«Monsieur Chose» et les statistiques

D'abord ceci. Je ne suis pas un « monsieur Chose ». Je suis plutôt un monsieur « ah non, pas lui encore ». C’est que ce n’est pas la première fois que j’interviens devant l’amalgame. Je précise, pour les non initiés, que j’ai souvent et dans plusieurs arènes (universitaires surtout, mais institutionnelles également) pourfendu la confusion qui a longtemps accompagné l’interprétation, souvent empressée, de la mesure du « taux annuel de décrochage » et celle du « taux d’abandon scolaire ». J’en appelais alors à la prudence et à l’attention fine devant les concepts, les modes de dénombrement ainsi que les indicateurs utilisés. Lire un chiffre et y croire est facile certes (surtout quand cela est opéré selon un mode comparatif), or questionner le « comment ? » de sa construction est souvent, comme première approche, de meilleur conseil.

 

Ce qui nous amène au coeur du débat. M. Desjardins s’émeut devant les chiffres proprement ahurissants émanant de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes. C’est bien, l’émotion. J’en suis, bien sûr. N’empêche, la raison, c’est pas mal non plus, en ce domaine du moins. On se résume : si on fait un sondage, moins de 5 % des répondants s’autorapporteront comme étant des « analphabètes », et guère davantage diront être « fonctionnellement analphabètes ». En fait, l’essentiel de la population adulte (moins quelques-uns) se perçoit comme étant capable de réaliser les tâches de lecture qui requièrent l’équivalent d’une troisième année du primaire. Cette perception est encore plus prégnante chez les universitaires, jeunes comme âgés.

 

Or qu’est ce que nous révèle, entre autres résultats, l’Enquête internationale de 2012 ?

 

Que près de 15 à 20 % des universitaires sont identifiés comme membres de la population analphabète. Ce taux était, grosso modo, le même lors de l’enquête similaire menée en 1994, et vaut autant pour le Québec, le Canada que pour les autres pays de l’OCDE. Un peu contre-intuitivement, ce sont les universitaires âgés de 45 ans et plus, et pas les plus jeunes, qui sont comptés parmi les moins bien alphabétisés, et ce, au Canada comme ailleurs. Ce dernier résultat est important à rapporter puisqu’il permet d’éviter de sombrer dans le délire « anti-jeune » et « anti-réforme » qui trop souvent plombe le débat.

 

Écart de perception

 

La question que je pose à M. Desjardins est la suivante : comment explique-t-il à ses lecteurs la présence d’un tel taux de faible alphabétisation chez les universitaires âgés de 45 ans et plus ? Que s’y cache-t-il ? Et comment peut-on expliquer l’écart, abyssal, entre les données de perception et les données d’enquête ?

 

La réponse à donner à ces questions n’est pas simple. Elle demande, principalement, de potasser les sections méthodologiques de l’enquête en question. J’ai déjà refilé à M. Desjardins la documentation nécessaire à la réalisation de cette tâche. Je sais qu’il saura s’appliquer, puis nous revenir avec la réponse à la question posée.


***

Réponse du chroniqueur
 

Vous vous êtes reconnu ? Dommage que vous soyez le seul. Ce « monsieur Chose » était un personnage composite, puisque vous êtes quelques-uns à m’avoir reproché mon manque de rigueur dans l’analyse de ces statistiques.

 

J’avais le sentiment d’avoir déjà répondu dans ma chronique, bien qu’avec un agacement certain : il se peut que nous nous trompions et que les choses ne soient pas aussi dramatiques qu’elles le semblent. Je ne suis pas statisticien, c’est vrai.

 

Je m’inquiète cependant du climat d’indifférence dans lequel sont reçus des chiffres aussi alarmants (ou alarmistes, c’est selon). J’entends par là un désintérêt qui fait écho à ce que j’affirmais la semaine précédente : l’éducation n’est pas une priorité pour cette société. La culture non plus.

 

Sauf peut-être ici, et sur les ondes de Radio-Canada où (chez Lacombe et chez Catherine Perrin), depuis samedi, défilent des professeurs, des chercheurs et des didacticiens qui, tous ou presque, constatent l’état tristounet de la langue écrite et le phénomène de professeurs qui se faufilent jusqu’au tableau noir (ou interactif) sans pouvoir accorder un participe passé.

 

Tous ces experts sont venus dire la même chose, au fond : le ministère de l’Éducation est surtout préoccupé par la réussite, par la diplomation, par la création de travailleurs. Le reste est accessoire.

