À celui qui n’a rien, la patrie est son seul bien

Photo: Tiffet

Jean Jaurès, homme de son siècle, au confluent de traditions sociales et politiques antagonistes, incarne on ne peut mieux la dialectique de ce que l’on théorisera et expérimentera ensuite sous le vocable de «socialisme démocratique». Aussi, il n’est pas inopportun, nous croyons, de convoquer brièvement la dualité de l’esprit jauressien. Ceci étant posé, il est alors d’autant plus utile de relire son travail à l’aune de sa perception de l’humain, individu social au sein du groupe, singulièrement au prisme de notre contexte national incertain. L’Humanité, c’est d’ailleurs le nom du quotidien dont il a été le fondateur et à proximité duquel il a été assassiné alors qu’il mettait la dernière main à un ultime appel à une grève générale européenne afin de contrer la marche vers la guerre et qui sera finalement déclenchée trois jours après son décès.

 

Cet exemple atteste de l’articulation de la pensée de Jaurès à une tradition socialiste dans laquelle le prolétariat doit bâtir sa force par l’union transnationale, surtout face à un capital à l’époque moins internationalisé. Le postulat marxisant de cette tradition prévalait : «On accuse les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité; les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas», écrivaient Marx et Engels. De là découlait logiquement le discours sur la nécessité de prendre possession de la superstructure étatique et ainsi la mécanique révolutionnaire.

 

Toutefois, Jaurès n’étant pas un penseur hors sol, il inscrit son discours et sa démarche dans une réalité déjà différente de celle que Marx entrevoyait, et éloignée des hésitations de Saint-Just et Blanqui sur le rapport des «malheureux» à la patrie. En effet, la France de Jaurès connaît sa révolution industrielle. École gratuite et obligatoire, séparation des Églises et de l’État, liberté d’association, etc. : la République déploie ses valeurs dans le cadre d’institutions démocratiques auxquelles peuvent participer tous les citoyens de sexe masculin. En pratique, on constate que l’idéal républicain s’impose progressivement comme la forme de gouvernement légitime. Est-ce à dire que la superstructure marxienne est acquise au prolétariat? Certainement pas, mais Jaurès, farouchement pacifiste, est légaliste et fait le pari des institutions démocratiques.

 

Jaurès n’en est pas moins révolutionnaire quant à la critique radicale de son temps. Sa critique du capitalisme est virulente. En 1895, devant la Chambre des députés, il conspue cette «société violente et chaotique [car elle] porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage». Inversement, pour annihiler cette inexorable «lutte universelle pour la vie — qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille — [il faut] un régime de concorde sociale et d’unité». L’expression de cet idéal fraternel, Jaurès, aussi ardent républicain qu’aux premières heures de son engagement, le traduit dans le pacte national. En 1911, il publie L’armée nouvelle, un effort prodigieux sur la place du militaire, mais aussi de la cohésion nationale. Le «patriotisme, y écrit-il, n’est pas une idée épuisée [car] elle se transforme et s’agrandit». Quelque peu rousseauiste, il rappelle l’importance de «la libre fédération des nations autonomes» et la «soumission à des règles de droit» comme ferment à la démocratie sociale. C’est donc la rupture avec la transgression du socialisme révolutionnaire qui est consommée ; dans la continuité d’un Proudhon qui déclarait que «la République est une anarchie positive», il se veut le gardien du progrès dans la concorde nationale traduite par le libre consentement du peuple à la loi.

 

Comme le révélera Max Gallo, il profite d’ailleurs de cet ouvrage pour attaquer ceux de ces socialistes qui, comme Gustave Hervé, voient peu de différence à vivre «sous le soudard» allemand ou français ; ironie de l’Histoire, c’est ce même Hervé qui finira sa vie dans le pétainisme. Bref, si la nation est donc utile, notamment en tant que réceptacle du jeu démocratique, elle n’est pas un horizon indépassable puisque des solidarités internationales doivent émerger. C’est une des matrices de son ouvrage qui est résumée dans cet extrait devenu célèbre : «Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène.»

