L’humoriste ne peut se soustraire à la critique

Dans son texte, l’humoriste Guillaume Wagner insiste sur le « rôle précieux du bouffon » et de l’« espace du bouffon [qui] mérite d’être protégé ». Bien que l’humour puisse servir de « soupape aux tensions » ainsi qu’à « apaiser les frustrations associées aux bornes sociales », je ne crois pas qu’il doive être protégé à tout prix, c’est-à-dire au détriment des « présumées victimes de cette bouffonnerie », comme les qualifie M. Wagner. L’humour devenant dans la majorité des cas un prétexte pour intimider ou véhiculer/renforcer des stéréotypes sexistes, homophobes, racistes, âgistes, etc., cette égalité « sous le poids du ridicule » dont parle Wagner n’est malheureusement pas réelle puisque ce sont le plus souvent les femmes, les personnes homosexuelles, racisées, handicapées ou dont le corps ne correspond pas aux normes qui sont le plus souvent la cible des humoristes.

 

Si l’humoriste « est celui qui respecte assez son public pour lui dire la vérité », il s’avère que ses propos ne sont pas que des vérités, mais bien souvent des préjugés, des stéréotypes et des insultes. Un exemple, tiré directement du répertoire de 2012 de M. Wagner, le démontre d’ailleurs : son attaque sur la sexualité et le corps de la chanteuse Marie-Élaine Thibert. Il arrive aussi que « l’humour sexuel, scatologique et violent » dont parle M. Wagner passe de la blague aux actes, comme l’a démontré un certain humoriste nommé Gab Roy, qui a maintes fois mis en pratique ses blagues haineuses envers les femmes. Malheureusement, les paroles de ces clowns de « l’industrie de la blague », prononcées haut et fort sur la place publique, sont trop souvent banalisées à coups de « ben voyons dont, c’est juste une joke », alors qu’elles ont un impact concret sur les mentalités et donc sur le quotidien de personnes, qui, en plus des violences ordinaires qu’elles subissent, se voient confrontées à cette humiliation publique.

 

Alors que M. Wagner voit un danger dans la censure de la moquerie, le risque me semble davantage résider dans cette volonté de l’humoriste d’être un individu intouchable, revendiquant que sa parole soit à l’abri de toute critique. Tout le pouvoir que la société lui accorde déjà, en lui offrant une tribune rejoignant des milliers de personnes, en fait selon moi un citoyen redevable de ses blagues. Alors oui, certains humoristes devraient se censurer en réfléchissant à l’impact de leurs blagues sur les personnes qui les reçoivent, puisque l’humour contribue à modeler les mentalités. Si la moquerie peut servir à refléter nos travers et à en rire, ce n’est certainement pas sans esprit critique, en récupérant simplement les préjugés ambiants et en les martelant en boucle. Selon moi, tout banaliser sous couvert de l’humour peut devenir un excellent moyen pour se déresponsabiliser de ses paroles. Si, comme le mentionne Wagner, le clown a « le devoir de tout remettre en question », alors son public a certainement le devoir de remettre en question l’humour de ce dernier, sans quoi nous ferons face à un déséquilibre des pouvoirs érigeant le clown en être tout puissant ayant la possibilité de tout dire, en toute impunité. Accorder tout l’espace à l’humoriste sans lui offrir de résistance, comme le souhaite M. Wagner, ne ferait que nourrir cette toute-puissance qui n’a pas lieu d’être.

 

Alors, à qui revient donc le pouvoir de « départager ce qui mérit[e] » d’être sacré de ce qui ne le « mérit[e] pas » ? L’humoriste ne doit certainement pas avoir le monopole en ce domaine. Et en ce sens, vivement davantage d’humoristes femmes, handicapés, racisés, homosexuels afin de réellement favoriser une diversité de points de vue et une véritable critique sociale par l’humour.

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12 commentaires
  • Carole Jean - Inscrite 15 mai 2014 07 h 29

    La place des humoristes, comiques et bouffons dans l’espace public


    Pourquoi les humoristes, comiques et bouffons occupent-ils une place médiatique aussi importante au Québec ? Voilà une question à laquelle des analystes et des chercheurs devraient répondre.

    On ne croit pas se tromper en disant qu’il n’y a pas de pays au monde où l’industrie du gros rire est plus prospère qu’ici. Et le niveau de vulgarité semble croître d’une année à l’autre.
    Les émissions sérieuses d’affaires publiques ont disparues des ondes depuis belles lurettes et il ne semble plus y avoir de sujets sérieux à discuter et à analyser publiquement dans les médias, même chez les plus grassement subventionnés.

    Tout doit conduire au gros rire et ce n’est pas seulement au niveau des humoristes. On n’a qu’à regarder toutes ces tables rondes du type « parler pour ne rien dire » et où les sujets d’actualité sont abordés en vitesse et à la légère et, besoin oblige, se doivent de déboucher sur le gros rire.

    Même les résultats de nos élections dépendent de la volonté des politiciens d’accepter ou non de jouer les bouffons dans les médias. N’a-t-on pas vu récemment le maire de Montréal participer activement à une émission de bouffonneries ?

    S’agit-il d’un mépris consommé de la population de la part des médias, ou bien ces derniers ne font-ils que refléter les exigences primaires d’un peuple enfant ?

    • J-F Garneau - Abonné 15 mai 2014 08 h 11

      Bien d'accord avec vous.
      Per capita on doit faire premiers de classes en "humoristes".

      Je met de l'avant une explication:

      http://www.enh.qc.ca

      Sur le site, on peut lire... "Les programmes de formation professionnelle Création humoristique et Écriture humoristique mènent directement à la pratique professionnelle et sont sanctionnés par une attestation d'études collégiales."

