Le français, c’est l’inclusion

La francisation des immigrants est une étape cruciale de l’intégration, et donc de l’inclusion.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir La francisation des immigrants est une étape cruciale de l’intégration, et donc de l’inclusion.

Madame Kathleen Weil,

 

Vous êtes redevenue cette semaine ministre de l’Immigration. J’imagine que vous en êtes très heureuse et je vous en félicite. On dit souvent que ce ministère est « petit », mais il a une place beaucoup plus importante que certains le pensent pour l’avenir du Québec. Il s’y prendra beaucoup de décisions dans les prochaines années et plusieurs débats de société y seront associés. Un mot sur le nouveau nom de votre ministère, qui annonce les couleurs de votre gouvernement : le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion. J’en conclus donc que vous êtes la ministre du MIDI. Je ne sais pas qui a pensé à « de la Diversité et de l’Inclusion », mais il ne sait visiblement pas ce qu’est un pléonasme. Peut-être, aimez-vous la poésie des figures de style, mais le changement d’appellation envoie un message troublant et des accusations gratuites à l’égard de plusieurs personnes qui vous ont précédées, comme quoi elles auraient prôné l’exclusion et l’uniformité.

 

Première ligne

 

J’approuvais les valeurs et les projets du gouvernement précédent et je suis à des millénaires de prôner l’isolement des nouveaux arrivants. En tant qu’enseignante en francisation et intervenante en première ligne sur le terrain de l’immigration, je peux vous dire que mon rôle est basé sur l’inclusion : inclure les nouveaux arrivants à la société québécoise, à la langue française, au marché du travail. Mes valeurs excluent aussi l’exclusion. Mon objectif — ainsi que celui de ceux que vous accusez d’être « fermés » —, c’est qu’ils s’intègrent à la population. Qu’ils se sentent concernés par ce qui les entoure. Par nos réalités qui sont maintenant les leurs. Qu’ils deviennent des acteurs de premier plan de la société québécoise et pas seulement des spectateurs, isolés dans leur communautarisme.

 

J’enseigne le français et la culture québécoise aux immigrants quarante heures par semaine, onze mois par année depuis sept ans. Les réalités de l’immigration sont mon quotidien. Mes premières préoccupations ont toujours rapport à la francisation. En 2013, 43,9 % de nos nouveaux arrivants n’avaient aucune connaissance de la langue française. J’estime qu’il est normal que plusieurs nouveaux arrivants n’aient pas de connaissances dans notre langue officielle, mais qu’il est de notre devoir de franciser tous ceux qui se joignent à nous de façon adéquate. Actuellement, j’ai quinze étudiants adultes dans ma classe. J’enseigne au niveau préalable, soit le stade « 0 », des étudiants à qui j’ai enseigné l’alphabet et les sons, avec tout mon coeur, ma patience, mes sourires et ma compréhension. Pouvez-vous croire que la moitié de ma classe habite au Québec depuis plus de dix ans et qu’ils sont dans ma classe ? Qu’ils ne disaient même pas « je m’appelle » il y a sept semaines ? Tout ça pour une seule raison : le Québec leur permet de se passer du français pour combler leurs besoins. Ils n’ont pas besoin de la langue pour évoluer ici.

 

Mes études de maîtrise portent justement sur les facteurs de motivation et de démotivation des immigrants allophones à apprendre le français à Montréal. Toutes les recherches tendent à prouver que la nécessité d’une langue ainsi que la volonté d’intégration à une communauté ou à un peuple tiennent un rôle primordial dans la motivation nécessaire à l’acquisition d’une langue seconde.

 

Rappeler la nécessité du français

 

Pourquoi vous parlais-je de science, de linguistique appliquée et de didactique des langues secondes ? Parce que je suis inquiète. Je ne suis pas une « prophétesse de malheur » ou une illuminée, je suis une fille rigoureuse dans mes réflexions linguistiques et je m’inquiète pour l’avenir du français au Québec, qui découle du choix qu’en feront ou pas nos nouveaux arrivants. S’ils ne sentent pas qu’apprendre le français leur sera utile, ils ne l’apprendront pas. D’ailleurs, près de 40 % de nos nouveaux arrivants ne maîtrisant pas le français ne l’apprendront pas. Plus les années passent, plus j’ai crainte qu’ils n’augmentent. C’est vous maintenant, Madame Weil, qui avez ce dossier entre les mains. Vous avez les pouvoirs de faire en sorte que les immigrants adultes apprennent le français. Bien sûr, leurs enfants l’apprendront, mais 80 % de nos nouveaux arrivants sont majeurs et donc pas concernés par les mesures coercitives de francisation. Nous ne pouvons plus, en 2014, « sacrifier » des générations comme on le faisait quand ma mère et sa famille ont immigré d’Italie.

 

Vous êtes aussi en mesure d’augmenter l’allocation à laquelle les immigrants ont droit pour apprendre le français; de cette façon, l’apprentissage de la langue ne sera plus en concurrence avec le marché du travail. J’ai perdu, seulement pour cette session, le cinquième de mes étudiants pour cette raison, et c’est le reflet de presque toutes les classes de francisation. Si l’effort demandé est trop grand pour ce qu’il rapporte, la motivation à apprendre une langue chute vertigineusement. Ce n’est pas moi qui l’invente.

