Ce n’est tout simplement pas un métier

Le projet de loi conservateur ne peut se réclamer d'une parenté avec le modèle nordique.
Photo: Rémy Gabalda Agence France-Presse Le projet de loi conservateur ne peut se réclamer d'une parenté avec le modèle nordique.

Le projet de loi C-36 déposé par le gouvernement conservateur visant à criminaliser les clients et les proxénètes est loin d’être parfait et ne peut se réclamer d’une parenté avec le modèle nordique dans le domaine. Le projet législatif ne survivrait pas à un examen de sa constitutionnalité par les tribunaux en raison de son article qui criminalise la prostitution de rue et qui pousse les prostituées dans des endroits possiblement dangereux. Les groupes de femmes s’entendent là-dessus. Il n’en reste pas moins que la criminalisation des clients qui achètent du sexe permet de respecter les droits fondamentaux des femmes. Le modèle nordique bien compris et bien appliqué de la criminalisation des « clients » s’inscrit tout à fait dans la réflexion féministe. Le mouvement féministe canadien et québécois n’est pas monolithique. Le débat sur la prostitution le démontre encore une fois. Comme l’a fait Viviane Namaste, examinons de plus près les fondements et les conséquences de la criminalisation des « clients ».

 

1.Le modèle nordique permet le respect du droit à l’égalité des femmes. La prostitution ne peut être sortie de son contexte : elle se produit à 90 % du temps dans une situation de déséquilibre économique, de déséquilibre de pouvoir, de déséquilibre genré et dans les cas de traite pour fins prostitutionnelles, de déséquilibre entre les rapports Nord-Sud. Dans une société patriarcale et capitaliste, les femmes ne décident pas. On ne peut pas parler de relation consensuelle. La prostitution porte atteinte au droit à l’égalité des femmes parce qu’il y a atteinte profonde à leur dignité humaine.

 

2. La prostitution constitue une forme très grave de violence à l’égard des femmes. Que la prostitution soit criminalisée ou encadrée, la violence envers les femmes demeure. Même dans les pays qui ont légalisé ou encadré la prostitution (Pays-Bas, Allemagne), la violence envers les prostituées demeure. Ce n’est pas le plus vieux métier du monde. Ce n’est pas un métier.

 

3. Le modèle nordique de criminalisation des « clients » vise à changer les mentalités. Dans une société où l’égalité pour les femmes constitue une des valeurs fondamentales, la criminalisation des « clients » envoie un message clair : la prostitution n’est pas acceptable dans notre société qui aspire à l’égalité de toutes et de tous. La marchandisation du corps des femmes ne fait pas partie de nos valeurs. La défense des droits individuels de quelques-unes (10 % des prostituées) ne peut s’imposer aux droits de la majorité.

 

4.Comme l’a démontré le rapport analysant la première décennie de criminalisation des « clients » en Suède (1999), le lien entre la traite des filles et des femmes et la prostitution est clair, un alimentant l’autre en matière première. Puisqu’il est devenu trop risqué et peu payant de faire entrer des femmes en Suède pour des fins prostitutionnelles, les passeurs et les proxénètes se sont déplacés ailleurs. Le Canada est signataire de la Convention de Palerme qui vise à enrayer la traite des êtres humains. Il doit respecter ses obligations.

 

5.Puisque la prostitution est une atteinte au droit à l’égalité des femmes, le modèle nordique veut d’abord les protéger par leur réinsertion sociale, ce qui demande une volonté politique et des programmes étatiques. La criminalisation des « clients » est une deuxième étape. La mise en place des programmes de réinsertion et la diminution de la demande des « clients » exigent une période transition.

 

6. Et si le discours de la reconnaissance des « travailleuses du sexe » était en fait un discours très conservateur déguisé en allure très libérale ? Sous des airs très libéraux (je fais ce que je veux de mon corps, je décide pour moi-même),se cache l’exploitation des femmes et des filles qui s’y soumettent pour leur survie économique. Les clients, surtout des hommes hétérosexuels, sont satisfaits. Que dire des proxénètes… Les militantes pour le « travail du sexe » font alliance avec les conservateurs.

Le déclencheur

« Avant de présumer que la pénalisation des clients est une politique féministe, considérons les fondements et les conséquences de ce modèle. La pénalisation des clients propose un cadre juridique qui ne respecte pas l’autonomie et la sécurité des femmes en matière de relations sexuelles. »
Viviane Namaste, « Cinq arguments féministes contre la criminalisation des clients », Le Devoir, 9 juin 2014
29 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 12 juin 2014 01 h 24

    Un débat nécessaire...

