Pour un débat raisonné sur la «gestation pour autrui»

La conviction d’avoir changé la vie d’un couple est vue comme source d’accomplissement.
Photo: Associated Press sitthixay Ditthavong La conviction d’avoir changé la vie d’un couple est vue comme source d’accomplissement.

L'annonce de Joël Legendre et de son conjoint de la naissance prochaine de leurs fillettes grâce à ce qu’on appelle dans le langage populaire une « mère porteuse » suscite énormément de réactions.

 

On ne peut nier que la gestation pour autrui pose des enjeux éthiques importants, non seulement en regard des questions qu’elle soulève, mais également parce qu’elle contrevient de façon notoire aux représentations de l’« imago » maternelle. Lorsqu’en plus elle est faite pour le compte d’un couple gai, elle ne peut qu’être dévalorisée et sujette à caution. La réitération de la sacralisation de la place des femmes auprès des enfants, malgré des années de féminisme pour s’en défaire, revient au galop dans le discours entourant la question. Les arguments maintes fois utilisés pour dénoncer la pratique — l’instrumentalisation des femmes et la chosification des enfants — s’ils ne peuvent être évacués de la conversation sur le sujet, témoignent néanmoins d’un paternalisme et d’un conservatisme de bon aloi. De fait, les sociologues, juristes et éthiciens qui se positionnent sur le sujet, le font en évacuant du revers de la main la parole des premières personnes concernées, c’est-à-dire les femmes qui pratiquent la gestation pour autrui et les couples qui en bénéficient.

 

Or, mes recherches auprès de parents d’intention ayant eu des enfants grâce à la gestation pour autrui illustrent des histoires beaucoup plus nuancées alors que ces femmes, loin d’avoir été instrumentalisées par des couples en mal d’enfants, sont plutôt intégrées dans la genèse de l’histoire familiale. Qui plus est, dans les contextes de gestation pour autrui dirigée — comme c’est le cas de Monsieur Legendre et de son conjoint —, les femmes concernées considèrent avoir posé un geste important dont elles sont fières. La conviction profonde d’avoir changé la vie d’un couple est vue comme source d’accomplissement. Considérer ces femmes comme étant instrumentalisée par le geste posé, par-delà leurs propres représentations sur la question, contribue encore une fois à considérer les femmes comme des personnes vulnérables, ayant besoin d’être protégées — y compris d’elles-mêmes — et non pas comme des actrices de leur propre vie, capables de prendre des décisions, fussent-elles socialement controversées. Quant à l’argument de la chosification des enfants, il faudrait expliquer qui sont les parents qui font des enfants, non pas pour répondre à un désir d’actualisation personnelle ou conjugale, mais par pure abnégation. On fait des enfants d’abord et avant tout pour soi et en cela, les parents qui le deviennent grâce à la gestation pour autrui ne diffèrent pas des autres.

 

Comme le souligne si justement la juriste Marcela Iacub, les couples infertiles font face à de multiples remises en question de leur désir d’enfant, souvent vu comme étant moins authentique, comme si leurs capacités reproductives mettaient les couples féconds forcément à l’abri de tout questionnement quant à la justesse de leurs motivations à fonder une famille. En ce sens, ce néodiscours du pseudo « droit à l’enfant » ne s’applique pas que dans les cas où les couples ont besoin d’aide pour concrétiser leur projet parental.

 

Le groupe de travail Filiation, origines et parentalité, présidé par la sociologue Irène Théry, vient de déposer au gouvernement français un imposant rapport portant sur des propositions de réforme du droit de la famille. Concernant la gestation pour autrui, le groupe de travail en appelle à la construction d’un débat argumenté, loin des a priori et des jugements de valeur. On ne peut qu’espérer qu’un tel débat argumenté, basé sur l’analyse de données empiriques issues de différentes disciplines, ait lieu au Québec sur la question.

17 commentaires
  • Gaetane Derome - Inscrite 26 avril 2014 01 h 26

    La question est:le contribuable doit-il payer?

    Je ne nie pas les faits que l'auteur du texte rapporte,il se peut que des femmes soient fieres d'etre meres porteuses et ainsi contribuer a un projet pour un couple hetero ou homosexuel,je ne fais pas de difference tant qu'a moi.Le probleme est plutot,puisqu'il ne s'agit pas de condition d'infertilite relevant des parents,dans le cas de M.Legendre les services de fertilite,de fecondation in vitro ont ete offert a la mere porteuse qui n'est pas a mon sens le vrai parent ici,pourquoi la RAMQ rembourserait les frais.Surtout que c'est assez dispendieux.

    Je ne remet pas en cause le service de fecondation in vitro de la RAMQ offert aux couples infertiles,je pense simplement qu'il devrait y avoir des balises plus claires.

