Quand les jeunes étaient souverainistes…

On répète beaucoup, par les temps qui courent, que les jeunes sont moins attirés par le projet de souveraineté de notre nation, le Québec. C’était bien différent il y a 50 ans, dans un autre contexte, bien sûr. Le 15 novembre 1964 — 12 ans, jour pour jour, avant l’élection du Parti québécois de René Lévesque —, la Presse étudiante nationale (PEN) fut le premier groupe de la société civile à appuyer le projet d’un Québec souverain et de son association possible avec le Canada. La résolution souverainiste fut adoptée, à une large majorité, lors de notre congrès national à Montréal. Le Devoir titrait dans son édition du lendemain : « Les journalistes étudiants réclament un État du Québec indépendant et républicain. » La PEN est alors une des organisations étudiantes les plus anciennes et les plus actives au Québec. Elle s’appuie sur le dynamisme et le rayonnement de ses 125 journaux membres qui mènent de multiples campagnes de presse, surtout pour la démocratisation de l’éducation et la reconnaissance du syndicalisme étudiant. La première centrale syndicale étudiante, l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), tient d’ailleurs son congrès de fondation au même moment, en novembre 1964. Elle adoptera plus tard sur la question nationale une position semblable à celle de la PEN. La Presse étudiante nationale se présente, à l’époque, comme une organisation progressiste qui s’affirme « partie prenante du mouvement d’émancipation de notre nation », en ces années d’effervescence qui marquent les débuts de la Révolution tranquille.

 

Une résolution avant-gardiste

 

Voici la position d’avant-garde adoptée par le congrès de la PEN, à l’automne 1964 :

 

« 1– Que le Québec devienne un État souverain ; 2– Que le Québec souverain conserve de forts liens économiques avec le Canada ; 3– Que le Québec souverain détermine, de concert avec le Canada, selon ses besoins et intérêts, les modalités de sa collaboration effective avec le Canada sur tout sujet d’ordre culturel, économique, social et politique ; 4– Que le Québec souverain devienne une République. »

 

Le congrès vote aussi un amendement important à la résolution : que le Québec souverain, « s’il le juge nécessaire, puisse former une association avec le Canada ». Le modèle évoqué est celui de la Communauté économique européenne. Le projet de souveraineté est au coeur du mémoire que nous présenterons peu après, à Québec, au comité parlementaire sur la Constitution, puis à Ottawa à la Commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme coprésidée par André Laurendeau, rédacteur en chef du Devoir.

 

René Lévesque et l’« État associé »

 

Six mois avant notre congrès, le 9 mai 1964, le ministre le plus nationaliste du gouvernement québécois, René Lévesque, avait fait une déclaration retentissante en faveur d’un statut d’« État associé » pour le Québec. Devant les étudiants de mon collège, le Sainte-Marie à Montréal, il affirme que « le seul statut qui convienne au Québec est celui d’un État associé qu’il faudra négocier avec le reste du Canada ». Il ajoute : « Sans égalité réelle des deux nations, l’indépendance totale deviendra inévitable. »

 

Cette « indépendance totale » est prônée par un jeune parti fondé en 1960, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). Un autre parti souverainiste, le Regroupement national, né d’une scission au sein du RIN, est fondé en septembre 1964. Une petite formation de gauche, le Parti socialiste du Québec, rejette l’indépendance mais défend un projet d’États associés Québec-Canada.

 

Lors de son discours au collège Sainte-Marie, Lévesque condamne par ailleurs avec fermeté la violence politique, moyen d’action radical du Front de libération du Québec (FLQ) qui a fait sauter ses premières bombes au printemps 1963. La PEN adopte elle aussi, lors de son congrès, une résolution appelant à « rejeter toute forme de violence pour réaliser l’indépendance ».

 

Coïncidence : le congrès de la PEN a eu lieu au Monastère des Dominicains à Montréal, là même où le Mouvement souveraineté-association (MSA) de René Lévesque verra le jour trois ans plus tard, en novembre 1967, avant de devenir le Parti québécois (PQ) l’année suivante.

 

Pour la petite histoire

 

Pour la petite histoire, j’aimerais souligner qu’un des principaux artisans de notre position en faveur de la souveraineté était un vice-président de la PEN, Pierre Fortin. Alors éditorialiste au journal étudiant Le Carabin de l’Université Laval, il deviendra un économiste de renom et agira même comme conseiller du premier ministre Lévesque.

