La mort de l’artiste

Encore une fois la semaine passée, un de mes amis, technicien en aliments (spécialiste en fromage, pour vous donner une meilleure idée), me racontait qu’à la pause café un collègue de son laboratoire n’a pas eu de gêne à dire que, pour lui, les artistes ne servent à rien, que l’argent investi en art et culture était du pur gaspillage, que nous, les artistes, devrions tous nous trouver un vrai boulot productif et arrêter d’exploiter le système. Mon ami, amateur et consommateur d’art à sa manière, m’a partagé avec fierté sa réplique : un peuple sans art est un peuple sans âme, sans imagination, sans rêves !

 

Très beau, oui, mais je pensais : et si effectivement son ami, cet idiot que j’imaginais en chemise blanche, cravate à carrés et tasse de café « Best Dad Ever » avait raison ? Selon moi, les idiots ont sans le vouloir toujours un peu raison. En regardant le paysage monotone assis dans la voiture de mon ami, j’ai repris conscience, comme ça m’arrive au moins une fois tous les six mois, de l’absurdité de mon métier. Certainement que faire du fromage est tellement plus concret et honorable; livrer du lait coagulé, voilà une raison digne de vivre ! Ne serions-nous pas mieux les artistes à faire des choses plus utiles pour le commun des gens, plus simples à expliquer, plus faciles à vendre ?

 

Disparaître

 

Certes, il est difficile d’admettre que nous ne servons à rien après six ans passés à la faculté des beaux-arts, quinze ans de demandes de subventions (la moitié réussie, l’autre moitié avec des commentaires très encourageants), de festivals, de lancements et de vernissages et tout ce style de vie. On sert à notre manière la société, diront nos meilleurs amis, mais, jouons-nous un véritable rôle transformateur dans les grandes batailles du monde actuel, la paix, le climat, la pauvreté ? Et la société… est-elle représentée par ce public qui vient religieusement à nos films, à nos concerts, à nos expositions et qui lisent même nos écrits occasionnellement ?

 

Moi, je me dis : voilà le moment idéal pour disparaître, foutre le camp pour un temps et essayer une autre façon de faire de l’art. Mais comme un geste radical et volontaire, pas comme ceux qui lâchent lentement tout, y compris valeurs, paradoxes et poésie et qui finissent par vendre le restant de leur talent sans jamais revenir en arrière. Non. Je souhaiterais plutôt sortir dans un acte de déguisement quasi total, une « performance immersive populiste » pour vivre en permanence dans un état d’art à côté de ce mystérieux public, jour et nuit, infiltré dans ladite société en contestant ce dogme du « service » respectable.

 

Révolution culturelle

 

Pour commencer, il faudra déclarer la mort de l’artiste ! Mais il faut que nous le fassions tous ensemble et subitement. Vider les galeries, les cafés de quartier, les cinémathèques, les ateliers et les bars qui affichent la musique live la fin de semaine. À part nos quelques amis, la « société » ne s’en rendra même pas compte, bon, sauf par une mention dans un ou deux articles des revues spécialisées. Étape suivante, nous renonçons pour toujours au titre d’artiste dans nos CV, biographies et profils personnels ou professionnels. Nos cartes professionnelles diront tout simplement « créateur » ou encore mieux « le » créateur. Dernière touche, l’investissement final : une coiffure de 100 $ ainsi qu’un complet noir pour les garçons et 2-3 habits en soie pour les filles. À ce moment-là, je vous promets, nous serons chassés par les headhunters, embauchés par les Sid Lee, Sony Pictures et Sony Records ou les Tate Museum. Même les Nestlé, Goldcorp et Monsanto ne vont pas résister à notre pouvoir de séduction. Notre avatar sera tellement bien conçu, l’équilibre parfait entre la forme et le contenu, intelligent et à la fois intuitif, que nous monterons l’échelle du pouvoir économique et politique comme des brebis laineuses au sommet des Alpes. Il faut oser dans l’agence spatiale, le service d’intelligence, les ministères des Ressources naturelles et de l’Industrie. Et, profitant de notre nouvelle position d’influence, nous commencerons une révolution culturelle (tranquille, je souhaite) à l’échelle mondiale, dominée par le commerce et la communication en personne et sans échange d’argent, une religion permissive et basée sur la tradition orale ou l’expression corporelle, des gouvernements anarcho-poétiques contrôlés par la chambre des vieux sages et la chambre des enfants timides. Bref, tout un puissant hack à l’ordre planétaire.