 

Ainsi, Jaurès ne se résout pas à dissocier l’idéal collectif du cadre de la représentation nationale, elle-même porteuse de valeurs patriotiques solidaires. Car la solidarité est un bien culturel qui émane avant tout de la Nation. «Toute atteinte à l’intégrité des patries est une atteinte à la civilisation», rappelle-t-il. Depuis de nombreuses années, on glose sur le caractère apocryphe ou non de la formule utilisée en guise de titre à ce texte. Qu’importe, il ne fait aucun doute que les peuples souverains portugais ou grecs trouveraient écho dans cette formule à voir comme la Troïka a depuis démembré leurs services publics.

13 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 12 juin 2014 06 h 34

    À celui qui a tout,

    la patrie est parfois un jouet.

    À celui qui a beaucoup trop, la patrie devient vite un outil de domination et parfois de corruption et de manipulation.

    La sagesse indique qu'il est bon au citoyen de se garder à une saine distance du patriotisme, de tous les isme, quoi !

    • Gilles Théberge - Abonné 12 juin 2014 15 h 21

      Ce que vous proposez n'est-ce pas une posture équivoque...? Qu'entendez-vous par "distance"? Nous sommes ou nous ne sommes pas...

    • Cyril Dionne - Abonné 12 juin 2014 17 h 54

      « La sagesse indique qu'il est bon au citoyen de se garder à une saine distance du patriotisme, de tous les isme » comme dans le fédéralisme, le multiculturalisme, le canadianisme...

  • Albert Descôteaux - Inscrit 12 juin 2014 08 h 09

    Et alors?

    La corruption érigée en système se fout pas mal des idéalismes patriotiques. A ce jour, il n'y a aucun système politique qui protège celui qui n'a rien contre les voleurs et les fraudeurs. Alors la patrie...

  • Catherine Paquet - Abonnée 12 juin 2014 08 h 37

    Le contexte national est loin d'être "incertain".

    Il me semble assez étonnant que l'on propose un examen du nationalisme à partir d'une prémisse pour le moins contestable, celle voulant que le contexte soit incertain. Si quelqu'un perçoit une incertitude, ce doit être que son horizon est particulièrement lointain...

  • François Ricard - Inscrit 12 juin 2014 09 h 11

    Le Québec nation

    Le fédéral a reconnu que le Québec forme une nation au sein du Canada.
    Laisser croire qu’une société d’un territoire donné dans son ensemble représente une nation revient à dire qu’il existe une culture sociale nationale. Ceci n’est vrai que pour les pays extrêmement homogènes.
    Le Québec compte des ressortissants parlant différentes langues : le français, l’anglais, l’espagnol, l’allemand, l’arabe, etc. Le Québec compte nombre de groupes culturels qui tiennent à leurs us et coutumes. Le Québec est une société constituée de groupes issus de plusieurs nationalités et cultures. En reconnaissant la nation québécoise, le fédéral reconnaît non pas la spécificité francophone québécoise mais la composition multiethnique de la société québécoise. C’est une manoeuvre pour taire l’identité de la nation québécoise francophone et dévaloriser la culture qui lui est propre.
    La culture est à la nation ce que la personnalité est à la personne. Une maison ne possède pas de personnalité. Les personnes qui l’habitent, elles, ont une personnalité. Le Québec n’a pas de culture qui lui soit particulière. Les québécois francophones qui l’habitent ont une culture. Les québécois anglophones qui l’habitent ont une culture. De même, pour tous les autres groupes ethniques. Dans sa reconnaissance, le fédéral nomme le territoire du Québec mais se garde bien de favoriser une nationalité plus qu’une autre. En aucun moment le fédéral, délibérément et de façon calculée, ne se réfère-t-il au groupe majoritaire francophone qui a la prétention légitime de constituer la nation fondatrice.
    La reconnaissance de la nation québécoise par le fédéral n’équivaut qu’à un titre de citoyenneté parce que le tout ne renvoie qu’ à un territoire et non à une culture spécifique. L’identité d’un peuple ne saurait être que territoriale. Elle doit nécessairement être nationale.
    Le fédéral a reconnu l’existence de la maison Québec. Mais en aucun temps n’a-t-il reconnu une personne particulière l’habitant. Et notre éli

    • Lucien Cimon - Inscrit 12 juin 2014 11 h 58

      Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil; évitons d'être quelqu'un ça pourrait faire de la peine au ti-jésus, à vishnu, à yaweh, à allah, à bouddah et peut-être à ta soeur, à son oncle et à plusieurs grand mères...
      Lucien Cimon

    • Loraine King - Abonnée 12 juin 2014 12 h 16

      Tout à fait faux.

