«Surenchère culturelle», un débat bien mal engagé!

Selon les auteurs, les compagnies de théâtre sont aux prises avec un déséquilibre entre le besoin de produire constamment de nouveaux spectacles et leur incapacité à les diffuser adéquatement.
Photo: Robbie Gunn/CC Selon les auteurs, les compagnies de théâtre sont aux prises avec un déséquilibre entre le besoin de produire constamment de nouveaux spectacles et leur incapacité à les diffuser adéquatement.

Nous souhaitons réagir au dossier du Devoir (26 avril) intitulé : « Surenchère culturelle. La surproduction existe-t-elle ? Et si oui, comment y remédier ? » Si le titre du dossier suggère d’emblée que trop de culture est un problème, la surenchère culturelle est une conclusion rapide négligeant un ensemble de facteurs ni observés ni pris en compte dans les pages du Devoir.

 

Plutôt qu’un problème présenté sur le modèle de l’offre et de la demande, les compagnies de théâtre sont aux prises avec un déséquilibre entre le besoin de produire constamment de nouveaux spectacles et leur incapacité à les diffuser adéquatement.

 

Plusieurs raisons viennent appuyer ce constat. D’une part, le gel prolongé des programmes de soutien à la création des conseils des arts, couplé à l’augmentation constante des coûts de production et de diffusion, crée un écart grandissant entre les revenus et les dépenses des compagnies. Les coûts de chaque représentation ne cessent d’augmenter. En parallèle, puisque le milieu souhaite maintenir des prix de billets accessibles au plus grand nombre, ces compagnies ne peuvent compenser l’augmentation de leurs dépenses par celles de leurs revenus autonomes. Ainsi, chaque représentation occasionne des pertes. Même à guichet fermé, il en coûte souvent plus cher de jouer que de ne pas jouer.

 

D’autre part, le financement des compagnies par les conseils des arts est étroitement lié à la diffusion de leurs activités artistiques, et au premier chef, les représentations. S’il n’existe pas d’obligation contractuelle de produire un nouveau spectacle chaque année, il s’avère très difficile pour beaucoup de compagnies de conserver leur financement sans le justifier d’une nouvelle production. La reprise d’un spectacle est difficile à programmer, rejoint difficilement son public, notamment parce qu’elle suscite peu d’intérêt des médias, ceux-ci étant avides de nouveauté.

 

Il en résulte que les conseils des arts soutiennent des compagnies produisant des spectacles pour lesquels elles n’ont plus la capacité de maximiser la diffusion.

 

« À partir de quand est-ce que beaucoup devient trop ? », s’interroge Le Devoir. Or, qu’est-ce que l’augmentation de la production culturelle si ce n’est une diversité de parole, d’opinion et d’argumentaire poussant vers l’avant notre réflexion, comme individu et comme société ? Métamorphoser le théâtre — comme toute forme d’art — en industrie est une erreur grave et il est d’autant plus étonnant que des journalistes culturels tombent dans ce piège.

 

Nous croyons à la valeur de l’art pour ce qu’il est. Toutefois, si l’argument économique prévaut, alors le secteur culturel n’est pas en reste. Le Conference Board du Canada estime que l’empreinte économique du secteur culturel au Canada avait une valeur de 84,6 milliards de dollars en 2007, soit 7,4 % du PIB du Canada (« Mesurer et comprendre l’économie créative du Canada », 2008). Au Québec, le secteur culturel contribue à près de 5 % du PIB, ce qui permet de le placer devant ou à égalité avec d’autres domaines, tels que la construction résidentielle, le transport et l’entreposage (Mouvement Desjardins, hiver 2011). Malgré sa contribution significative à l’économie, la culture reçoit pourtant moins de 1 % du budget du Québec. Pour sa part, et contrairement à l’opinion générale, le secteur privé est lourdement financé par le gouvernement sous la forme de crédits d’impôt et d’avantages fiscaux pour environ 4 milliards de dollars, tous domaines confondus.

 

La surenchère culturelle s’applique-t-elle à la diffusion internationale du théâtre québécois ? Ce serait grotesque d’affirmer une telle chose, puisque l’importante diffusion et le rayonnement à l’international des compagnies de théâtre produisent des retombées profitant à l’économie. En 2010-2011, 61 spectacles de théâtre québécois ont circulé à l’extérieur du Québec, soit dans le reste du Canada et à l’étranger. Que pour la scène internationale, 30 spectacles de compagnies ont été joués dans 19 pays.

 

Un exercice de réflexion sur la structure des programmes de soutien trouverait aussi toute sa pertinence. Il importe surtout de voir à ce que les oeuvres bénéficient d’une diffusion prolongée, ce dont le milieu théâtral est hautement conscient. Il est soucieux de contribuer à l’élaboration de solutions.

 

De plus, il nous faut réfléchir, non pas à l’offre qui réduit le spectateur à un consommateur, mais plutôt aux déserts culturels qui existent au Québec. Il y a encore des régions où le théâtre n’a pas les moyens d’aller. En 2010-2011, moins de 20 spectacles ont sillonné l’Abitibi-Témiscamingue, la Côte-Nord, le Nord-du-Québec, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, Chaudière-Appalaches et le Centre-du-Québec. Devant une telle réalité, parler de surenchère culturelle est une aberration.