 

Parmi les autres membres souverainistes de l’exécutif national de la PEN, j’aimerais mentionner les collègues suivants : Lise Bissonnette, qui deviendra notamment la directrice du Devoir ; Michèle Fortin, qui occupera des postes de direction à Radio-Canada et à Télé-Québec ; Normand Lester, futur journaliste à Radio-Canada, puis chroniqueur indépendantiste ; Jacques Pelletier, qui sera professeur de littérature à l’UQAM, et enfin un ami qui m’a succédé à la présidence de la Presse étudiante nationale, le regretté Paul Bernard, qui fut professeur de sociologie à l’Université de Montréal.

 

Un projet inachevé

 

Quand je me souviens de ce congrès marquant de la PEN en 1964, je me dis que j’avais presque 20 ans et toute la vie devant moi… et que le projet de faire du Québec un pays commençait à peine à éclore. Ce projet de pays est toujours inachevé, mais je peux témoigner qu’il est bien plus vivant et plus fort aujourd’hui qu’il l’était il y a 50 ans !

 

Il doit cependant — une fois de plus — s’adapter à un contexte nouveau marqué notamment par la mondialisation et d’autres défis que la jeunesse d’aujourd’hui devra affronter. C’est maintenant aux jeunes de s’approprier ce projet de pays et de le faire leur.

 

Bien des cassandres ont prédit, depuis les débuts du mouvement souverainiste, son déclin, voire sa disparition. Mais pour paraphraser le mot célèbre de l’écrivain et humoriste Mark Twain, lorsqu’on avait annoncé son décès par erreur, la nouvelle de cette mort est très exagérée…

21 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 16 mai 2014 02 h 32

    Nous y sommes enfin...

    Nous y sommes enfin.
    Nous en sommes au re-fondement du projet de pays.
    Sortons nos meilleurs idées et présentons les à tous. Argumentons-les de notre mieux, mais avec la modestie de croire qu'elles ne seront pas toutes retenues.
    Regardons calmement le passé de notre projet; de notre projet d'avenir...
    Merci Monsieur Fournier de participer ainsi à cette reprise en mains par le peuple du projet de république.
    Tout n'est plus à faire, mais faire sérieusement le point est essentiel selon moi. Les jeunes donneront leur énergie vitale à leur pays et nous, nous qui nous approchons du terme d'Anciens, leur ferons gagner temps et sagesse. N'en doutons pas.
    Malgré les coups de nos adversaires et les oiseaux de malheur, non, ne doutons pas de nous...
    Depuis le Printemps des étudiants, nous nous sommes déjà remis en marche; seuls celles et ceux qui doutent d'eux-mêmes tardent à le voir.
    Vive le Québec libre, Monsieur !

  • André Chevalier - Abonné 16 mai 2014 05 h 01

    Les lunettes roses de monsieur Fournier

    « Ce projet de pays est toujours inachevé, mais je peux témoigner qu’il est bien plus vivant et plus fort aujourd’hui qu’il l’était il y a 50 ans !»

    Ah oui !!!

    En 1962, Donald Gordon du CN trouve normal que les dix-septs vice-présidents du CN soient des unilingues anglophones et les étudiants de l'université sortent dans la rue pour protester. Aujourd'hui, ils ne manifestent que pour s'opposer à l'augmentation des droits de scolarité.
    La preuve, on apprend qu'il se pourrait que le nouveau PDG de la société des ponts Jacques-Cartier et Champlain soit un unilingue anglophone:
    «La maîtrise des deux langues officielles serait préférable» donc non nécessaire selon les exigences de l'offre d'emploi.
    http://pjcci.ca/premier-dirigeant-premiere-dirigea
    Aucune réaction des milieux francophones. Le ministre responsable, Denis Lebel, s'est contenté de souhaiter que le nouveau PDG puisse communiquer en français.

    Au moment de la construction du complexe Manicouagan-Outarde, la société Hydro-Québec a exigé que les plans et devis soient rédigés en français. Maintenant, il arrive qu'un ministère exige que les soumissions soient rédigées en anglais parce qu'un unilingue anglophone siège sur le comité de sélection.

  • André Chevalier - Abonné 16 mai 2014 05 h 23

    Les lunettes roses de monseur Fournier (2)

    Un bon nombre de francophones de Montréal s'adresse d'emblée en anglais à un inconnu, surtout s'il a un faciès étranger.
    Dans plusieurs coins de Montréal, il est plus facile d'être servi en anglais qu'en français.
    Il est plus facile de trouver un emploi à Montréal si on est un unilingue anglophone plutôt que francophone, particulièrement dans les postes supérieurs les mieux rémunérés.