 

Puis pour terminer, l’acte de disparition finale : nos lancerons nos fusées portant les semences des meilleures plantes les plus nourrissantes, des bactéries les plus nobles, et un échantillon de l’ADN de nos plus gentils artistes (depuis longtemps disparus) pour les déposer sur chaque comète qui approchera la Terre pour les mille prochaines années en espérant qu’un jour cet échantillon fera contact avec une planète naissante ou une société plus accueillante.

9 commentaires
  • Jean-Marc Pineau - Inscrit 27 mai 2014 01 h 07

    Je signe... si vous persistez

    Diego Briceño, si vous en faites une pétition et si tous les artistes en prennent l'engagement, je signe !
    Je vous enverrai même ma contribution financière, ne serait-ce que pour les fusées.
    Vous avez raison : j'adore le fromage, et je me demande si l'art me nourrit aussi bien.
    La question se pose, ces jours-ci, notamment : nous avons beaucoup parlé de notre jeune prodige, Xavier Dolan. On en a beaucoup parlé au Québec, et plus sérieusement encore, partout en Europe et ailleurs. Mais au fond, son film vaut-il un fromage ? Nous ne le saurons qu'après l'avoir vu.
    J'ai une idée, tiens : pourquoi pas, lors de la sortie du film au Québec, ne pas remettre un fromage à chaque spectateur qui achètera son billet. Ainsi, s'il aime le fromage, il aura le sentiment d'en avoir pour son argent.
    Après le film, l'estomac et la conscience en paix, il pourra se poser la question, objectivement : qu'est-ce que ce film m'a apporté ? son créateur joue-t-il vraiment un rôle utile à la société ? Quand je dis « utile », soyons sérieux : est-il au moins aussi utile qu'un professeur de droit constitutionnel, par exemple ? qu'un ingénieur ou un entrepreneur en construction de routes ? qu'un médecin au ministère de l'Éducation ?
    Il y a un risque : peut-être qu'après mûre réflexion, il optera pour le fromage... mais ce ne sont pas les fromagers qui s'en plaindront, ni ceux qui, dans une société, s'occupent des « vraies affaires ».

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 27 mai 2014 07 h 36

    Bali

    Bali a été pendant des siècles une société où la fonction du Gouvernement était de soutenir les arts, dit la psychologue et auteure américaine Jean Houston. Vous lisant, je pense à Jean Cocteau, je pense à Léonard de Vinci, je pense à Buckminster Fuller et à Mozart. Il faudrait ajouter sur la carte : Le créateur inutile. Et jouir de cet état, en pensant à Montaigne: C'est une absolue perfection et comme divine de savoir jouir loyalement de sn être...Je pense aussi à la Renaissance Italienne avec ses mécènes.

  • Alexie Doucet - Inscrit 27 mai 2014 08 h 46

    Manger du fromage comme passe-temps

    Vous pouvez toujours proposer au collègue du fromager de passer une année sans écouter de musique, ni de télé (les dramaturges et journalistes sont aussi inutiles que les artistes), de n'aller voir aucun film ni spectacle. Pas de musique dans les bars. Pas de musées, pas de tourisme à Venise ou à Paris non plus. Exit aussi les spectacles pour enfants, le Cirque du Soleil, la Place des arts, la multitude de Festival de jazz, de rire, et autres. Rien que la Formule 1 et les éliminatoires. Mais au fait, les professionnels du sport--hockey, tennis, basket, golf, formule 1, boxe--sont-ils vraiment plus utiles? Allez hop, exit aussi les éliminatoires, les olympiques...

  • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 27 mai 2014 14 h 23

    Les vrais artistes...

    Les vrais artistes ont l'âme des artisans. Les autres sont des « narcisses »... Ce sont ces derniers qui, trop nombreux, font que plusieurs s'interrogent actuellement sur le rôle de l'artiste qui semble être le seul être irresponsable n'ayant aucun compte à rendre...
    Un artiste sans humilité signe la déchéance de l'art, parce qu'il humilie l'homme en lui donnant une valeur inférieure à son oeuvre « géniale ». Il n'y a pas un tableau de Picasso, ni de Léonard de Vinci, qui ne vaut la vie d'un bébé... C'est pour l'avoir oublié que beaucoup d'artistes contribuent à entretenir ce mépris injuste d'un grand nombre de nos contemporains envers l'art en général.