 

L’État a toute une responsabilité : plus le Québec projettera l’image d’une société francophone qui fonctionne en français, plus les nouveaux arrivants seront nombreux à choisir le français. Plus l’État se « bilinguisera », plus nous aurons de la difficulté à amener nos immigrants à s’orienter vers le français. À cet égard, votre gouvernement a envoyé un message fort contradictoire lorsque vous, ministre de l’Immigration, — donc modèle — ainsi que plusieurs de vos confrères avez prêté serment « en bilingue » à l’Assemblée nationale. Quel mauvais message vous avez envoyé aux nouveaux arrivants ! À moins que votre gouvernement veuille bilinguiser l’État et ainsi nuire considérablement à la motivation et à l’apprentissage du français chez nos nouveaux arrivants ? On ne peut pas dire que vous avez encouragé les nouveaux arrivants à apprendre le français à agir comme vous l’avez fait plus tôt cette semaine. Vous leur avez démontré que ce n’était pas nécessaire.

 

En tant qu’enseignante en francisation, je sais que l’apprentissage du français par les immigrants constitue un moyen de participer activement à la vie professionnelle, sociale, politique et culturelle du Québec. J’espère qu’en tant que ministre de l’Immigration, vous en êtes consciente aussi.


L'auteure est enseignante en francisation des immigrants, candidate à la maîtrise en didactique du français langue seconde, auteure de Québec cherche Québécois (Stanké, 2013)

21 commentaires
  • Hélène Paulette - Abonnée 29 avril 2014 00 h 58

    Stratégie libérale

    C'est justement le gouvernement Charest qui a coupé dans la francisation, avec Mme Weil au commande....Il ya certainement une stratégie derrière tout ça. Merci quand même pour votre magistrale démonstration!

  • Léonce Naud - Abonné 29 avril 2014 05 h 49

    Pourquoi pas un Ministère de l'Absorption, comme en Israël ?

    En Israël, pays que Mme Kathleen Weil connaît certes assez bien, le Ministère responsable de l'immigration s'appelle le Ministère de l'Absorption (Misrad Haklita).
    Et on est d'accord que ce qui est bon pour pitou est bon pour minou. Qu'en pense Mme la Ministre? Re. http://www.moia.gov.il/English/pages/default.aspx

  • Martin Pelletier - Inscrit 29 avril 2014 06 h 57

    L'exemple israélien

    Les Israéliens envoient des agents en France enseigner l'hébreu et sensibiliser les Juifs à l'idéal sioniste.
    Imaginez que si le Québec envoyait des agents en Chine ou en Inde enseigner le français-québécois et sensibiliser les candidats à l'idéal de la souveraineté.
    Ce qui est bon pour pitou est aussi bon pour minou

    http://www.slate.fr/story/82957/juifs-france-antis
    pour attirer des immigrants en Israël, Benjamin Netanyahou a décidé de frapper fort. Dans une première étape, il a décidé d'augmenter la propagande en France grâce à trois nouveaux envoyés à l’Agence juive, trois nouveaux diplomates à l’ambassade israélienne et plusieurs jeunes émissaires qui sillonneront les écoles françaises. Des professeurs seront détachés pour l’enseignement de l’hébreu en France et pour sensibiliser les Juifs à l’idéal sioniste.

  • sylvie moses - Inscrite 29 avril 2014 07 h 57

    Stratégie pour faire du Québec une province anglo-canadien

    Très bon texte sur la francisation au Québec.
    Il est clair que parti libéral du Québec vont remettre en marche leur stratégie pour endormir la population et contrer le réveil face au fédéralisme et l'anglicisation.

    Stratégie en six points pour assimiler un peuple.
    1-Ouvrir les portes de l’immigration toutes grandes.
    2-Couper les budgets de la francisation au minimum afin de pousser les nouveaux arrivants vers la langue anglaise.
    3-Privatiser l’économie des grandes institutions de la province comme Hydro-Québec, la SAQ et les services de santé. Cartes déjà annoncé par M. Couillard, vente de 10% des actifs et ces mégas cliniques, dissoudre notre capacité financière.
    4-Mettre en place des dirigeants et des consultants qui favorisent les multinationales et les grandes banques plutôt que les PME et les compagnies québécoises via la Caisse de dépôt, Hydro-Québec, SAQ, Investissement Québec.
    5-Faire des coupures dans des programmes sociaux qui s’autofinancent seuls en faisant croire à la population que ces derniers coûtent trop cher.
    6-Faire des coupures dans la culture, afin de diluer toute identité québécoise.

    Vous reconnaitrez probablement cette stratégie qui est bien en place depuis le dernier référendum. Les fédéralistes ont un grand avantage, celui de mettre en place des stratégies qui se font en douce dans le temps, mais depuis le règne Charest, c’est une machine très bien huilée qui est mise de façon insidieuse dans nos institutions.

    Ne pas oublier toutes les nominations que Charest avait annoncé avant de quitter le pouvoir, contré le gouvernement Marois et ralentir tout changement dans la structure gouvernementale. Mettre des bâtons dans les roues, afin d’éviter de trop gros changement dans l’organigramme de leur stratégie.

    Il apparait donc évident que le réveil de la population sera brutal, car le gouvernement de Couillard reprend exactement là, ou Charest a arrêté. Dissoudre le français à Montréal et en faire la ville de banlieue d’Ottawa. Par

    • Réal Ouellet - Inscrit 29 avril 2014 11 h 14

      Bien noter aussi qu'à Montréal, les libéraux ont maintenant la collaboration de M. Coderre...

      Réal Ouellet

  • François Dugal - Inscrit 29 avril 2014 07 h 58

    Une enseignante

    En tant qu'enseignants, vous possédez une inestimables expérience de terrain.
    Voilà ce qui vous discrédite totalement aux yeux de la ministre, madame Longpré. Madame la ministre à l'oreille de ses ses sous-ministres qui incarnent l'omniscience, ne le saviez-vous pas?