    Le modèle IKEA, issu d’une convergence idéologique entre les tenants du luthérianisme et les adeptes d’un féminisme très revendicateur, ne conçoit pas ceux et celles qui s’adonnent à des activités sexuelles contre rémunération comme des hommes et des femmes, comme des citoyens et des citoyennes doués-es de raison et capable d’effectuer des choix selon leurs convenances. On est en plein infantilisme primaire!

    Cette activité sexuelle, rappelons-le, est pratiquée par la majorité des habitants majeurs et vaccinés de cette planète.

    Le dernier jugement de la Cour suprême du Canada enjoint le législateur à considérer ces hommes et ces femmes, ces citoyens et ces citoyennes comme des sujets de droit, d’où la demande de corriger les lois afin que celles-ci puissent être en concordance avec la Charte des droits et libertés de la personne.

    Pour ce qui est de l’égalité hommes-femmes, il s’agit maintenant d’entreprendre un débat qui puisse mettre à contribution aussi les principaux intéressés – les hommes – sur une activité consensuelle entre les personnes concernées et qui donne lieu à un discours moral teinté d’une multitude d’a priori bien connus mais qui ne supportent pas le test de la réalité.

    • M. Félix Houde - Inscrit 12 juin 2014 12 h 23

      "activités consensuelles entre les personnes concernées"??? Je n'ose exprimer ici ce que je pense de vous... Les mineures, les enfants, les toxicomanes, les victimes d'abus de toute sorte, vivant dans la peur omniprésente : consententes bien sûr. Vous avez vérifier? J'ose espérer que non. Mme Langevin vous invite à laisser de côté les "10%" de travailleuses du sexe qui évoquent la charte des droits et des libertés pour vous concentrer sur toutes les autres qui sont des victimes.

      Pour vous en convaincre, je vous invite à visionner le documentaire québécois " L'imposture" que vous pouvez trouver à la Cinémathèque ou sur Toutv qui accompagne pendant quelques mois quelques prostituées tentant de s'extirper du cercle vicieux de cet esclavage sexuel...

  • Frédéric Benoit - Inscrit 12 juin 2014 02 h 05

    Qu'est-ce qu'un métier ?

    Pour être aussi catégorique d'affirmer que ce n'est pas un métier, il serait bon de considérer la signification du mot métier dans son ensemble. Plusieurs sources définissent un métier comme étant l'exercice d'une activité humaine faite dans le but d'obtenir une rémunération.

    Dans cette même ligne de pensée, je crois qu'il serait présomptueux d'affirmer que des relations sexuelles entre adultes ne puissent pas être considérer comme des activités humaines qui ont le potentiel d'engendrer un processus transactionnel. Pour autant que je sache, la prostitution découle de l'activité humaine la plus pratiquée dans le monde soit le sexe.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 juin 2014 11 h 08

      Allons un pas plus loin.

      Devrait-on exiger une carte de compétence ?

      PL

    • Beth Brown - Inscrite 13 juin 2014 00 h 30

      Et si c'était une activité inhumaine?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 13 juin 2014 09 h 31

      ça se fait pourtant entre humains Mme Brown ! Faut être fait fort ou se cloisonner l'esprit pour passer au travers la vie.

      Y a des gens qui pronent la méthode scandinave, mais ils oublient que les dames de nuit sont ''volées'' dans d'autres pays.

      Conclusion : Y a deux choses qui mennent le monde; l'argent et le c...

      Pas édifiant ? Non, effectivement.

      Bonne journée.

      PL

  • François Beaulé - Inscrit 12 juin 2014 08 h 08

    Bon texte dans l'ensemble mais...

    On saisit bien au début et à la fin que l'auteur répugne à être en accord avec un gouvernement conservateur.

    La limitation des lieux de l'offre des services sexuels ne confine pas les prostituées à des lieux dangereux. Elle les oblige à se tenir loin des enfants, voilà tout.