    • André Michaud - Inscrit 27 mai 2014 20 h 44

      Qu'est qu'un vrai artiste?

      Aujourd'hui on peut peindre sans avoir de bases en dessin (symposiums modernes) , ou faire de la musique sans connaitre rien au solfège ou même sans connaitre un seul accord (rap, hip hop..)..il suffit de se proclamer artiste.

      Mais dès que l'on veut vivre de son art, l'objet artistique devient un produit de consommation comme les autres. Qui veut ce produit et combien on est prêt à payer pour..?

      J'aurais aimé en être plus conscient avant d'investir et perdre plus de 5,000$ dans un album en 1986...mais nous les artistes , parfois on est dans notre bulle artistique et on manque de lucidité.

    • Jean-Marc Pineau - Inscrit 27 mai 2014 21 h 17

      @ M. Michaud : Il n'est pas essentiel d'avoir une formation précise pur être créateur, mais celui qui est passé par une formation reconnue aura eu au moins l'occasion à plusieurs reprises de faire commenter, évaluer son travail.
      Celui qui peint n'importe quoi au hasard ou qui aligne des sons plus ou moins harmonieusement ne sont pas des artistes. Pour être créateur, il doit y avoir une intention, un concept, une idée sur laquelle on a travaillé, une interprétation différente d'une réalité ; il y a peut-être derrière l'« oeuvre » un message, tout au moins à voir les choses autrement... On ne peut pas dire que Michèle Richard, par exemple, soit une grande artiste car elle ne crée rien, sauf son personnage, fortement inspiré, avouons-le, de « stars » déjà reconnues...
      Qu'est-ce qu'un investissement de 5 000 $ dans une vie ? La plupart des artistes investissent toute leur vie dans leur créativité pour n'en récolter souvent, quand ils ont la chance d'être reconnus, qu'un maigre 5 000 $.
      Et il y a peu de chance que celui qui achète dans un grand magasin un « cadre », une image encadrée qui s'harmonise bien avec les murs de son salon, soit d'un grand soutien pour les créateurs.

  • Julie Bouchard - Inscrite 27 mai 2014 19 h 40

    Artiste?

    monsieur
    vous m'intriguée, car vos ne cessez de parler de vous comme d'un artiste. Vous faites de l'art, dites vous.... Bien, bon, OK... Mais d'où vient votre certitude de faire de l'art? Je veux bien que vous soyez diplômé d'une école d'art, que vous subventionné par des organismes de soutien aux arts, ou encore que vous fassiez des films, de la photo, de la peinture ou je ne sais quoi. Mais rien de tout cela ne veut dire que vous êtes vraiment un artiste, à moins que le terme ne veuille simplement dire pour vous que vous ne porter ni chemise, ni cravate à carreaux, comme vous semblez l'indiquer d'entrée de jeu. Dans ce cas, je me demande encore pourquoi est-ce qu'on ne trouve pas un autre mot pour vous désigner. Allez, bonne chance !

    • Jean-Marc Pineau - Inscrit 27 mai 2014 23 h 50

      @ Mme Bouchard : Le texte de Diego Briceño est en soi une forme d'art. Cela ne vous a sûrement pas touchée aussi aussi sûrement que le sujet vous a intriguée. L'art a parfois de ces subtilités auxquelles tous ne sont pas sensibles. Un texte comme celui de Diego Briceño peut avoir l'air, pour le vulgaire ou, si vous préférez, pour le commun des mortels, d'un texte tout à fait anecdotique et plat ; or, il est plutôt une forme de création en soi ; il invente une situation, imagine la suite et nous surprend par un dénouement qui n'est pas celui auquel s'attendent les sérieux, ceux qui s'occupent de « vraies affaires », après une telle réflexion. Par sa construction, par sa conclusion inattendue, il force une réflexion différente de celle à laquelle vous vous attendiez. C'est un peu aussi cela, le rôle de l'artiste.
      Je ne connais pas Diego Briceño, ni personnellement, ni par son travail, mais si l'on tape son nom dans Google, on peut assez facilement comprendre qu'il sait de quoi il parle...
      Désolé, Mme Boucharrd, si j'ai quelque peu ébranlé vos propres certitudes.