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«Aucune société, nulle part dans le monde, n'est plus complètement à l'abri»

«Espérons, en tout cas, que la journée d'hier nous aura rendus plus conscients de l'inutilité, de l'absurdité et de l'inhumanité de la violence comme moyen d'expression dans une société civilisée.»
Photo: Source Les lundis de Pierre Nadeau - Télé-Québec «Espérons, en tout cas, que la journée d'hier nous aura rendus plus conscients de l'inutilité, de l'absurdité et de l'inhumanité de la violence comme moyen d'expression dans une société civilisée.»
M. le Président, cette journée d'hier, qui était tragique jusqu'à l'inconcevable et qu'ont eu à subir tout particulièrement ceux et celles qui étaient présents dans cet Hôtel du Parlement, se solde par un très lourd bilan que nous ne connaissons que trop hélas! Étant assuré de m'exprimer en notre nom à tous, à mon tour, et en m'exprimant également à titre personnel, je tiens tout d'abord à réitérer, moi aussi, nos plus sincères condoléances aux familles, aux amis et aux collègues de MM. Camille Lepage, Georges Boyer et Roger Lefrançois qui sont les victimes innocentes de cette violence inouïe et insensée. Je veux aussi assurer tous les blessés, dont certains sont encore dans un état sérieux à l'hôpital, de tous nos voeux pour un prompt et complet rétablissement. Ces hommes et ces femmes, dont certains travaillaient ici à l'Assemblée nationale depuis longtemps, nous avions appris à les connaître pour les avoir côtoyés régulièrement. Ils nous aidaient à faire notre travail de député. Ils étaient du nombre de celles et de ceux qui, quotidiennement, concourent au bon fonctionnement de l'institution centrale de notre régime démocratique. Il n'y a personne dans ce Parlement ni au gouvernement, bien sûr, qui ne se sente pas concerné par ce qui leur est arrivé et solidaire aussi de la tristesse ou encore de l'inquiétude qui affligent leurs proches.

Parmi ces gens du Parlement, au nombre des acteurs involontaires de ce drame, comme vous venez de l'évoquer — mais je crois qu'on peut le répéter; ce sera répété longtemps, d'ailleurs — il y a eu notre sergent d'armes, M. Jalbert, qui est avec nous depuis une dizaine d'années maintenant. On lui connaissait déjà bien des qualités d'efficacité, de tact, de courtoisie, d'humour aussi, à l'occasion, mais hier, il nous a révélé des qualités proprement héroïques. Le mot a été employé, il n'est pas trop fort, et tout le monde est unanime à le reconnaître. Par sa présence d'esprit, son sang-froid absolument extraordinaire, son sens du devoir et des responsabilités et un souci qui va au-delà de l'accomplissement normal de la tâche de la protection d'autrui, il a fait dévier le cours de cet événement. Il a sans doute évité que cela ne tourne encore davantage au tragique. L'Assemblée nationale est unanime — on l'a vu, il y a quelques instants — pour saluer le courage exemplaire de M. Jalbert et le remercier au nom de tous de ce qu'il a fait pour les siens. Je suis sûr aussi que c'est unanimement que nous trouverons bientôt une façon plus marquante et plus durable de concrétiser nos sentiments à son endroit.

Je souligne à mon tour, comme vous l'avez fait, M. le Président, que parmi ceux qui méritent aussi notre reconnaissance pour leur bravoure et leur efficacité, il faut souligner le travail remarquable accompli par les agents réguliers et aussi par la brigade tactique de la Sûreté du Québec de même que par les policiers de la ville. On doit reconnaître également que compte tenu des circonstances, les gardiens-constables de l'Assemblée ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour remplir leur devoir, et on sait à quel point cela a dû être difficile et éprouvant. 

En conclusion, très brièvement, je voudrais vous faire part, dans un contexte qui, pour une fois, se prête plus à un peu de réflexion qu'à un débat, de certaines interrogations qu'il est impossible de taire en ce moment. Il y a quelques jours, une couple de semaines, nous étions quelques-uns à être bloqués dans la circulation à Londres, pendant une heure et demie, deux heures, au moment de l'affaire libyenne dont tout le monde a entendu parler. [NDLR: l'assassinat d'une policière britannique devant l'ambassade libyenne à Londres] Deux jours après, toujours à Londres, à l'aéroport cette fois, une bombe faisait à son tour des victimes. On se disait qu'on avait de la chance de ne pas vivre aussi dangereusement que cela au Québec. Seulement, on avait ajouté, entre nous: Touchons du bois!

Nous savons qu'aucune société, nulle part dans le monde, n'est plus complètement à l'abri. Il faut se demander si hélas! ni la première ni la seule, notre société québécoise, entre autres choses, n'aurait pas inconsciemment développé, à un degré qui commence à faire peur parfois, une valorisation évidemment très ambiguë, fondamentalement honteuse, mais non moins réelle de la violence comme mode de règlement des conflits, même comme mode d'expression parfois.

On en avait, hélas! — il y a une forme de contagion là-dedans — un autre exemple ici même dans la ville de Québec ce matin, pour ceux qui ont appris les détails de ce qui s'est passé à la fin de la nuit.

Parallèlement, est-ce qu'on n'a pas tendance aussi chez nous — c'est vrai ailleurs — à entretenir ou, en tout cas, à laisser entretenir un mépris de plus en plus marqué pour nos institutions et pour ceux et celles qui sont appelés à les animer? Évidemment, les hommes et les femmes politiques ne sont pas exempts de défauts ni soustraits à la critique. Cela, nous le savons. Bien au contraire, je suis sûr que nous sommes les premiers conscients de cela. Mais cette double tendance que j'évoque et qui est très réelle, qui conduit d'une part à valoriser la violence, même inconsciemment, et à dévaluer le débat et tout le processus politique, est-ce que cela ne fait pas courir un danger très grave à nos institutions — potentiellement, en tout cas — un danger dont les tragiques événements d'hier ne seraient qu'un triste épisode? Ce qui m'amène forcément un seul instant à la question qui revient toujours de façon obsédante, chaque fois que l'institution parlementaire se voit perturbée par des actes violents, soit la question de la sécurité. Il est évident — vous l'avez dit vous-même hier, M. le Président — que dans aucun Parlement démocratique, de ceux que l'on connaisse en tout cas, on n'a trouvé jusqu'à présent la recette qui soit vraiment à toute épreuve si un Parlement doit en même temps demeurer démocratique. Mais une chose certaine, même si la vie des parlementaires et des gens de leur entourage a strictement le même prix inestimable que celle de tous les autres citoyens, le Parlement, lui, qui est le symbole même de la démocratie, doit pouvoir compter sur assez de protection pour qu'il puisse remplir son rôle avec le maximum possible de sérénité. Évidemment, c'est un équilibre qui n'est jamais facile à trouver.

En fait, cela nous rappelle tout simplement notre devoir fondamental de construire une société de plus en plus — et de plus en plus sûrement — fondée sur le respect des autres et sur la non-violence. Je dis bien «construire» parce que cela a déjà été dit et cela reste toujours vrai. La vraie démocratie n'est jamais une chose acquise, elle doit être méritée, d'une certaine façon regagnée et consolidée tous les jours; elle doit être respectée aussi. Espérons, en tout cas, que la journée d'hier nous aura rendus plus conscients de l'inutilité, de l'absurdité et de l'inhumanité de la violence comme moyen d'expression dans une société civilisée.
1 commentaire
  • Yvette Lapierre - Inscrite 7 mai 2014 11 h 54

    On s'ennuie de René Lévesque!

    Qui savais dire ce qu'il faut avec équilibre.