se doter d’un bureau de la ville intelligente ? […]

 

Il y a deux voies distinctes pour fabriquer la ville intelligente avec eux. La première est celle où le citoyen est au service de la ville intelligente, et la seconde où la ville intelligente va servir le citoyen. Au milieu, il existe une solution intermédiaire, que nous préconisons, mais qui nécessite de changer le logiciel. Tous les logiciels.

 

Le rôle des grandes compagnies du secteur des TI ? Collecter et organiser l’information. Elles le font pour les organisations, elles proposent désormais de le faire pour les villes. Les arguments sont à peu de chose près à l’identique. L’optimisation, l’efficacité et des gains de performance. Qu’est ce que cela implique pour le gestionnaire de la ville et le citoyen ? Pour le premier, c’est la garantie d’un système homogène et interopérable qui, idéalement, agrège les données d’usage des grands réseaux. Pour le second, cette transparence se fait sans doute à son détriment, car ses données personnelles de consommation sont collectées, presque privatisées au bénéfice collectif d’un meilleur fonctionnement de la ville. […]

  

Coconstruction

 

Une autre solution, c’est celle de la ville intelligente par les citoyens eux-mêmes. Elle est beaucoup plus compliquée à mettre en oeuvre. Il s’agit de coconstruire les services dont les citoyens peuvent avoir besoin en libérant et en ouvrant massivement les données sur l’utilisation des infrastructures et des services de la ville. […] Ce mouvement des données ouvertes est mondial et gagne de nombreuses grandes capitales. Mais, premièrement, les villes peuvent être frileuses. Habituées à la gestion et à l’ingénierie des projets par le haut, la perspective de processus plus chaotiques, moins linéaires et coentrepris avec les citoyens nécessite de reconsidérer le logiciel interne de l’administration. En second lieu, il faut multiplier les jeux de données pour favoriser les croisements créateurs de valeur. Pour cela, il faut décloisonner des services municipaux qui parfois tiennent fermement à leur prérogative et à leur périmètre d’intervention. […] Un autre risque identifié est celui de la balkanisation des services produits. Une multiplicité de microservice à usage très localisé pour peu d’usagers peut freiner l’émergence d’un standard souhaitable pour une large diffusion et une appropriation des pratiques. […]

 

Par conséquent, ce choix de ville intelligente est audacieux, car il laisse la place à de nombreuses expérimentations, des doutes, des échecs, mais aussi à des productions de service heureuses et inattendues. Mais surtout, il s’adosse à un registre de la propriété intellectuelle très différent du premier modèle. L’exploitation des données sur les usages se fait par les usagers eux-mêmes. Cette transparence n’est aucunement incompatible avec une monétisation contrôlée des données personnelles et peut stimuler efficacement l’innovation numérique.

 

La troisième piste est celle d’une solution intermédiaire, celle de la fabrication de la ville intelligente avec tous les joueurs précités. Les grandes compagnies des TI, les villes et les citoyens. À l’image de ce que vient de faire récemment la compagnie automobile TESLA, cela doit passer par une mise à disposition des brevets et une ouverture des systèmes propriétaires. Ainsi, les entreprises externalisent une partie des coûts de recherche et développement en favorisant les collaborations […]. Mais, ici aussi il faut changer le logiciel interne des grandes organisations pour aller vers l’innovation ouverte, une transparence sur les algorithmes de traitement de l’information collectée et une mise à disposition de l’information possédée sur les citoyens. […]

 

Le choix de cette piste nécessite du courage politique et du volontarisme, mais c’est aussi celui qui favorise le plus la participation citoyenne, l’exploitation de tous les ressorts de l’intelligence collective, en plus de garantir une coopération intéressée des grandes compagnies. Évidemment, ce n’est pas simple et cela ne garantit pas à ceux qui font ce choix de se hisser rapidement en tête de palmarès. Mais oui, les grandes compagnies des TI peuvent implanter rapidement des systèmes de collecte, peuvent domestiquer les flux et optimiser les pratiques, mais la ville intelligente, fabriquée en intelligence, peut être plus que cela. C’est une ville rebelle, inattendue, en mouvement et où toutes les énergies créatives doivent s’exprimer.

Le déclencheur

« La firme américaine MarketsandMarkets estime que les villes intelligentes vont représenter dans les prochaines années un marché démesuré en Amérique du Nord comme ailleurs dans le monde. [Il] est évalué à 654 milliards de dollars cette année, peut-on lire dans son rapport intitulé “ Smart Cities Markets ”. Il devrait doubler d’ici 2019 pour atteindre le chiffre mirobolant de 1266 milliards de dollars. »

— Fabien Deglise, Microsoft et IBM à l’assaut de la “ ville intelligente ”, Le Devoir du 12 juin 2014.
4 commentaires
  • Michel Thériault - Abonné 19 juin 2014 06 h 46

    Une chose est certaine

    C'est que si Microsoft devient partenaire du projet, vous pouvez dire adieu à la ville "intelligente"...

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 19 juin 2014 08 h 45

    Ville d'intelligents

    Qud dire d'une ville remplie de gens intelligents d'abord? Luis Alberto Machado avait créé un Ministère pour le développement des intelligences humaines et a publié le livre: Le droit à l'intelligence. On peut devenir plus intelligent et selon son propre modèle d'intelligence, car il y en plusieurs. L'enseignement pourrait se faire en fonction des sortes d'intelligences. On peut apprendre à apprendre, apprendre à penser ( plus et mieux et différememnt), apprendre à augmenter l'intelligence. La question n'est pas How smart are you mais How are you smart?

  • Réal Gingras - Inscrit 19 juin 2014 10 h 47

    Oui! Tous les logiciels

    Justement, pourquoi s'en remettre constamment aux solutions privées propriétaires?
    Dans le domaine de la ville intelligente, soyons intelligent et arrêtons de dilapider les fonds publics dans les poches des corporations privées.

    Changer de logiciels veut dire: passer à Linux, aux logiciels libres et publics.

    J'ai bien hâte de voir si des appels d'offre seront faites et si des petites entreprises locales en développement "opensource" pourront soumettre leurs propositions.

    • JP Theberge - Inscrit 19 juin 2014 12 h 56

      Je suis en accord avec toi a 100%

      Malheureusement, dans la réalité, je craint sérieusement la solution propriétaire et le dépassement des budgets...