Cinq arguments féministes contre la criminalisation des clients

Le gouvernement conservateur vient de déposer un projet de loi qui vise à criminaliser les clients des travailleuses du sexe. Il s’agit d’une réponse au jugement de la Cour suprême de décembre 2013 qui a déclaré anticonstitutionnels plusieurs articles du Code criminel, car ceux-ci avaient pour effet d’accroître la violence à laquelle les travailleuses du sexe sont confrontées.

 

Plusieurs pensent ou penseraient que le projet de loi est une bonne affaire pour les femmes et pour les féministes. Mais l’est-il vraiment? Examinons de plus près les fondements et les conséquences de la criminalisation des clients.

 

Une relation consensuelle entre adultes, même impliquant un échange d’argent contre services sexuels, n’implique pas automatiquement un acte de violence ou d’exploitation. La prostitution, c’est aussi un vieux monsieur qui a besoin de tendresse, un jeune qui veut apprendre comment donner plus de plaisir à son partenaire, un homme handicapé qui vit dans l’isolement social, ou bien un homme qui ne répond pas aux critères de beauté de notre culture et qui n’a pas les habilités nécessaires en matière de séduction. Si de tels hommes ont recours aux services des travailleuses du sexe qui sont consentantes, cela ne veut pas dire que l’on est dans l’exploitation. Comme dans tout rapport humain, la bonne communication, le respect et la politesse sont de mise.

 

Des études sur les effets de la criminalisation des clients démontrent que, dans un tel cadre juridique, les travailleuses du sexe sont plus vulnérables, parce qu’elles sont plus invisibles (voir par exemple le rapport du ministère de la Justice de la Norvège, Purchasing Sexual Services in Sweden and the Netherlands, 2004). La sécurité des travailleuses du sexe est renforcée par un cadre juridique qui ne les force pas à travailler dans l’obscurité. La criminalisation des clients a donc l’effet contraire de ce qui se trouvait au coeur de l’esprit du jugement de la Cour suprême, lequel visait à assurer que les femmes puissent travailler en sécurité.

 

Le gouvernement promeut son projet de loi en sous-tendant que la prostitution est un mal en soi. Ce discours ne favorise pas un débat franc et ouvert sur la sexualité. Qui voudrait admettre, publiquement ou même dans le cadre de son couple, qu’il a eu recours aux services d’une travailleuse du sexe? Or, les féministes ont depuis longtemps insisté sur l’importance de la bonne communication dans le cadre du couple et des relations sexuelles. Sommes-nous prêtes, comme féministes et comme société, à discuter des nuances et des contradictions de la sexualité?

 

L’idée de criminaliser les clients vient d’une tradition féministe dite «abolitionniste» qui vise à éradiquer la prostitution. Or, nous devons nous interroger devant une telle alliance entre les conservateurs et certaines féministes, surtout au sujet de la sexualité. Adopter des lois qui accroissent les interdictions en matière de relations sexuelles entre adultes consentants constitue un premier pas risqué. On commence par la prostitution — demain, est-ce que ça sera l’échangisme, l’homosexualité, ou même l’avortement ? L’alliance entre certaines féministes et le gouvernement conservateur renforce un cadre qui fait appel au droit pénal pour traiter un enjeu de société. Les gais et les lesbiennes, par exemple, peuvent témoigner des conséquences néfastes d’une telle politique.

 

Depuis longtemps, les féministes réclament l’importance de l’autonomie corporelle. Plusieurs d’entre elles ont la conviction que ce n’est ni à nos pères, ni à nos maris, ni à l’État de dicter quand, comment et pourquoi nous «vivons» nos corps. Dans la situation actuelle au Canada, les travailleuses du sexe réclament le droit de pouvoir vivre leurs corps comme elles veulent. Et ceci, en sécurité. L’État ou même certaines féministes dites « abolitionnistes » ont-ils le droit de priver ces femmes de leur autonomie corporelle?

 

Certes, le débat actuel sur la prostitution fera couler beaucoup d’encre. Avant de présumer que la pénalisation des clients est une politique féministe, considérons les fondements et les conséquences de ce modèle. La pénalisation des clients propose un cadre juridique qui ne respecte pas l’autonomie et la sécurité des femmes en matière de relations sexuelles.

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