Guy Rocher, le savant et le politique

Le livre Guy Rocher, Le savant et le politique paraît ce mardi aux Presses de l’Université de Montréal.
Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir Le livre Guy Rocher, Le savant et le politique paraît ce mardi aux Presses de l’Université de Montréal.

Les engagements intellectuels et politiques [du sociologue] Guy Rocher posent la question inévitable de la tension entre la pensée et l’action. La Cité n’est pas le lieu de la pure idéation. Et, comme l’écrit Michel Winock, «une double tentation saisit l’homme de l’esprit. Ou rester dans le monde de la pureté idéelle, qui est celui du langage — mais au risque de s’isoler et de rester sans prise sur le monde. Ou accepter trop bien les impératifs de l’univers politique, choisir son camp, devenir partisan, savoir se taire ou parler toujours à bon escient — au risque cette fois de n’être plus qu’un auxiliaire de police ou un fonctionnaire des espérances en suspens, un gestionnaire plus ou moins zélé du pouvoir».

 

La figure de l’intellectuel organique, définie par Gramsci, se dessine, celle de l’intellectuel qui justifie «la classe dominante dans ses pouvoirs en produisant l’idéologie de sa domination». À cette figure s’oppose, schématiquement, celle de l’intellectuel critique dont la posture est à contre-courant des pouvoirs, résolument en opposition à la doxa mais, aussi parfois, habitée par une idéologie prométhéenne d’un nouvel homme, d’un nouvel âge. On connaît les dangereuses et mortelles dérives auxquelles ont donné lieu les grandes religions séculières du XXe siècle. Mais c’est sans doute là une vision binaire et élémentaire qui appartient plus à ce XXe siècle marqué par une lutte épique entre des idéologies mortifères et un idéal démocratique pétri de contradictions et de bonnes intentions.

 

Hyperspécialisation

 

L’intellectuel, aujourd’hui, écrit Pierre Nora, «n’est plus sacerdotal». Il «s’est puissamment laïcisé, son prophétisme a changé de style». Le contexte d’exercice de l’intellectuel a profondément changé depuis l’après-guerre. «L’investissement scientifique» a complètement immergé l’intellectuel «dans un large réseau d’équipes et de crédits». Cette immersion dans des réseaux subventionnés de recherche soulève alors la question de l’expertise de l’intellectuel. Dans un monde scientifique aujourd’hui catégorisé, l’expertise de l’intellectuel n’est plus totale ou globale, si elle le fut jamais, elle devient parcellaire et hyperspécialisée. Ce cantonnement de l’activité intellectuelle, exacerbée par une bureaucratisation de la recherche, aurait comme conséquence de restreindre la portée du discours de celui-ci et de congédier la figure de l’intellectuel-oracle. Tant mieux, diraient certains. Pourtant, rien n’est moins sûr. Les sociétés contemporaines occidentales, préoccupées par leur complexité et leurs mutations incessantes, font une part belle à l’opinion de l’expert, sollicité sans cesse pour éclairer les politiques dans un monde qui, s’il apparaît moins idéologique, n’en est pas moins à la recherche d’un oracle laïque qui revêt les oripeaux non pas de la doctrine, mais de la science.

 

Rocher a-t-il su démarquer son engagement politique de son action scientifique? Il reviendra au lecteur d’en juger. Une séparation nette et tranchée relève de l’illusion et d’une certaine naïveté. La question n’est pas tant de savoir si un savant peut être un politique que de se demander si le savant abdique toute liberté intellectuelle lorsque son engagement le porte loin du confort de l’université.

 

Pertinence et liberté

 

Les contributeurs de cet ouvrage démontrent tout au long de ces pages la pertinence de la réflexion de Guy Rocher dans les débats scientifiques et politiques de notre temps et sa liberté. Son cheminement illustre le dépassement de cette vision binaire par laquelle la réflexion exclut l’action. Il est possible de participer à l’action politique de sa communauté, puis de revenir à ses «chères études» sans que l’une soit dénaturée par l’autre. Pour Rocher, «la pratique de la sociologie a été marquée par un va-et-vient presque incessant entre, d’une part, la pratique de l’action et, d’autre part, la pratique de l’interprétation». Son engagement politique se signale notamment dans l’élaboration de certaines grandes politiques du gouvernement québécois (loi 101, politiques culturelles, etc.) où on reconnaît la patte du sociologue.

 

Loin des débats homériques et clivants des années d’avant et d’après-guerre, la tension entre le politique et le savant se résout avantageusement en l’espèce par la démonstration de l’apport inestimable de la science dans la conception des politiques d’un État québécois en pleine affirmation de son identité. Le contexte historique explique peut-être cette heureuse résolution. En effet, l’action de Rocher s’est déployée dans un monde démocratique, paisible et prospère. L’arrière-plan historique n’est plus encombré par la montée des radicalités idéologiques mortifères.

