«Le règne de la beauté» ou la dictature du vide absolu

Non, Denys Arcand n’est pas devenu un cinéaste contemplatif délaissant la critique sociale pour la fabrication d’images esthétisantes. Son dernier film, Le règne de la beauté, n’est pas l’oeuvre superficielle décriée par les critiques de ce monde. Sous les images bucoliques de ce film se cache une critique radicale de la société contemporaine et de son hédonisme autistique.

Alors que Denys Arcand nous avait habitués à un cynisme tapageur dans ses films précédents (Le déclin de l’Empire américain, Les invasions barbares, L’âge des ténèbres), il nous propose ici un point de vue qui, pour être plus discret, n’en est pas moins ravageur. À la manière de Stardom, un autre échec critique, son nouveau film est une méditation sur l’injustice de la beauté et la fausseté des images, deux thèmes qui vont jusqu’à se confondre dans une mise en scène hétéroclite qui déjoue les clichés pour nous en faire voir l’envers politique et sociologique.

Véritables clés d’interprétation, les scènes du film où les personnages pratiquent le sport (tennis, hockey, ski alpin, golf, etc.) sont nimbées d’une aura spectaculaire qui met en cause leur signification. L’utilisation récurrente du ralenti lors de ces scènes nous donne à voir une représentation de la réalité qui semble emprunter ses codes au discours publicitaire et médiatique entourant aujourd’hui toute pratique sportive, et ce procédé a comme effet de placer le spectateur dans une position des plus inconfortables ; il comprend alors — et je reprends ici les mots que François Ricard employait pour décrire l’univers romanesque de Milan Kundera — que ce qu’il regarde n’est plus « une histoire, mais bien le simulacre d’une histoire ; les personnages ne sont plus des personnages, mais des ombres de personnage ». Aussi, cette révélation ne quitte plus le spectateur durant tout le reste du film, et ce doute ontologique n’épargne rien de ce que Denys Arcand nous montre.

D’ailleurs, Arcand lui-même faisait des images sportives les révélateurs d’un malaise plus général concernant la représentation de la réalité. En notes au livre de Carl Bergeron Un cynique chez les lyriques (Boréal, 2012), il écrivait : « La déformation de la représentation sportive est facile à concevoir, mais en fait les mensonges de l’image sont aussi fréquents dans la couverture médiatique des guerres, des catastrophes naturelles, de la politique en général. À la longue tout cela est extrêmement pernicieux. »

Comment alors ne pas appliquer cette logique du simulacre à l’ensemble des éléments de ce film et voir dans ce règne de l’apparence le message profond du film d’Arcand, ce qui en fait un sommet de nihilisme esthétisant où même les plus beaux paysages naturels sont brûlés par la caméra d’Arcand qui agit à la manière des leurres qu’utilisent les personnages du film pour tuer les oiseaux réels après avoir énoncé la bêtise de la sincérité et de l’honnêteté. La beauté de tout ce qui nous est montré dans ce film (paysages, maisons, automobiles, personnages) est ainsi un piège qui nous attire irrépressiblement dans les filets du vide où ne demeurent que deux possibilités : la dépression ou la fuite en avant dans la carrière et le divertissement.

D’ailleurs, les armes de chasse deviennent rapidement les outils d’une tentation suicidaire et, du haut des télésièges, la jeune épouse dépressive du personnage principal connaît le vertige tel que décrit par Kundera, c’est-à-dire « la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte ». Envoûtement qui peut aussi être celui de l’adultère où l’on se retrouve « ivre de sa propre faiblesse », écrit encore Kundera, et où la culpabilité nous pousse à vouloir nous endormir au volant de notre automobile et à rôder, hagard, aux frontières d’une réalité inconnue jusque-là, avant de prendre peur quand le réel des boulevards commerciaux, des enseignes de McDonald’s et des motels de passe risque de troubler l’univers privilégié de la beauté du vide. Car même si Pierre Thibault, l’architecte dont on voit les maisons dans le film, pense que, « lorsqu’on a de la beauté autour de soi, la vie est plus agréable » (La Presse, 8 mai 2014), vient un moment où cette beauté devient déréalisante quand elle est confrontée à la douleur réelle de ceux que la vie exile dans la laideur des banlieues et le tumulte des pays en guerre.

Il y a donc bien un envers critique à ce que nous montre Denys Arcand, et peut-être est-ce la radicalité de ce qu’il nous dit qui empêche nos critiques de le percevoir, car, pour cela, il faudrait qu’ils admettent que le cynisme d’Arcand, après s’être abattu sur les turpitudes de la société québécoise, en ravage aussi la nature. Le cinéaste nous montre de la sorte, par un chant mélancolique comme celui qu’on entend dans l’église du village, qu’il ne saurait y avoir d’issue à notre incapacité à rentrer dans l’Histoire et que l’architecture est un bien piètre outil pour combler l’effondrement de nos structures symboliques et soulager la fatigue politique d’un peuple devenu incapable de penser sa plénitude autrement que dans la grammaire d’une consommation infinie du monde.

Peut-être que la poutre esquissée par le personnage de Michel Forget, seul représentant d’une quelconque transmission, pour supporter les constructions du jeune architecte, aurait pu pendant un temps soutenir nos aspirations les plus nobles, mais le drame qui le frappe, illustré par le passage d’un train (clin d’oeil à une scène semblable de Bonheur d’occasion, film de Claude Fournier), nous montre bien qu’il ne reste plus de l’Histoire que des drames personnels et le bonheur d’occasion d’être accompagné par un simulacre de fils, nos vrais descendants étant invisibles, occupés qu’ils doivent être par quelques tâches foraines au coeur de l’Empire.

1 commentaire
  • Lise Bourcier - Inscrit 26 mai 2014 15 h 43

    La compréhension d'une oeuvre

    Arcand est satirique : le règne de la beauté ou l'ère du vide. Cependant, c'est à l'oeuvre de nous conduire à son interprétation et non pas sa présentation par l'auteur, par un professeur ou par un journaliste. Bref, l'oeuvre doit parler d'elle-même. Le public capte le message... qui ne commande pas toujours des applaudissements. La vérité peut choquer. Le règne de la beauté questionne-t-il ou éteint-il la question ?