La souveraineté dans l’impasse

Je parierais même que les Québécois demeureront nationalistes jusqu’à leur dernier souffle, voire au-delà.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Je parierais même que les Québécois demeureront nationalistes jusqu’à leur dernier souffle, voire au-delà.

Le Québec de la Révolution tranquille fut celui de toutes les promesses, celui où, après une longue hibernation, la société québécoise paraissait renaître à elle-même, en revendiquant haut et fort son droit à l’existence, et non plus seulement à la survivance. Comme si l’horizon s’éclaircissait soudain, dévoilant un espace illimité de liberté que ceux de ma « génération lyrique », les baby-boomers, explorèrent tous azimuts, au risque parfois de s’y perdre. […]

 

Deux défaites référendaires plus tard, le projet d’indépendance du Québec, qui fut l’un des moteurs, sinon le principal moteur de la Révolution tranquille, […] se trouve dans une impasse qui me paraît de plus en plus insurmontable. On dira que j’exagère et que je capitule à mon tour. Capitulard, non, mais pessimiste, assurément. Car comment ne pas l’être devant les « sombres temps » qui s’en viennent, et d’autant plus inexorablement que l’on se refuse à les voir venir. […]

 

À la fin de sa vie, quelques semaines avant le référendum de 1995, Fernand Dumont — dont nos jovialistes ont maintes fois fustigé le pessimisme — déclarait ceci dans une entrevue : « Je crois que nous sommes devant le désarroi. Personne ne le dit trop officiellement, personne n’ose l’avouer parce que, évidemment, comme discours, ça n’a pas beaucoup d’avenir et surtout ça ne peut pas être beaucoup détaillé. » […]

 

Les signes de cette « lente déchéance », de notre disparition tranquille, vous les soupçonnez sans doute, encore que vous soyez probablement (et cela se comprend) réticents à les reconnaître comme tels, préférant y voir les signes d’autre chose de beaucoup moins dramatique, ceux par exemple d’une crise passagère de notre conscience collective. Ainsi on entend souvent dire que, si le projet souverainiste ne soulève plus grand enthousiasme dans la population, il n’y aurait pas lieu de trop s’en inquiéter puisque ce n’est pas la première fois dans notre histoire nationale que nous connaissons ce genre de torpeur. Il suffirait au fond d’attendre quelques années avant que ne se ravive la flamme nationaliste. Mais de quel nationalisme parle-t-on ici ? Je ne doute pas que la plupart des Québécois francophones soient encore et toujours nationalistes au sens où ils demeurent attachés à leur nation, à laquelle ils sentent bien, sans toujours pouvoir l’exprimer, qu’ils doivent une part essentielle de leur être. En ce sens-là, les Québécois d’aujourd’hui ne sont pas moins nationalistes que ne l’étaient leurs ancêtres et que ne le seront sans doute leurs enfants et leurs petits-enfants. Je parierais même que les Québécois demeureront nationalistes jusqu’à leur dernier souffle, voire au-delà, je veux dire lorsqu’ils n’auront même plus de mots français pour exprimer leur attachement à leur défunte patrie, comme dans la chanson Mommy qu’interprétait naguère Pauline Julien et qu’a reprise l’incomparable Fred Pellerin. […]

 

Si les Québécois d’aujourd’hui sont restés nationalistes, leur nationalisme commence à ressembler dangereusement à celui de leurs ancêtres, au nationalisme canadien-français, dont ceux de ma génération et de la génération immédiatement antérieure ont fait le procès dans les années cinquante et soixante, le rejetant au nom du néonationalisme, c’est-à-dire d’un nationalisme non plus strictement culturel et conservateur, mais politique et axé sur l’indépendance du Québec. Or il semble bien qu’après les deux défaites référendaires, et surtout depuis la seconde, nous soyons revenus à la survivance, mais à une survivance exsangue en ceci qu’elle ne participe plus d’une idéologie globale [c’est-à-dire] un ensemble de représentations collectives, de symboles et de valeurs partagées qui fondent et justifient l’existence d’une communauté humaine, le plus souvent en l’idéalisant. Telle était l’idéologie de la survivance, dont l’Église catholique fut la matrice et la gardienne pendant plus d’un siècle. […]

 