    Au train où ça va...

    Dans 50 ans, la langue de communication dans les entreprises et l'espace public de Montréal sera l'anglais. La loi 101 aura disparu sous la pression des francophones qui voudront inscrire leurs enfants à l'école anglaise. Cette mentalité aura commencé à se répandre à l'échelle de la province.

    Dans 100 ans, la seule langue officielle de l'ensemble du Canada sera l'anglais et le français fera partie du folklore.

    • Yves Côté - Abonné 16 mai 2014 07 h 25

      Monsieur Chevalier, nous avons les mêmes objectifs, je crois.
      Ce que vous observez est à mon sens le témoignage factuels que les masques tombent enfin au Canada et au Québec.
      Rassemblons-nous parce que le temps du courage est arrivé.
      Celui-là où personne ne pourra plus faire semblant d'aimer la langue française, en encourageant ses adversaires à la tuer...
      Préparons-nous donc à nous faire entendre comme jamais, mais de manière aussi audible que sans violence.
      Et choisissons bien nos chefs parmi celles et ceux qui ne méritent ouvertement que notre respect général. Les autres, s'ils veulent s'impliquer, encouragons-les fortement à rentrer dans les rangs avec nous, nous du grand public. Nous, simples partisans et nécessaires électeurs.
      Vive le Québec libre, Monsieur !

    • André Chevalier - Abonné 16 mai 2014 09 h 53

      Monsieur Côté,

      «Ce que vous observez est à mon sens le témoignage factuels que les masques tombent enfin au Canada et au Québec.»

      Il faut que l'enjeu soit clair: nous avons le choix entre un pays indépendant ou l'assimilation en moins d'un siècle. Toute position mitoyenne de la part de nos ditigeants politiques fédéraliste est de l'hypocrisie.

    • Yves Côté - Abonné 16 mai 2014 11 h 09

      Monsieur Chevalier, nous nous entendons parfaitement.
      J'irais même jusqu'à dire que toute position mitoyenne de la part d'éditorialistes, journalistes, reporters, écrivains, enseignants, artistes, etc. est de l'hypocrisie.
      A moins bien entendu que d'être de l'insensibilité totale et de l'incompétence crasse envers notre avenir comme société originale ... ce qui sur le plan humain est pire, il me semble.
      Salutations républicaines !

    • Raymond Turgeon - Inscrit 16 mai 2014 17 h 34

      Quel échange inspirant! Vous exposez bien l'urgence de la situation. Dommage qu'il y ait autant de sourds.

  • Martin Pelletier - Inscrit 16 mai 2014 06 h 44

    Aujourd'hui

    Notre jeunesse est plus préoccupée par les 15,000 nounours qui risquent de se noyer si la banquise fond trop au nord, que par l'avenir de notre peuple.
    Normal: depuis la maternelle qu'on leur dit que la planète est malade.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 mai 2014 10 h 26

      L'un n'empêche pas l'autre.

    • Jérôme Brisson - Inscrit 16 mai 2014 10 h 28

      M. Pelletier, "notre jeunesse" peut très bien être préoccupée à la fois par l'avenir de notre planète ET par notre avenir en tant que peuple. L'un n'empêche pas l'autre. Comme dit si bien M. Parizeau : "On peut marcher et mâcher de la gomme en même temps."

    • Maria Gatti - Inscrite 16 mai 2014 11 h 02

      Ce n'est pas possible d'être préoccupé par l'avenir de la planète et de celui du Québec? Surtout face à un gouvernement fédéral écocidaire?

  • Jean Lapointe - Abonné 16 mai 2014 08 h 52

    On est parti pour de bon cette fois-ci

    Je n' irai pas jusqu'à dire que la débâcle du Parti québécois aux dernières élections est un bienfait, comme certains le prétendent.

    Mais comme c'est fait maintenant, ce qu'il faut faire c'est d'essayer d'en tirer le meilleur parti possible.

    J'ai comme l'impression que cette fois-ci nous y sommes pour de bon, pour de vrai. Ça va passer ou ça va casser.

    Nous ne sommes plus des amateurs. Nous avons un portrait beaucoup plus clair de la situation.

    Nous nous faisons moins d'illusions. Et nous savons que ce sera dur, très dur.