Une avancée qu’il ne faut pas taire

Le projet de loi sur la prostitution recueille appuis et critiques de la part des féministes et autres défendeurs de l’égalité homme-femmes.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jonathan Hayward Le projet de loi sur la prostitution recueille appuis et critiques de la part des féministes et autres défendeurs de l’égalité homme-femmes.

Le projet de loi C-36 sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation, déposé mercredi par le gouvernement canadien, s’inspire du modèle socio-juridique nordique (Suède, Norvège, Islande). Il y a là un changement de paradigme qu’il importe de saluer.

 

Le modèle nordique comme projet de société égalitaire

 

Loin du moralisme et du conservatisme que l’industrie du sexe et ses défenseurs veulent lui accoler, le modèle nordique est ancré dans une perspective de changement social. Les lois ayant une forte influence normative sur les comportements sociaux, des changements législatifs font partie du projet abolitionniste, tout comme en font partie l’éducation à l’égalité entre les femmes et les hommes, les mesures sociales visant à réduire la pauvreté, le soutien aux femmes et la création de solutions de remplacement réelles à la prostitution.

 

Le projet de loi C-36 que le gouvernement présente comme un «modèle canadien» comporte, tout comme le modèle nordique, de nombreux éléments visant à influencer les comportements — principalement ceux des hommes — à l’égard de la prostitution. En effet, le fait de vivre des fruits de la prostitution d’autrui et l’achat de services sexuels sont criminalisés tout comme la sollicitation de services sexuels. Est aussi rendu criminel le fait d’héberger ou de publier de la publicité pour des services sexuels, mais pas le fait d’offrir ses propres services. Ainsi, c’est réellement la demande des hommes pour la prostitution de même que l’industrie du sexe elle-même, par l’entremise des proxénètes et de la publicité, qui sont visées par cette nouvelle loi, et non les personnes prostituées qui sont, elles, décriminalisées.

 

Le projet de loi s’accompagne de 20 millions de dollars sur cinq ans devant aller à l’éducation et au soutien à la sortie de la prostitution. En regardant objectivement l’ensemble, force est de constater qu’il s’agit d’un programme porteur d’espoir: les femmes ne sont plus le principal sujet dont on remet les choix, le consentement et la sécurité en question. Ce qui est ici remis en cause est plutôt le droit des hommes d’acheter et de vendre le corps des femmes.

 

Défendre l’industrie du sexe au détriment de l’égalité ?

 

Ce projet de loi représente donc une victoire sur le discours délétère des tenants de l’industrie du sexe. Ceux et celles qui décrient actuellement ce projet de loi se portent à la défense d’une chasse gardée masculine éculée et d’une industrie du sexe milliardaire en rejetant du revers de la main de grandes avancées pour l’égalité entre les femmes et les hommes.

 

Certes, des critiques méritent d’être faites à ce projet de loi. Un article, élaboré pour satisfaire la base électorale la plus conservatrice, propose que les femmes soient criminalisées si elles sollicitent des clients potentiels à proximité de lieux de culte ou d’endroits où pourraient se trouver des enfants. Cet article est une exception inacceptable au fait de ne pas criminaliser les femmes pour l’exploitation qu’elles subissent. Les partis d’opposition joueront ici un rôle crucial et devront profiter des trois lectures et du vote en Chambre auxquels sera soumis le projet de loi afin d’en rayer cet article. Il sera également important de voir à ce que les (probablement insuffisants) 20 millions accolés au projet de loi soient dirigés vers des groupes et des programmes sociaux non partisans qui auront uniquement à coeur de soutenir les femmes dans leurs démarches de sortie et d’après-sortie.

 

Bien entendu, rien n’est parfait. Mais un projet de loi visant l’égalité, remettant en question le droit des hommes d’acheter le corps des femmes et offrant des ressources pour soutenir les femmes dans leurs démarches de sortie de la prostitution ne devrait en aucun cas être décrié, mais plutôt salué. Il importe désormais que population et partis d’opposition maintiennent la pression afin que la loi à venir, en conformité avec le jugement de la Cour suprême, maintienne un objectif d’égalité entre les femmes et les hommes et offre aux personnes prostituées toutes les chances de s’extraire d’une violence qu’il est grand temps de cesser d’admettre.

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8 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 9 juin 2014 08 h 03

    Et la prostitution masculine?

    Si l'égalité homme-femme est la seule motivation alors faut-il accepter l'achat des services sexuels d'un homme? Par un homme ou par une femme.

    Même si la recherche de l'égalité homme-femme et donc la défense de la dignité des femmes sont des motifs suffisants pour imposer cette loi en projet, les aspects moraux ne doivent pas être négligés.

    À mon avis, la prostitution masculine n'est pas plus acceptable que la prostitution féminine.

    • Dominique Quinet - Inscrit 9 juin 2014 10 h 15


      Je rappelle que 99 pourcents des clients prostitueurs sont des hommes. Ils achètent des actes sexuels à des femmes et à des hommes (20 pourcents des personnes prostituées sont des hommes).
      Les femmes clientes de la prostitution existent mais ces cas sont rares.
      Les femmes, n’ayant pas été éduquées à considérer les hommes comme des objets ne sont pas demandeuses. Les quelques essais de bordels pour femmes ont été des fiascos et il n’y a pas de traite des hommes pour satisfaire la demande de femmes clientes…
      Ce que les abolitionnistes refusent, c’est l’achat du consentement sexuel, quel que soit le sexe de l’achetant et du « consentant ».
      La prostitution, quel que soit son contexte, est l'expression d'un rapport de domination et n’est jamais acceptable.