D’où la question qui se pose à nous depuis la Révolution tranquille, et avec toujours plus d’acuité : comment parviendrons-nous à justifier notre existence collective sans la religion catholique ; autrement dit, sur quoi reposera désormais notre identité collective ? Ce n’est sans doute pas un hasard si, depuis plus de quarante ans, notre débat national se focalise sur la langue française, car celle-ci demeure à coup sûr notre caractère le plus distinct. Serait-ce le seul qu’il nous reste ? […]

 

Laissons de côté cette troublante question pour revenir à celle qui lui est en quelque sorte préalable […] : « De quoi payons-nous le prix, de la défaite ou d’y avoir survécu ? » Cette question découle du constat que je viens d’esquisser ; elle procède de la prise de conscience de l’impasse actuelle et du risque de dissolution identitaire auquel nous expose aujourd’hui notre incapacité collective d’accomplir la grande promesse politique de la Révolution tranquille. Comment expliquer cette incapacité ? […]

 

Le rôle identitaire aussi décisif que démesuré que l’Église a joué ici explique peut-être les sentiments ambigus que les Québécois continuent d’entretenir aujourd’hui à l’égard du catholicisme ; mélange de ressentiment et d’attachement envers une religion dont nous sommes, que nous le voulions ou non, les héritiers, envers une religion dont nous demeurons tributaires, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c’est la survivance. Et le pire, eh bien, c’est aussi la survivance. Le meilleur, parce que ce n’est pas rien d’avoir survécu face à une telle adversité, avoir résisté à l’assimilation pendant deux siècles et demi, jusqu’à cet extraordinaire sursaut de la conscience collective que fut la Révolution tranquille […]. De tout cela, nous pouvons tirer une légitime fierté. Mais le pire aussi, parce que la survivance a eu un prix, que nous n’avons pas fini de payer, que nous ne finirons sans doute jamais de payer. […]

 

Le prix de la survivance, c’est cette culpabilité identitaire intériorisée qui fait que les Québécois demeurent encore et toujours vulnérables aux entreprises de culpabilisation dont ils font régulièrement les frais. Le prix de la survivance, c’est le poids que fait toujours peser sur nous notre héritage canadien-français. Un héritage que Fernand Dumont ne songeait nullement à renier, mais qu’il nous invitait plutôt à poursuivre en en libérant les promesses empêchées, en raccordant ce que nos ancêtres, ces survivants de l’histoire, avaient dû dissocier : « La communauté nationale avec un grand projet politique » (Genèse de la société québécoise, Boréal, 1993).

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11 commentaires
  • Dominique Lavoie - Inscrite 7 juin 2014 07 h 32

    Le prix de la liberté.

    "Le prix de la survivance, c’est le poids que fait toujours peser sur nous notre héritage canadien-français." Voilà le piège. La liberté conquise ne peut se faire en éradiquant le passé. Celle-là est condamnée. La vraie liberté, c'est la vie assumée, passée, présente. Un peuple qui ne peut assumer le trésor que constitue son passé, quel qu'il soit parce qu'il est riche de lui-même, ne peut prétendre qu'à une liberté factice. Une liberté vidée de son essence. "Un peuple libre n'a pas de repos. Le repos est une idée monarchique (sic)".

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 7 juin 2014 07 h 56

    Jovialisme

    Le Jovialisme est à mon avis une bonne partie de la réponse à la question: Sur quoi reposera notre identité collective? C'est le " Nous sommes", associé au " Je suis" comme l'individu souverain pourrait être associé à la communauté pour que s'effectue un soutien mutuel, tel Tous pour un, un pour tous. Le Jovialisme n'est pas connu à cause de problèmes de publications entre autre. Avant de ruer dans les brancards, à lire: Le Grant Traité sur l'Immatérialisme tome 1: La matière n'existe pas, à la bibliotheque nationale, parce qu'il n'est pas disponible en librairies. Ne me demandez pas pourquoi): Et si le Jovialisme est rejeté, que ce soit fait après la publication et la lecture des quelque 100 livres qui le constituent dont 70 ont été publiés mais qui sont à peu près tous épuisés, c'est le cas de le dire. Je lirai avec plaisir le livre dont parle cet article!

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 juin 2014 08 h 52

    Drôle de peuple.

    On nous demande de faire confiance à notre élite quand tout ce qu’ils font, aussitôt qu’ils occupent un poste un tant soit peu élevé, s’acharnent à nous voler le peu qu’on a accumulé comme société. Depuis quand ? Depuis qu’on est là !