 

Ajoutons à cela que plus de 60 % des adolescents terminant leur secondaire ne sont jamais allés au théâtre durant leur parcours scolaire. Or, la fréquentation d’oeuvres professionnelles dans les lieux professionnels est essentielle pour développer une capacité d’appréhender le monde de manière créative avec tolérance, résilience et jugement critique.

 

Nous trouvons regrettable que le dossier du Devoir, par ses constats à connotation péjorative et fruit de raccourcis, génère de fausses perceptions sur la vitalité et les réalisations du milieu artistique et culturel, tout en réduisant à une lecture néolibérale l’apport fondamental de l’art au développement d’une société et de sa capacité à se questionner.

Le comité Actions politiques du Conseil québécois du théâtre (CQT): Danielle Bergevin, Micheline Chevrier, Sylvain Cornuau, Marc Gourdeau, Dominique Leduc, Denys Lefebvre, Etienne Lévesque, Fabien L’Heureux, Sylvie Meste, Hélène Nadeau, Jane Needles, Édith Patenaude, Julien Silvestre, Olivier Sylvestre.

 


Réplique du journaliste

 

La toute première citation du premier texte de notre dossier venait de Simon Brault, directeur général de l’École nationale de théâtre du Canada, qui sera bientôt directeur général du Conseil des arts du Canada. Il disait ceci : « Nous sommes en situation de surproduction et je pense que de ne pas le reconnaître entraînerait des décisions qui pourraient être catastrophiques. » Ce constat n’affirme rien contre les arts, rien contre « la vitalité et les réalisations du milieu artistique », bien au contraire, puisqu’il s’agit de protéger et de soutenir la production qui en a besoin et qui semble maintenant noyée dans la surenchère, en littérature, au cinéma comme au théâtre. Votre lettre dit-elle vraiment autre chose en avouant « un déséquilibre entre le besoin de produire constamment de nouveaux spectacles et leur incapacité à les diffuser adéquatement » ? Dans ce contexte, il ne faut pas manquer de culot pour en plus accuser les médias « avides de nouveautés » d’être en partie responsables de la difficulté à programmer des reprises. Il en faut encore plus pour réduire notre travail à une « lecture néolibérale » tout en évoquant vous-même « l’empreinte économique du secteur culturel » et les milliards de retombées dans le PIB.

Stéphane Baillargeon

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6 commentaires
  • François-Xavier Inchauspe - Abonné 15 mai 2014 07 h 37

    Surenchère culturelle

    La notion même de suproduction culturelle est une sottise. Bizarrement, personne ne penserait dire qu'il y a trop de comptables ou de policiers. On ne peut empêcher les artistes de s'exprimer s'ils veulent le faire. Bien sur, l'État n'est pas obligé de soutenir une telle vitalité dans sa totalité.
    Personnellement, je n'adhère pas au discours "économique" par rapport aux arts, les retombées etc..Je crois que ce discours est un piège introduit par la philosphie typique des HEC et autres comptables

    • Bernard Terreault - Abonné 15 mai 2014 08 h 08

      Comentaire succint, limpide, logique et réaliste.

    • Richard Laroche - Inscrit 15 mai 2014 13 h 18

      L'économie, ne s'applique pas aux arts... tant qu'on a le ventre plein pour regarder le spectacle.

  • Claude Poulin - Abonné 15 mai 2014 13 h 38

    Lecture néolibérale

    "Une lecture néolibérale": formule creuse pour laisser croire au complot et pour justifier son opposition à toutes les réformes qui s'imposent, dans ce domaine comme dans d'autres alors que l'argent manque. Une évidence! Claude Poulin

  • Corriveau Louise - Abonnée 15 mai 2014 16 h 42

    Pas 7,4% ou 5% du PIB

    L'article cite deux nombres sensés mensurer la part du secteur culturel au Canada et au Québec. Malheureusement, ces deux mesures ne sont pas des parts du PIB rigoureusement calculées. Elles comprennent ce qu'on nomme des effets indirects tels les achats effectués par les entreprises culturelles, etc. Si on calculait ainsi l'ensemble des apports au PIB dans l'économie, on arriverait à 200% du PIB ou plus. Le dernier calcul officiel de la part du PIB au Canada représentée par le secteur culturel date de 2001 et il s'établissait à 3,77%. Voir http://www.statcan.gc.ca/pub/81-595-m/81-595-m2004 Selon mon expérience, le résultat serait semblable au Québec. Voir http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/sy pour des travaux qui vont dans ce sens.

    Ceci ne change rien au débat soulevé par le CQT (comment offrir plus de théâtre), mais montre que les acteurs ne vérifient pas toujours les fondements de leurs affirmations.

    Claude Martin, économiste
    Prof. honoraire, Université de Montréal

    • Corriveau Louise - Abonnée 15 mai 2014 19 h 33

      Oops.

      Lire "mesurer" et non "mensurer" et comprendre "acteurs d'un débat" et non "acteurs".

      CM