Je me souviens du 8 mai 1984

Denis Lortie et le négociateur René Jalbert apparaissent sur les bandes vidéo de l’Assemblée nationale.
Photo: Archives Le Devoir Denis Lortie et le négociateur René Jalbert apparaissent sur les bandes vidéo de l’Assemblée nationale.

À mon réveil, au matin du 8 mai 1984, j’étais à des années-lumière de me douter que je ferais partie, ce jour-là, des témoins directs d’un événement marquant pour l’histoire du Québec. À l’époque, j’occupais la fonction d’animateur des débats de l’Assemblée nationale du Québec. Mon rôle consistait à expliquer aux téléspectateurs des débats télévisés le programme du jour, les fonctions, la procédure, le déroulement ainsi que l’histoire parlementaire. Cette fonction que j’ai occupée n’existe plus aujourd’hui.

 

C’est ce matin du 8 mai 1984 que Denis Lortie, lourdement armé, faisait irruption dans l’édifice de l’Assemblée nationale du Québec. Quelques minutes seulement avant d’entrer en ondes pour la diffusion des travaux parlementaires, vers 9 h 50, je me rappelle être resté estomaqué en le voyant apparaître à l’écran du moniteur que je regardais, assis dans mon studio de télévision, situé à deux pas de là où le drame se déroulait. J’ai même mis plusieurs secondes avant de réaliser ce qui se passait vraiment tellement la chose était invraisemblable.

 

Comme un tireur fou, il avançait au pas de course en faisant feu de tous côtés, un peu comme un commando en pleine opération militaire. Sa démarche meurtrière visait des députés de l’Assemblée nationale, notamment ceux du gouvernement du Parti québécois, qu’il accusait d’être responsable de tous ses maux.

 

Trois personnes sont mortes ce matin-là, victimes innocentes, et treize autres ont été blessées à des degrés divers par des balles perdues, sans parler des dizaines d’autres qui ont subi un choc psychologique. Trois personnes qui ont donné leur vie et qui sont tombées à la place des élus dont Lortie était venu faucher la vie. Quant à moi, j’ai appris cette journée-là que le pire moment pour se préparer à gérer une crise est lorsqu’elle survient. Cet événement a changé ma vie en ce que depuis cette date, j’ai voué l’essentiel de ma vie professionnelle à aider les autres à se préparer à gérer la crise, en commençant par tout faire pour l’éviter.

 

Pâle souvenir

 

Pour les plus vieux, la date du 8 mai 1984 ne veut souvent pas dire grand-chose. Les souvenirs leur reviennent quand on parle plutôt de la « fusillade de l’Assemblée nationale ». Mais chez les plus jeunes, le souvenir est en train de s’estomper. Ailleurs, dans d’autres pays, on considérerait comme des héros ceux qui sont tombés sous les balles dans la « maison du peuple » à la place de celles et ceux qui ont été choisis pour gouverner.

 

Chez nous, au début, pendant quelques années à la date anniversaire, les députés faisaient motion pour que l’Assemblée commémore l’événement et garde une minute de silence à la mémoire des disparus. Puis, la « tradition » a rapidement sombré dans l’oubli.

 

À l’époque où toutes sortes de plaques rappellent toutes sortes d’événements, il y en a une qui devrait figurer en bonne place sur les murs de l’hôtel du Parlement. Elle n’y est pas. Je crois que l’Assemblée nationale, afin de souligner le trentième anniversaire de ce sanglant épisode, devrait apposer et dévoiler cette plaque sur l’un des murs de l’hôtel du Parlement de Québec. Moi, je veux qu’on se souvienne du 8 mai 1984. Je veux me souvenir de Camille Lepage, de Georges Boyer et de Roger Lefrançois, tous trois disparus lors de cette journée funeste. Je veux dire merci aux familles de ces disparus qui ont été privées des leurs bien trop rapidement.

À voir en vidéo