  • Eric Lessard - Abonné 26 avril 2014 05 h 58

    Merci

    Cette lettre est un beaume au coeur après celle d'hier qui parlait de «délire»...

  • Luc Lepage - Abonné 26 avril 2014 08 h 07

    Sujet et objet

    Il s'agit néanmoins de commerce. Enlever l'argent et vous verrez ce que "pour autrui" restera. L'individualisme forcené de certains et certaines nous mène vers une nouvelle forme d'eugénisme.C'est mal dire que l'on a droit à l'enfant:l'enfant n'est pas un dû. Il n'est pas de l'ordre du "corps", selon la distinction que fait Pascal, il est de l'ordre de l'amour. A tout confondre, on finit par se déifier soi-même. Et un objet, on peut le retourner, l'abandonner ou le reclycler. Après moi: le déluge quoi.

  • Pierre Couture - Inscrit 26 avril 2014 08 h 18

    Appeler un chat un chat

    «Gestation pour autrui», «mère porteuse» etc. Toutes de belles appellations pour cacher la réalité toute crue qu'il s'agit ici de la traite d'êtres humains.

    Nous sommes en présence ici d'un marché où les bébés sont en vente libre.

    Cessons de nous voiler la face et, plutôt que de nous soucier de capitaux et de revenus, tâchons donc de nous préoccuper de l'avenir de ces petits êtres sans défense vendus par leur «mère» et achetés grâce à nos impôts.

  • Johanne St-Amour - Inscrite 26 avril 2014 09 h 22

    Prostitution, assistance sexuelle et gestation par autrui!

    Donc, Mme Côté, après les "services sexuels", c'est-à-dire prostituer les femmes pour satisfaire les désirs des hommes, et l'assistance sexuelle pour les handicapés que promouvoit Martin Matte, il ne restait plus que la location d'utérus pour, cette fois-ci, briser les limites biologiques des hommes?

    Votre conception du féminisme est retorse: la gestation par autrui permettrait selon vous d'empêcher «la réitération de la sacralisation de la place des femmes auprès des enfants»? Il ne faut surtout pas mesurer les conséquences de tous ces «services» demandés aux femmes pour faire de telles affirmations gratuites. Doit-on vraiment aller jusque-là pour prouver que les femmes ne sont pas les seules à prendre soin des enfants?

    La marchandisation du corps des femmes semble ne pas avoir de limites!

    • Julie Trudeau - Inscrit 26 avril 2014 14 h 18

      Le parrallèle avec la prostitution est boiteux en ce sens qu'il est démontré que la très grande majorité de ces femmes commencent à se prostituer en moyenne à l'âge de 14 ans et que presque l'entierté d'entre elles sont sous le joug de réseaux criminels. Je doute que cela soit le cas des mères porteuses n'est-ce pas? Encore moins celle qui sont des amies, comme pour la situation dont on a parlé cette semaine.

      D'autre part, ce sont surtout les couples hétérosexuels qui ont des enfants de cette façon. D'ailleurs, il y a un jugement qui a fait grand bruit voilà quelques années et c'était dans une situation de couples hétérosexuels. Donc, la "location d'utérus" (quel mépris pour les femmes!), n'est pas que "pour briser les limites biologiques des hommes".

    • Johanne St-Amour - Inscrite 26 avril 2014 16 h 58

      Si vous avez bien lu mon commentaire Mme Trudeau, je souline les dommages de la marchandisation en générale du corps des femmes: prostitution, assistance sexuelle et gestation pour autrui (et oui, j'affirme que c'est de la location d'utérus!).

      Pour hétérosexuel-les ou pour homosexuelles, je crois que la gestation pour autrui est inacceptable. Et je ne crois pas que la gestation pour autrui soit un élément pour la libération des femmes. Loin de là! Il est assez comique d'ailleurs de lire les propos de Mme Côté qui parle de se défaire de la sacralisation de la place des femmes auprès des enfants, mais qui est d'accord avec l'instrumentalisation du corps des femmes dans le cas de la GPA. Aucun sens!

    • Julie Trudeau - Inscrit 26 avril 2014 20 h 54

      Manifestement, vous n'avez pas compris le texte. Le texte nie qu'il y ait instrumentalisation, du point de vue des femmes concernées. Mais je présume que vous savez mieux qu'elles ce qui est mieux pour elles. Vous êtes d'un paternalisme consommé...

    • Johanne St-Amour - Inscrite 27 avril 2014 21 h 46

      M'accuser d'être paternaliste n'est pas un argument de débat. La gestation par autrui n'est pas une question individuelle, c'est une question qui concerne toute la société, les choix de société!

      Les choses les plus importantes dont on fait fi dans la GPA, comme dans la prostitution ou l'"assistance sexuelle" ce sont des émotions des femmes concernées et des conséquences de ces gestes sur toutes les femmes et sur la société.