Il faut affranchir les soins de santé du modèle biomédical

n raison de l’état actuel des finances publiques, le gouvernement québécois prévoit un examen attentif et une remise en question de tous ses programmes. On peut s’attendre à ce que les soins de santé soient particulièrement visés. Plutôt que de revoir les programmes un à un, on devrait profiter de cet exercice pour revoir le modèle même des soins de santé, et les affranchir du modèle biomédical qui les guide.

 

Les soins de santé prodigués actuellement sont beaucoup trop centrés sur les interventions biomédicales (consultations médicales, médicaments, chirurgies), alors que les interventions non médicales (physiothérapie, psychologie, réadaptation, exercice, prévention) sont trop souvent inaccessibles et sous-utilisées.

 

Les exemples abondent. Mon domaine d’expertise, la douleur chronique chez les aînés, est un bon exemple. Trop souvent, les médecins n’ont d’autre option que de prescrire un médicament, car les autres approches (thérapie cognitivo-comportementale, relaxation, yoga, exercice, physiothérapie), démontrées efficaces par des études scientifiques, ne sont pas accessibles car l’offre est trop restreinte ou elles ne sont pas couvertes par la RAMQ. On rencontre le même problème pour les maladies psychiatriques : les approches psychologiques sont presque inaccessibles en l’absence d’assurance privée. On dénonce souvent, avec raison, l’utilisation de contentions chimiques (médicaments) ou physiques dans les hôpitaux et CHSLD pour éviter des blessures chez les personnes démentes agitées. Il existe pourtant une solution simple et sans effet secondaire : la surveillance étroite par du personnel plus nombreux. Le problème est encore plus criant en prévention d’incapacité : alors qu’on maintient qu’il est primordial de demeurer actif physiquement et intellectuellement, il n’existe aucun programme structuré permettant de le faire. L’actualité récente a donné plusieurs autres exemples : itinérance, sécurité dans services de périnatalité (plutôt que soins psychiatriques appropriés), abus de médicaments d’ordonnance, toxicomanie, prise en charge de maladies chroniques.

 

À la charge des établissements

 

La structure et le financement actuels du système de santé ne favorisent pas l’utilisation d’approches non médicales, pour des raisons simplement budgétaires. Il n’en coûte rien aux hôpitaux et aux CSSS pour engager plus de médecins et pour les médicaments que ceux-ci prescrivent à une clientèle ambulatoire, car ces coûts sont payés par la RAMQ. Par contre, l’embauche de personnel non médical (infirmière, physiothérapeute, ergothérapeute, psychologue, travailleur social, préposé aux bénéficiaires) est à la charge des établissements. Puisque les coupes budgétaires se succèdent, il n’y a aucune possibilité d’embaucher ces professionnels et d’ainsi développer les services non médicaux.

 

Afin de couvrir ces services, plusieurs solutions permettant de réduire les coûts ont été proposées, comme la diminution du coût des médicaments, surtout génériques, pour lesquels le Québec paie plus que les autres provinces canadiennes. Dans l’esprit de la campagne « Choisir avec soin » de l’Association médicale du Québec, on doit aller plus loin et remettre en question plusieurs interventions et médicaments dont l’utilité est incertaine et douteuse. Il n’y a, par exemple, aucune preuve que les anticholestérols et certains médicaments contre l’ostéoporose sont efficaces au très grand âge. Pourtant, ils sont largement prescrits. On peut aussi se questionner sur l’administration de certains antinéoplasiques, comme l’a fait Josée Blanchette dans sa chronique du 13 juin dernier.

 

Ce n’est pas de l’âgisme ni une discrimination contre une sous-population de patients, mais plutôt une utilisation appropriée des ressources, que de limiter l’utilisation de certains médicaments pour permettre l’accès à des approches plus efficaces et importantes pour le maintien de l’autonomie et de la qualité de vie, y compris le recours à des professionnels non médicaux.

 

Le temps est venu de faire des choix, comme individus et comme société, pour faire face à l’escalade des coûts des soins et services de santé et services sociaux, entre autres en prévision du vieillissement de la population. Affranchir ces soins du modèle biomédical dans lequel il est enfermé apparaît essentiel.

Trop souvent, les médecins n’ont d’autre option que de prescrire un médicament, car les autres approches, démontrées efficaces par des études scientifiques, ne sont pas accessibles

11 commentaires
  • Diane Veilleux - Inscrite 18 juin 2014 00 h 55

    Je suis d'accord avec vous. Le système de santé est en réalité trop focalisé sur la maladie et de plus ne tiend pas compte du fait que l'être humain est complexe et multidimensionnel. On traite le symptome et non la cause.