 

Je me répète : chipotons tant qu’on veut sur les chiffres. Mais cela nous distrait de l’essentiel. Soit ce glissement de l’éducation, depuis plus de 30 ans, vers des compétences qui n’ont rien à voir avec le savoir ni l’être, mais avec l’avoir.

-David Desjardins

17 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 22 mai 2014 04 h 57

    Tentative d'explication...

    Ce "glissement de l’éducation, depuis plus de 30 ans, vers des compétences qui n’ont rien à voir avec le savoir ni l’être, mais avec l’avoir" a, selon moi, une raison toute évidente que modestement, je vous livre.
    J'ai un âge qui me permet de me rappeler que dans notre effort collectif à nous extirper de l'ignorance dans laquelle nous étions plongés pour des raisons strictement historiques, l'obectif général qui nous était donné en tant que société se résumait souvent à celui d'un rattrapage économique et consumériste. Ce qui était certes des plus motivant comme but, attirant le plus grand nombre en terme d'effort personnel, mais nettement insuffisant comme déterminisme humain éducatif et culturel...
    Alors, de cette évidente nécessité facilice que nous nous sommes donnée collectivement comme point de mire, aujourd'hui nous payons socialement par une perte de repères véritables, humainement parlant.
    Humainement parlant, parce que de manière strictement économique, nous avons largement réussi à sortir de notre dépouillement. Notre niveau de vie en témoignant au quotidien.
    Il faut donc maintenant trouver le chemin de la valorisation sociale des savoirs non-strictement productifs en passant, je crois, par une production culturelle non seulement originale, mais intensifiée en outils de création (petites maisons de productions non-conventionnelles, petits lieux de diffusion de la culture, petits éditeurs de livres et producteurs de musique courageux, etc.). Parce qu'en nombre et en qualité de créateurs et créatrices, je pense que malgré l'ignorance du public dans laquelle ils se trouvent, nous avons les gens qu'il faut pour y arriver.
    Tout cela possible, bien entendu, si et seulement si il est envisageable pour ces gens de vivre en se lançant dans l'aventure.
    Autrement, je crois que la dérive de notre anéantissement culturel programmé, ne pourra que s'accentuer.
    En toute tristesse de ma part...
    Merci de m'avoir lu.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 22 mai 2014 10 h 39

      Votre réflexion nous retourne à la question de :"qu'est-ce qui nous a extirpé de notre condition?"

      Est-ce d'avoir misé sur des compétences "d'avoir" et nous sommes rendu à développer "être", ou avons nous fait l'inverse, et donc, certains s'inquiètent qu'en désinvestissant "l'être", nous allons perdre de "l'avoir"?

      Les "savoirs non-strictement productifs" sont-ils le panache d'une société prospère ou en sont-ils la fondation?

      Il y a des "glissements" subtils qui se font depuis 30 ans....

    • Yves Côté - Abonné 22 mai 2014 11 h 51

      Merci de votre lecture Madame Bertrand.
      De mon point de vue, je penche plutôt du côté d'un glissement de l'être vers l'avoir; humanisme vers consumérisme. La chos étant facilité par l'opportunisme électoral, l'objectif de liberté en est dévié de sa lancée par l'empressement de X ou Y à réussir; ambition obsessionnelle qui fait passer l'accès du peuple québécois à son entière souveraineté républicaine, de "moyen" d'humanisation à "fin" ultime de projet politique.
      Je le dis sans vouloir accuser qui que ce soit de quoi que ce soit, mais ne serait-il pas possible qu'après avoir lu, vu et entendu les D'Allemagne, Borduas, Bourgeault, Cliche, Ferron, Godin, Vallières, Julien, Miron, Francoeur, Duguay, et combien d'autres Lévesque, qui voyaient plus loin que le bout de leur nez, une opposition acharnée des fédéralistes, nous nous soyons repliés dans une position de résistance où seul le clinquant et l'argent purent séduire ?
      Oubliant de ce fait et bien trop vite les Sauvé, Gérin-Lajoie (père), Johnson (père), Parent, Desbiens (ces deux étant "curés" peut-être, mais ayant développé à force d'observation et de réflexion une vision plus large de l'éducation que ce qui est devenu la commune mesure), J.-J. Morin, Garon, etc. qui ont initié et/ou entretenu une manière de vois les choses moins utilitariste que celle de tradition anglo-saxonne ?
      Tradition qui est en train d'envahir le monde en s'imposant comme "révolutionnaire", grâce aux moyens de communication efficaces dont disposent les nations qui se trouvent anglaise de langue. Ces dernières accompagnées de celles qui, bien que de langues maternelles autres, cèdent à la mode anglicisante.
      Attitude "glissante" qui me semble quand même être le comble de l'ironie en matière d'avancée culturelle et sociale...
      Raison pour laquelle, bien que la fondation des sociétés prospères reposent, je crois, sur les savoirs strictement productifs, ceux-ci apparaissent nettement insuffisants à faire de nous des humains meilleurs...