    Et l'auteur confond le libéralisme avec le conservatisme dans son point 6. Les conservateurs pratiquent des religions qui, toutes et sans exception, condamnent la prostitution. Et c'est un gouvernement conservateur qui propose de pénaliser les clients plutôt que les femmes qui sont souvent les victimes de ce marché. Ce sont les valeurs libérales qui ont permis l'essor de la prostitution dans le monde moderne. Et non pas le conservatisme.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 juin 2014 08 h 31

    États des faits erronés

    Le trafic humain aux fins de prostitution est loin d'être un déséquilibre Nord-Sud (le Nord exploite les femmes et enfants du Sud). La traite des Blanches (femmes blanches soumises à la prostitution partout dans le monde) est plus florissante que jamais, pour ne donner qu'un exemple. Le trafic humain se fait partout dans le monde et, dans le cas de la prostitution, les victimes sont des femmes et des enfants (surtout des petites filles, mais aussi des garçons).

    Ensuite, la prostitution n'est pas un sous-produit du capitalisme, comme l'énonce l'auteure. Il est le produit direct de l'inégalité des sexes, de la violence, du sexisme, du machisme, bref de tout phénomène de société dans laquelle l'argent et le pouvoir contrôle tout, deux choses dont sont souvent privés les femmes et les enfants. Cela étant dit, la prostitution existait bien avant le capitalisme.

    • François Beaulé - Inscrit 12 juin 2014 10 h 02

      La pornographie, la prostitution et l'usage des drogues sont trois phénomènes qui se sont beaucoup développés dans notre monde dominé par l'argent et le relativisme libéral. La prostitution existait avant le capitalisme. Sans doute, mais quelle ampleur avait-elle? Était-elle associée à autant de violence qu'aujourd'hui? Et elle n'était certainement pas associée à la drogue, puisque la drogue n'existait pas. Sûrement à l'alcool par contre.

      Les prostituées se droguent pour endurer leurs vies pénibles. Et elles se prostituent pour payer leur drogue. Voilà pourquoi elles ont du mal à se sortir de cette vie indigne et immorale.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 juin 2014 11 h 27

      La prostitution, la drogue, le trafic des armes, le trafic humain, l'esclavage sont présents partout dans le monde, peut importe le type d'économie et de gouvernance. Ces industries sont particulièrement florissantes dans les pays pauvres, où les inégalités sont immenses.

      La violence prend plusieurs formes et elle a été le lot des femmes, des enfants et autres personnes vulnérables. La drogue et l'alcool exacerbent les actes violents, mais n'en sont pas l'unique cause. Autrefois, les femmes seules, veuves, ayant des enfants de père inconnu, rejetées par leur mari, leur famille, n'avaient autre recours que la prostitution. C'est encore vrai aujourd'hui dans plusieurs pays où les femmes n'ont aucun droit. Encore aujourd'hui, dans certains pays, une femme ne "vaut" que la moitié d'un homme... imaginez leur sort.

      Tout comme l'esclavage existait bien avant le capitalisme, la prostitution existe depuis aussi longtemps que les inégalités hommes-femmes.

      Une société qui souhaite exprimer son rejet d'une telle exploitation des femmes et des enfants se doit de criminaliser tous les aspects d'une telle activité. Cela dit, le problème est loin d'être réglé, tant que la violence et les inégalités existeront.

    • Michel Vallée - Inscrit 12 juin 2014 11 h 39

      @François Beaulé

      <<(Les prostituées) ont du mal à se sortir de cette vie indigne et immorale>>

      Sans compter qu’il s’agit d’un péché capital… Comme quoi, une fille de joie, Satan l’habite !

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 13 juin 2014 09 h 48

      <<Satan l’habite !>> Pas tout le temps, seulement quand elle a un client ! Le reste du temps, ce n'est qu'une personne mal prise.

      Comment il a dit le bonhomme : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé !

      PL

      @François Beaulé

      J'ai jamais lu un commentaire aussi cloisonné. Êtes-vous arrivé sur la terre hier matin ? La prostitution, la drogue et la pornographie, des phénomènes nouveaux ??? Je vous suggère de taper Pompéi sur votre ordi; juste cela et vous découvrirez ces trois constantes dans la vie humaine depuis qu'il y a des humains.

      PL

  • Hélène Paulette - Abonnée 12 juin 2014 08 h 31

    L'illégalité est la mère de tous les vices.

    Illégale parce que néfaste, dit Harper... Pourtant le tabac est néfaste. Tout comme la "mari", la prostitution doit être légalisée et encadrée pour empêcher les souteneurs d'exploiter les prostitué(e)s et les mineur(e)s.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 12 juin 2014 09 h 45

      Bonjour madame Paulette, je dirais plutôt, l'inégalité est la racine de tous les maux, fléaux et souffrances humaines.