Réflexions sur l’identité du bébé à naître

Je suis une chercheuse de sens dans la vie. Je m’intéresse à la mémoire, à l’enregistrement de nos souvenirs en positif ou en négatif, et aussi à cette mémoire que nous portons et que nous transportons de génération en génération. Notre mémoire consciente et notre mémoire inconsciente. L’écriture que je pratique me donne parfois accès à cette banque de données ; tout ce que l’on sait dont on n’est pas conscient et qui influence nos choix de vie.

 

Je souhaite apporter un éclairage au débat actuel au sujet des ovules achetés, du sperme vendu, des mères porteuses.

 

Dans le cadre de mes recherches, il y a quelques années, j’ai assisté à l’Université de Sherbrooke à un colloque en anthropologie spirituelle. Denis Vasse, un jésuite psychanalyste auteur de Le temps du désir, expliquait comment s’installe le symbolisme dans la psyché du bébé. Lorsque la mère se penche sur le berceau de son nouveau-né, l’enfant entend et reconnaît les vibrations de sa voix, du verbe fait chair, de cette chair du père et de la mère, de ce lieu sacré et porteur de vie entre eux. Un enfant reconnaît les voix entendues dans l’utérus de sa mère.

 

Un enfant, depuis sa conception, enregistre tout. Si, à la naissance de l’enfant, le père est absent et que la mère souffre de solitude, tout est capté par le corps de l’enfant. Il entend comment il est reçu. La voix a une telle importance, raconte Denis Vasse, qu’un jour, un prématuré qui n’allait pas bien dans son incubateur, et à qui les parents avaient souvent chanté une chanson pendant la grossesse, a réagi quand ceux-ci se sont unis pour lui chanter la même chanson.

 

L’enfant apprend à sourire ou se refermer et détourner son visage si on l’approche. La première rencontre sera la base des relations entretenues dans sa vie sociale.

 

Le premier rejet

 

Ce premier rejet obligatoire, soit par la mère biologique ou la mère porteuse, dormira englouti dans son inconscient jusqu’au jour où un second rejet viendra le réveiller. Alors, un besoin impérieux de trouver ses origines se manifeste et chamboule la vie de la personne abandonnée. Il est prêt à tout pour retrouver sa mère et comprendre son abandon à la naissance. Souvent, ce désir se manifeste à l’adolescence ou à la naissance de son propre enfant, ou encore à la ménopause, ou lors de changements importants de la vie.

 

L’histoire québécoise est remplie de ces enfants adoptés qui, une fois adultes, ont fait des recherches acharnées pour retrouver leur mère biologique et ensuite leur père. On veut connaître d’où on vient. Connaître notre histoire, nos antécédents, mieux comprendre nos tendances, nos goûts préinscrits, nos réactions mystérieuses, bref, nous voulons retourner à nos racines. Dans les difficultés de la vie, nous y puisons nos forces, nos pulsions vitales, nos convictions, notre foi. La preuve, même si le système de protection de l’identité de la mère et des parents adoptifs était bien établi à l’époque, les fouilles se sont faites et bien des parents ont été retrouvés.

 

Quelle histoire raconter?

 

Un bébé est le fruit d’un amour entre un père et une mère. Le désir de nous reproduire dans un être, celui d’apprendre à mieux nous aimer, à devenir de meilleures personnes, devient irrésistible. Ce nouveau-né aura une histoire. Même si, à cause de grandes difficultés, il est abandonné à la naissance. La raison de l’abandon doit lui être expliquée d’une manière ou d’une autre. Il doit saisir dans son corps et son âme qu’il a été extrêmement aimé au point d’avoir été donné en adoption, gage d’une vie meilleure.

 

Qu’allons-nous raconter au petit bébé né d’une fiole de plastique choisie d’après une description physique et psychologique pour des parents homosexuels qui veulent se reproduire sans avoir recours à un partenaire de l’autre sexe ?

 

Donner la vie est un privilège. Cependant, un bébé pour soi, pour répondre à un « besoin », ce n’est pas de l’amour. Si c’était vrai, explique Vasse, ce serait comme une mère qui désire secrètement que son enfant ait toujours besoin d’elle. De telles mères cherchent dans la maternité une raison d’exister, raison qu’elles n’ont pas trouvée dans la relation conjugale. Avoir besoin exige un rapport de forces. L’idéal serait de désirer quelqu’un pour lui-même, l’aimer, dans l’exacte mesure où nous n’en avons pas besoin, où il nous est impossible de le consommer.

 

L’importance de connaître d’où l’on vient

 

Vasse écrit : « Si l’individu n’entend pas ce qu’en lui les générations précédentes ont déposé, il ne pourra s’établir à son tour comme origine d’une génération. S’il n’a pas nié la parole dont il est le fruit — celle qu’ont échangée ses parents — pour la reprendre à son compte et en assurer la portée, son souffle ne sera pas fécond. » (Le temps du désir, Seuil, 1997)

 

En offrant des ateliers de récit de vie pour adolescents en difficulté, j’ai pu constater l’importance de refaire, par le biais de différents exercices, le parcours de leur courte histoire. D’abord, reconnaître les habiletés transmises dans sa famille, celles de ses grands-parents, de l’oncle influent. Le jeune, en racontant diverses expériences, découvre l’histoire qu’il a intériorisée, son scénario intérieur. Parfois, l’ado arrive à identifier sa dynamique. Le rendre conscient d’un événement inconscient qui a conditionné sa façon d’interagir avec les autres lui donne un pouvoir sur sa vie et lui permet de projeter ses propres rêves afin de mieux se réaliser.

 

Dans nos projets de loi, réfléchissons davantage à l’importance de l’historisation de l’enfant à naître, à l’importance de connaître ses racines afin de créer un individu fort qui, à son tour, transmettra son histoire et sa filiation dans une nation forte.


L'auteure de Réinventer les rituels (CRAM 2012) et La quête du Soi (CRAM 2013)

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