  • Mario Jodoin - Abonné 22 mai 2014 06 h 44

    Merci M. Roy...

    ... de rappeler à tous qu'on ne peut limiter une question aussi complexe avec un seul chiffre qu'on ne met pas en contexte.

  • François Dugal - Inscrit 22 mai 2014 07 h 55

    L'obsession

    "Le ministère de l'éducation est surtout préoccupé par la réussite, par la diplômation ..."
    Le ministère n'est pas préoccupé, monsieur Desjardins, il est obsédé par une réussite qui n'est malheureusement que factice. Cette situation est tragique, car la médiocrité est devenue la norme.
    Formant des cohortes sans fin de cancres, le peuple québécois n'a plus d'avenir.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 22 mai 2014 09 h 29

    Idem dans le monde hispanophone

    Pendant quelques années, j'ai fait partie d'un forum sur la langue espagnole:foro cervantes. Y interviennent des gens des 4 coins du monde, notamment: des profs, des universitaires, des intellectuels.

    Or,à maintes reprises, j'ai lu des commentaires identiques à ceux rencontrés chez nous quant à la langue écrite espagnole. Et j'ai pu l'observer chez nous, maintes fois, chez les réfugiés Latinos....spécialement les Colombiens. Je parle ici de personnes scolarisées là-bas.


    Les médias sociaux sont loin d'être une bonne école là-dessus.

    • Hélène Paulette - Abonnée 22 mai 2014 10 h 42

      Il faudrait comparer avec le Mexique où l'éducation est de haute qualité et...gratuite. L'Amérique du Sud, qui a produit moult grans écrivains, a vu son système d'éducation décimé par l'impérialisme et le néolibéralisme...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 22 mai 2014 14 h 42

      Le système d'enseignement du Mexique est fort malheureusement affaibli par les mêmes réformes que celui du Canada (j'ai lu un article fort article sur mondialisation.ca au sujet des conséquences désastreuses de l'accord de libre échange de l'Amérique du nord). Tout ce qui est importe est de produire de bons ouvriers. Le développement des esprits critiques n'est désormais réservé qu'à l'élite, comme autrefois.

  • Marc Davignon - Abonné 22 mai 2014 10 h 02

    L'ère des indicateurs.

    C'est la jouissance de tout les gestionnaires. L'indicateur offre une réponse d'un système complexe (plusieurs variables) avec un seul chiffre et, qui plus est, il est coiffé d'un titre qui s'apparente à un «tweet» (une explication en moins de 140 caractères).

    L'indicateur est un phénomène de l'ère de l'informatisation à tout crin. On a un seul chiffre sans comprendre quelles informations furent utilisées et, de plus, sans savoir comment celle-ci fut transformée.

    On croit que nous pouvons «compresser» la connaissance dans un seul chiffre et obtenir une préhension d'un phénomène complexe avec 140 caractères.

    On ne voit que des corrélations. Nous ne prenons plus le temps de comprendre les liens causals. À quoi bon, maintenant que la machine est «intelligente», elle nous donne que la «bonne» réponse.

    Le plus troublant, c'est que certains (génies) évoquent la possibilité de retirer les cours de philosophie au niveau collégial. Le sens critique est une bien vilaine chose. On désire faire de la gestion comme des automates.

    Ça donne ce que ça donne. Des gestionnaires qui font des moyennes de moyenne et qui sont fiers d'avoir une réponse en deçà de l'objectif. Ils sont contents d'être fiers d'avoir abaissé le temps d'attente.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 22 mai 2014 14 h 33

      Donc, après avoir remis en question la valeur des cours d'histoire, on veut remettre en question la valeur des cours de philosophie, une discipline qui enseigne des méthodes de raisonnement et développe la pensée critique... ah bon, désolée, mais je croyais cela essentiel!