      Le 27 novembre 2006 parlement canadien a reconnu ..."que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d'un Canada uni".

      Le fédéral n'a pas du tout reconnu l'existence de la maison Québec en tant que nation; le parlement a reconnu que des citoyens canadiens s'identifient en tant que membres de la nation québécoise, sans préciser qu'ils doivent vivre sur le territoire québécois.

      Enfin, cela avait fait belle presse à l'époque mais celà ne semble avoir aucun poids, contrairement à la motion de Jean Chrétien reconnaissant la société distincte qui somme tous les niveaux du gouvernement fédéral à agir selon le fait que le Québec est une société distincte. Cette motion est reprise souvent, et récemment par la Cour suprême lors de son jugement invalidant la nomination de M. Nadon.

    • François Ricard - Inscrit 12 juin 2014 15 h 54

      Mme King,
      Il est convenu de définir une nation dans ces termes:Une nation est un groupe d’humains qui ont un cheminement historique commun qui développe une culture nationale qui leur est propre et une langue qui leur appartient. Cette culture nationale commune est le fondement de l’identité nationale. L’adhésion des nouveaux arrivants à cette culture permet à la société d’accueil d’assurer la pérennité de son identité. À l’opposé, une société multiethnique ne peut avoir une culture dite nationale. Une telle société est fragmentée en divers groupes culturels et chacun de ces groupes revendique le maintien de sa culture.
      Il y a donc au Québec au moins deux cultures: la culture francophone et la culture anglophone. Quand on reconnaît la nation québécoise , à quelle culture fait-on référence?
      Ce n'est pas dit. Et c'est voulu. Le flou est plus facile à gérer.
      Quant à la société distincte, c'est autre piège à cons.
      Les décisions politiques , économiques, sociales prises par le gouvernemental central ains que toutes les lois promulguées par le fédéral relèvent de la majorité qui est anglophone. On nous permet de gueuler ou de pavoiser, de crier ou de bomber le torse, mais, en fin de compte, c'est toujours la majorité qui décide.
      Notre seule et unique distinction est d'être minoritaire en ce pays.

    • Catherine Paquet - Abonnée 12 juin 2014 17 h 25

      Mme Lorraine King a partiellement raison. Mais précisons. Ce n'est pas le parlement mais la Chambre des sommunes qui a adopté la résolution reconnaissant que "les Québécois forment une nation dans un Canada uni". XCe n'est oas le parlement puisque le Sénat a décidé de ne pas se saisir de cette question. Le même terme "Québécois" a été utilisé dans la vrsion anglaise de la résolution. Ce qui est capital. c'est que le premier ministre et tous les chefs de partis ont déclaré que le terme Québécois désignait tous les canadiens-français et autres francophones, quelque spoit l'endroit où il habitent au Canada. Et le ministre des Affaires étrangères a précisé, en peu de mots, que ce n'est pas le Québec qui a été reconnu comme nation, mais uniquement les "Québécois, dans la définition qu'en ont donnée les parlementaires. Et tous les députés, y compris tous ceux du bloc québécois ont voté en faveur de cette résolution.

    • Josée Duplessis - Abonnée 12 juin 2014 21 h 39

      M. François Ricard

      Comme vous avez raison. Très bon calcul et ce depuis fort longtemps.

  • Carol Cote - Inscrit 12 juin 2014 09 h 49

    M.Bureau

    Le nationalisme est l'essence du citoyen,l,élimination des ismes peuvent mener a l'esclavage.Nous avons un devoir de citoyen de léguer aux générations une identité.