  • Gaetane Derome - Abonnée 18 juin 2014 01 h 31

    En résumé.

    La plupart des maladies ont un aspect biopsychosocial et c'est le tout que l'on doit evaluer et traiter.Il faut une equipe d'intervenants de differents horizons qui travaillent pour le patient et evidemment pas seulement le medecin.J'opterais pour qu'on fasse des etablissements de sante moins luxueux et qui finalement ont coute plus chers a cause de la corruption(comme le CUSM) et ainsi peut-etre pourrait-on avoir les moyens de se payer ceci pour les patients.

  • André Martin - Inscrit 18 juin 2014 07 h 22

    Votre opinion est essentielle.

    Une histoire personnelle : il y a quelques années, môme père était en phase terminale pour cause d’infection pulmonaire (et grand âge sans doute, 84 ans). Fonctionnaire et taxé à la source, jamais malade sauf dans la dernière année de sa vie (donc, jusque-là, coût zéro et tout bénéfice pour le système).

    Dans une chambre ensoleillé de Notre-Dame, mon père se préparait à mourir jusqu’à ce qu’un jour, une chef du département de gériatrie se pointe dans sa chambre, me prenne à part, et se plaigne du fait que mon père coûtait cher et occupait une chambre solo, etc…

    Trop pris émotivement par les circonstances, je n’ai pas eu le réflexe de l’abreuver d’insultes en lui précisant, entre autre, qu’elle-même n’était pas encore morte et qu’elle nous coûtait « très cher » en attendant. Bref, mon père est décédé dans une chambre double et obscure de l’Hôtel-Dieu quelques semaines plus tard.

    Soigner correctement une personne en fin de vie est aussi lui foutre la paix, et respecter ses derniers moments - et son rythme, parmi nous. Mon père n’avait pas besoin seulement de morphine ou des quotas de cheftaine de gériatrie.

    Avec le bon Dr. Barette, qui souffle dans le cou du système... qui va quand même allonger ce que ses anciens confrères demandent... et basta pour le client.

    • Daniel Lemieux - Abonné 18 juin 2014 18 h 18

      Votre histoire est à la fois infiniment triste et révoltante.

      Transférer un patient en fin de vie dans un autre établissement devrait être considéré comme une faute professionnelle pour cette gestionnaire de lits.

      Il est compréhensible que vous n'ayiez pas eu le réflexe de lui tenir tête, mais il n'en demeure pas moins que cette façon de faire est inacceptable. Évoquer le coût du séjour de votre père devant vous est aussi un manque de délicatesse intolérable. Est-ce fréquent ?

      La chambre que votre père occupait à l'hôpital Notre-Dame devait-elle être rendue disponible pour un(e) patient(e) pour des raisons de favoritisme ?

      Quoi qu'il en soit, vous aviez là tous les arguments nécessaires pour entreprendre des démarches auprès du commissaire local aux plaintes et à la qualité des services du CHUM.

  • Louise Gagnon - Inscrite 18 juin 2014 07 h 46

    Un bon cocktail pour conserver sa santé

    Alimentation saine et frugale, se tenir droit, se garder en mouvement, se libérer des idées noires.

    • Yvette Lapierre - Inscrite 18 juin 2014 21 h 59

      Croyez vous que la mort va éternellement se tenir à distance? Non... hélas!

      Mais votre recette est séduisante: Bravo! Bien d'accord, et un bon rouge avec ça!

  • Philippe Stephenson - Inscrit 18 juin 2014 07 h 49

    Il faudra faire des choix

    De plus en plus, il devient nécessaire de choisir quels domaines de la médecine il faut délaisser, car on développe de plus en plus de traitements, toujours plus coûteux, qui seraient efficaces pour plus de patients. Éventuellement, on ne pourra pas payer tous les traitements démontrés comme étant efficaces (si ce n'est pas déjà le cas).

    Il faudra décider ce qui est plus payant : payer les traitements ciblés qui ajoutent quelques mois de vie pour un patient atteint d'un cancer, ou investir en interventions qui peuvent améliorer la santé de la population. Le problème c'est que les personnes qui n'auront pas de maladie cardiaque ou de cancer à cause d'un programme de santé publique sont invisibles (on ne sait pas qui ils sont), alors que le patient à qui on a refusé un médicament de plusieurs dizaines de milliers par année est visible.