    On chicane parce que nos jeunes ne savent pas, ne connaissent pas et ne sont pas intéressés par notre histoire quand durant toutes ces années on ne leur enseigne pas.

    On chiale contre ceux qui n’ont aucune éducation, enfin… instruction (ce qui n’est pas la même chose) quand ceux qui ont eu la chance d’en obtenir ne se servent des mots qu’ils ont appris que pour nous endormir.

    Et on nous demande de faire confiance à l’avenir; mais… quel avenir ???

    Quand on n’est pas certain de ce qui va se passer… on ne bouge pas !

    Bonne journée.

    PL

  • André Michaud - Inscrit 7 juin 2014 10 h 17

    Village global et langue universelle

    On est de plus en plus sur cette terre un village global comme l'avait prédit McLuhan.

    Plus un pays se modernise et sort du traditionalisme et plus les citoyens se sentent des citoyens du monde. Les pays les moins modernes et plus traditionalistes voit la mondialisation comme une menace et se replient sur eux mêmes.

    De moins en moins de québécois voient l'anglais comme le mal absolu et nos concitoyens canadiens comme un danger. Au contraire on réalise qu'ils nous apportent des milliards chaque année et tous les parents voudraient que leurs enfants soient bilingues.

    La réalité du XXI siècle ce sont des pays qui garderont leur langue maternelle mais auront tous comme langue seconde l'anglais. L'anglais est devenu ce que d'autres espéraient avec "l'esperanto" une langue universelle .

    Il ne faut pas oublier qu'au delà des considérations idéologiques et religieuses, concrètement une langue est un moyen de communication, et l'anglais permet de se faire comprendre partout ou presque. Sans anglais internet devient un outil minuscule..

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 7 juin 2014 12 h 11

      Dérapage

      "De moins en moins de québécois voient l'anglais comme le mal absolu et nos concitoyens canadiens comme un danger. Au contraire on réalise qu'ils nous apportent des milliards chaque année"

      Et pour quelle raison ? Si vous sous-entendez la péréquation, vous vous leurrez. Aucun gouvernement "apporte des milliards par année". Ces argents sont générés par le travail des Québécois. Et ces sommes sont à nous.

    • Diane Veilleux - Inscrite 7 juin 2014 13 h 22

      Et bientôt nous pourrons tous entonner :

      Mommy mommy, I love you dearly
      Please tell me how in french
      My friends used to call me ?
      Paule, Lise, Pierre, Jacques ou Louise
      Groulx, Papineau, Gauthier
      Fortin, Robichaud, Charbonneau

      Mommy mommy, how come it's not the same
      Oh mommy mommy, what happened to my name
      Oh mommy, tell me why it's too late, too late
      Much too late

    • André Michaud - Inscrit 7 juin 2014 17 h 27

      @ Mme veilleux

      Et pourquoi pas parler anglais ET québécois ? Comme en Suède on parle suédois ET anglais.

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 7 juin 2014 15 h 01

    Essayons une analyse plus systématique

    Ce n'est pas nécessairement la souveraineté qui a été battue lors de la dernière campagne électorale. C'est plutôt le fait que le PQ a fait la campagne électorale la plus bancale, la plus maladroite et malhabile de son histoire. Même si on aimerait que ça aille plus loin, québécois conservent la souveraineté comme police d'assurance et moyen de chantage face au ROC si leurs droits sont trops malmenés sous le fédérfalisme. Ce moyen de chantage diminue en efficacité à mesure que le poids démographique du Québec diminue par rapport à l'ensemble du Canada. Aussi il faut se méfier des chiffres qui annoncent toujours une diminution du pourcentage des francophones au Canada et au Québec: Cette diminution n'est pas due nécessairement à une assimilation réelle, mais plutôt au fait que dans la société multiculturelle, les nouveaux arrivants adoptent massivement l'anglais qui est la langue non seulement du Canada mais de l'Amérique du Nord. Cela fait diminuer le pourcentage global de parlants français même s'il n'y aurait aucun transfert linguistique du français à l'anglais chez les francophones. Au Canada anglais c'est une autre affaire, il y a effectivement une assimilation des francophones et des métis d'origine francophones. Pour survivre en Amérique du nord, les francophones devraient s'allier aux latinos et hispanophones.