 

Le CRDP aura offert à Rocher de revenir à la réflexion intellectuelle tout en maintenant une parole politique. Ce cadre, c’est celui du «travail quotidien et anonyme» de l’intellectuel, «comme éducateur», qui «paraît devoir être reconnu comme le véritable contre-pouvoir, à la fois critique et organique, au sein de la société démocratique». Paisiblement, discrètement, le travail scientifique de Rocher s’est accompli en prise avec les sujets du moment. Il est difficile de ne pas évoquer les générations de jeunes chercheurs qui sont passés par le Centre et ont pu bénéficier de ses enseignements. C’est sans doute là le principal héritage du savant. Et ces générations peuvent faire sienne l’action de Rocher, parce que «la seule chose que nous pouvons, que nous devons savoir, c’est que l’aménagement du monde, l’aménagement de la société et la conduite de notre vie sont notre affaire, que c’est nous qui leur donnons un sens; [le sens] que, ensemble, les hommes veulent leur donner et que chacun de nous, sous sa responsabilité et par son choix, décide de donner à sa propre vie».

 

Rocher, avec d’autres bien sûr, a contribué à défricher le chemin qui conduit à un Québec moderne.

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8 commentaires
  • André Martin - Inscrit 3 juin 2014 07 h 11

    L'action a suivi la réflexion?

    Il serait intéressant de connaitre l’opinion de Guy Rocher, le sociologue, sur Guy Rocher, le consultant.

    Le résultat des dernières élections relève plus de l’autopsie d’un peuple que de la feuille de route de son autonomie.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 3 juin 2014 07 h 22

    Merci Monsieur Rocher !

    En 1966, dans le local Z 110, à l'Université de Montréal, j'ai suivi un cours d'Introduction à la Sociologie de Guy Rocher. C'était un cours magistral à 300 et plus étudiants. La sociologie était alors très populaire. J'y ai fait mon Bac, puis une scolarité de maîtrise à Ottawa.

    Dix ans plus tard, je vivais une expérience de «commune» dans la campagne estrienne et l'avait rencontré à Montréal. Je me rappelle de sa curiosité et de son intérêt à vouloir connaître, non seulement nos motivations profondes et nos objectifs à long terme, mais aussi notre vécu quotidien et nos actions pour y arriver.

    Dans ce groupe, nos étions tous et toutes des universitaires idéalistes à la recherche d'une forme nouvelle de rapports sociaux, économiques et politiques et Monsieur Rocher, contrairement à plusieurs intellectuels de sa génération, avait manifesté beaucoup d'ouverture.

    J'ai retrouvé avec grand plaisir sa vision des choses lors des débats sur la Charte des Valeurs. Il la voyait, à mon avis, comme un aboutissement innovateur à une démarche historique de la société québécoise, passant d'une société peureuse sous le joug de la religion catholique conservatrice, à une société laïque, progressiste et confiante.

    Il faut croire que le Québec est loin de se percevoir comme étant rendu là. Dommage.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 3 juin 2014 08 h 22

    Moderne?

    J'associe la modernité à des qualités imposées par des forces incontrôlables, telles l'agriculture génétiquement modifiée, la pollution électromagnétique et la pétrolifération du Québec. J'associe le travail de Guy Rocher à un Québec meilleur qui n'existe pas encore.

  • Jean Lengellé - Inscrit 3 juin 2014 09 h 10

    Peut-être qu'une mise en contexte aurait aidé à comprendre...

    Voilà qui ressemble plus à une communication "savante" qu'à un texte pour grand public même éclairé.
    Ayant connu et apprécié M. Rocher depuis fort longtemps (1970...) j'aurais préféré un texte plus, comment dirais-je, plus chaleureux, moins abstrait, enfin plus conforme à ce grand homme.

  • Yvan Croteau - Inscrit 3 juin 2014 10 h 14

    Une question aussi de courrage et de conformité

    Pour moi l’intellectuelle organique et l’intellectuelle critique sont les mêmes personnes qui tantôt profitent de la sécurité institutionnalisée et tantôt profite d’un élan d’indignation pour s’engager dans l’action direct générée par un contexte social grave. Il y a plutôt les intellectuels insécurisés et les intellectuels engagés ou indignés. Pour moi l’indépendance scientifique n’existe que dans le respect rigoureux des protocoles scientifiques. Dès le moment ou un intellectuel ou un chercheur émet une hypothèse de travail, il affirme en même temps son engagement social et politique. L’honnêteté intellectuelle dépend d’avantage de la capacité du chercheur ou de l’intellectuel à délimiter publiquement les contours de sa posture que de tenter de les aseptiser.