      Les frais de scolarité sont de $14,000
      "Les étudiants ont accès au programme d'aide financière du gouvernement du Québec. La totalité des frais de scolarité est admissible." peut-on aussi lire sur le site web.

      Voilà.

    • Loraine King - Abonnée 15 mai 2014 11 h 43

      M. Garneau - si vous n'aviez pas fourni un lien j'aurais pensé que c'était une blague.

      La crise étudiante aurait - peut-être - pu être évitée mais l'écoeurement des contribuables devant de tels abus de fonds publics est inévitable.

  • André Martin - Inscrit 15 mai 2014 07 h 54

    C'est comme les élections...

    Le fond de commerce des humoristes est la vie, ses tensions, ses contradictions, et au bout sa finalité.

    L’humour est, et devrait demeurer, une zone « franche ». Et il y a le public qui paye pour aller entendre dans un huis-clos rire des autres (c’est toujours les autres), et ultimement c’est lui le complice qui décide de le garder ou pas l’humoriste, autrement dit qui décide s’il a un avenir ou pas.

    En France, à mon avis le plus grand humoriste de la francophonie, Dieudonné, ne fait pas le bonheur de tout le monde en pratiquant son art de rigolo. Mais faut-il museler — même préventivement — cet artiste, comme le voudrait ici même notre roi et businessman du comique local, Gilbert Lauzon, parce que l’humoriste français déplait à certains de ses partenaires d’affaires et à une frange de la population française?

    Évidemment pas, ça serait comme guillotiner (ou laisser guillotiner) un bouffon.

    Comme les résultats des élections, il faut apprendre à vivre avec...

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 15 mai 2014 15 h 51

      Je ne partage pas votre point de vue.

      Comment contrer le racisme et autres trucs du genre, quand nier SÉRIEUSEMENT l'holocoste devient respecter la vérité, que la haine de l'autre est non seulement normale mais encouragée?

      Ça me fait penser à Yvon Deschamps, dont les monologues semblaient racistes, misogynes mais en même temps c'était tellement poussé et loufoque qu'on saisissait bien que ce n'était pas son message. Rien à voir avec ce sombre dieu donné dont juste le nom me fait ch.... Et quand on l'entend en dehors de ses spectables on voit bien que cet homme a un grave problème.

      Comment expliquer aux jeunes qui tombent sur ses propos que l'intimidation et le racisme ce n'est pas drôle, et que l'histoire c'est important quand un homme la foule au pied et est payé pour le faire? Et ce dans un pays encore sous le joug d'un coloniaslisme qu'il a imposé par la force pendant... des décennies ou des siècles, comme une bonne partie de l'Europe, quoi... ETqui ma foi se poursuit, mais autrement... avec l'agiculture envahissante de ces pays démocratiques...

      Ici même on a bien vu dans ce faux débat sur le port de signes dits faussement ostentatoires, à quel point l'ignorance de l'autre peut tenir lieu de vérité, alors si on avait eu notre d. d. à nous... qu'est ce que ça aurait été!

  • Gaston Bourdages - Inscrit 15 mai 2014 08 h 05

    Mercis madame Simard pour...

    ...cette invitation à la réflexion sur l'humour, la bouffonnerie, le grotesque, le vulgaire. Lequel parmi ceux-ci nourrissent le mieux et le plus le coeur, l'esprit voire l'âme de l'être humain sachant que L'Homme se nourrit de beau et de laid, de grand et de petit, de digne et d'indigne et combien plus encore ?
    Ah! Ces «humanités en devenir» (feu monsieur Jacquard) que nous sommes ! Que de chemins empruntés......
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Écrivain - chroniqueur

  • Pierre Bernier - Abonné 15 mai 2014 09 h 45

    Rôle de " Bouffon" ou de "Fou du roi" ?

    Dans une société démocratique, le "roi " c'est le peuple.

    Or, comme dans le premier cas de figure, il ne peut être espéré, naivement, rire avec lui ou le faire rire de n' "importe quoi "...!

    En effet, complexité "éthique" récurrente (peut-être oubliée dans le cursus de l'École dédiée ?) il ne peut être ambitionné "rire" ou "faire rire" de " n'importe quoi" ...
    - n' importe qui !
    - n'importe où !
    - n'importe quand !
    - n'importe comment !

    Et, surtout, encore faut-il que la prestation soit drole !


    Si non on rejoint le rang des "pamphlétaires"... à la recherche d'un médium ! Et généralement ceux-ci ne recherchent pas à être pris pour "humoriste" !

  • Eric Lessard - Abonné 15 mai 2014 10 h 57

    Quand l'humour n'est pas drôle

    Je crois qu'effectivement, il y a des choses dont il ne faut pas rire car il ne faut pas accroitre l'oppression dont sont facilement victimes certaines minorités.

    On pourrait donner l'exemple (à ne pas suivre) de Dieudonné, qui utilise son statut de minorité visible pour banaliser le génocide contre les Juifs lors de la deuxième guerre mondiale. Tous les risques d'amalgames entre religions, racisme et intolérance. Ce n'est pas pour rien que le gouvernement français le surveille de très près.

    La liberté d'expression doit venir avec la responsabilité de ne pas aggraver les problèmes sociaux.

    • Robert Morin - Inscrit 15 mai 2014 23 h 49

      J'ai assisté à un spectacle de Dieudonné au théâtre Corona à Montréal en 2009 et à mon souvenir il n'y avait rien à redire. Mon problème avec les ptits comiques du Québec est qu'il n'ont pas le courage ou l'intelligence de s'attaquer au pouvoir comme un Coluche pouvait le faire. Ce n'est que du gros pour ne pas dire du grossier "humour". C'est comme manger du junk food, on s'en écœure rapidement et on passe à autre chose.