    • Didier Bois - Inscrit 9 juin 2014 10 h 38

      En Suède, la loi s'applique aux hommes et aux femmes : M. Simon Häggström, chef de la brigade antiprostitution de Stockholm déclara en 2014 : « la loi qui interdit l'achat d'acte sexuel est notre outil le plus précieux dans la lutte contre le trafic d’êtres humains. L'achat et la tentative d'achat sont illégales. La loi s'applique aux deux sexes. ...

      « 95% des femmes qui viennent de Roumanie de Bulgarie,... du Nigéria ne sont pas libres. Et cette loi est destinée à protéger ces personnes. Cette loi est véritablement faite pour mettre une barrière et empêcher les réseaux de s'installer en Suède.() En pénalisant le client, le législateur, la société dans son ensemble, envoient un message plus positif aux individus en situation de prostitution, en leur proposant de l'aide plutôt que de les sanctionner. La vente de services sexuels n'est pas punie, ni encouragée... »

      « On a enregistré des conversations entre proxénètes et ils disent que la Suède est un mauvais marché ; ils disent que cette loi est mauvaise pour eux, et que même s'ils ne sont pas arrêtes, la police viendra et arrêtera leur client, ils n’obtiendront pas d'argent. Et ils disent qu'ils iront vers les autres pays Européens qui ont des législations différentes.
      « Les femmes prostituées disent que la Suède est un pays plus sûr que les autres pays. Beaucoup ont vendu du sexe avant dans d'autres pays Européens et elles disent que les suédois qui viennent les voir savent qu'il faut qu'ils se conduisent bien parce que s'ils se conduisent mal, la femme peut appeler la police sans être punis» ( 30minutes30'')
      http://videos.senat.fr/video/videos/2014/video2285

  • Rose Sullivan de Laplante - Inscrite 9 juin 2014 10 h 03

    Évidemment...

    C'est certain que la prostitution masculine n'est plus acceptable, mais elle compte pour environ 10% de la prostitution totale et est aussi demandé par des hommes, il s'agit donc de faire comprendre aux hommes qu'ils n'est plus acceptable de payer pour du sexe, que ce soit avec une femme ou un homme. Or, comme c'est surtout les femmes qui sont solicités, il est vrai que cette loi aidera l'égalité homme femme.

  • Martin Dufresne - Abonné 9 juin 2014 10 h 22

    100% d'accord

    L'auteure rappelle ce que le projet de loi C-36 a de résolument progressiste (et qui fait de plus en plus consensus, notamment à Boston): retourner contre les acheteurs et proxénètes la stigmatisation et la répression jusqu'à maintenant exercée contre les seules victimes de "l'industrie du sexe", fournir à celles-ci des ressources d'échappée à ce système si et quand elles le souhaitent, et travailler à une dissuasion de la "demande", bien plus élastique que ce que prétend l'industrie quand elle prétend qu'il faut s'y plier. On le constate notamment lorsque celle-ci monte en flèche dans les pays qui cèdent aux lobbyistes pro-prostitution.

  • Olivier Mauder - Inscrit 9 juin 2014 14 h 32

    ça sent le faux

    « Loin du moralisme et du conservatisme que l’industrie du sexe et ses défenseurs veulent lui accoler, le modèle nordique est ancré dans une perspective de changement social. »

    Vous ne me ferez pas croire que le gouvernement Harper est devenu du jour au lendemain un gouvernement progressiste, sensible au sort des prostituées.

    Pour un gouvernement conservateur qui ne souhaite s'immiscier dans aucun domaine (partisan du laisser-faire et du libertarisme), il faut avouer que c'est un comportement incongru.

  • Frédéric Benoit - Inscrit 10 juin 2014 09 h 47

    Le sexe et l'argent

    L'activité sexuelle d'une personne avec une autre n'a rien de répréhensible et le fait que cela soit rémunéré ou non ne devrait pas susciter l'indignation car la nature humaine est ainsi faite.

    D'ailleurs, toutes les tentatives de réingénierie de la nature humaine ont échouées lamentablement. Ni les religions, ni les idéologies politiques n'ont pu venir changer la moindre des choses. À chaque fois, on ne fait que glisser la poussière sous le tapis. J'aimerais être vertueux et indigné mais ce projet de loi C-36 va juste pousser davantage les travailleurs et travailleuses du sexe dans la clandestinité, la marginalité et l'exploitation par le crime organisé.

    Au lieu de renforcer l'automnomie décisionnelle des prostituées en leur donnant des outils pour ne pas être à la solde de quelqu'un d'autre. Ce projet de loi permet au contraire de donner voix aux préjugés victimaires venant d'une caste de personnes qui se croit au-dessus des autres. Ils ne se rendent pas compte qu'ils vont augmenter la vulnérabilité des prostitutées, car ces dernières vont s'éloigner et s'isoler des ceux qui les considèrent comme des êtres inférieurs, des victimes dotées d'une raison insuffisante pour faire un meilleur choix de vie.

    Quand il est dit, dans le texte ci-haut, qu'il n'est pas moralisateur. J'ai des doutes.