Le gouvernement Couillard peut sauver la réforme de 2006

La mise en avant de la souveraineté dans la refonte du programme d’histoire sous la ministre Marie Malavoy rend partisan un cours qui ne doit pas l’être.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La mise en avant de la souveraineté dans la refonte du programme d’histoire sous la ministre Marie Malavoy rend partisan un cours qui ne doit pas l’être.

Ces jours-ci, on discute beaucoup de ce qu’il adviendra de l’héritage du Parti québécois à propos de l’enseignement, en particulier du projet de réforme du programme Histoire et éducation à la citoyenneté du second cycle du secondaire, dont la matière est l’histoire du Québec. Ce projet venait tout juste d’être déposé lorsque les élections ont été déclenchées. Il importe aujourd’hui d’y revenir, car ce projet risque fort d’être politiquement orienté.

 

Rappelons les faits. En 2006, le ministère de l’Éducation a présenté un nouveau programme d’histoire du Québec, en remplacement de celui qui alors datait de plus de vingt ans. Il s’agissait de tenir compte des changements survenus depuis, tant du côté de la société québécoise que de la discipline historique. Ce programme traite d’économie, de travail, de culture et de santé, des Amérindiens, des femmes et des communautés culturelles… bref, de tout ce qui compose l’histoire d’une société dans son ensemble et sa variété. De tels objets d’études participent de ce que l’on entend généralement par histoire sociale ; sans renier pour autant les aspects d’histoire politique et institutionnelle.

 

C’est cependant cette ouverture au social qui, au lendemain du dévoilement du programme en 2006, a soulevé l’ire d’une poignée de nationalistes conservateurs. Selon eux, élargir ainsi la matière enseignée serait la perte de l’histoire à trame politique. Cette histoire, on la connaît depuis longtemps, c’est celle de la tradition, celle ordonnée selon une succession d’événements — la Conquête, les rébellions, le rapport Durham, l’Acte d’Union, la Confédération, les deux référendums. Bref, une succession des événements malheureux ayant ponctué les luttes canadiennes-françaises pour la survivance. Plusieurs, dans le mouvement souverainiste, continuent à les estimer indispensables pour justifier « le projet » et maintenir vive la flamme du désir souverainiste.

 

Ces nationalistes conservateurs, issus d’une demi-douzaine d’organismes apparentés — notamment la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, le Mouvement national des Québécoises et des Québécois, la revue Action nationale, la Fondation Lionel-Groulx… —, ont formé une Coalition pour l’histoire qui a piloté, à travers les médias notamment, une opposition opiniâtre au programme de 2006. Pour elle, l’enjeu est de combattre l’histoire sociale et de ramener l’histoire politique, ordonnée selon « la trame nationale ».

 

Le poisson de la souveraineté

 

La Coalition a l’oreille du Parti québécois, qui a inscrit dans son programme la revendication centrale de la Coalition : le cours d’histoire sera revu, est-il écrit, « en privilégiant la connaissance des événements politiques de l’histoire nationale du Québec ». Le Parti québécois une fois au pouvoir, Marie Malavoy devient ministre de l’Éducation et précise d’emblée que l’enjeu majeur de l’enseignement de l’histoire, c’est la question nationale et la souveraineté : « On a un peu noyé le poisson de la souveraineté », déclare-t-elle.

 

La ministre forme alors un comité de deux personnes qui, après consultation, a mission de proposer un projet de réforme du programme. Le sociologue Jacques Beauchemin, penseur influent du nationalisme conservateur, dirige le comité ; Nadia Famhy-Eid, une professeure d’histoire à la retraite de l’UQAM, lui est associée. Le comité a déposé son rapport en février, un mois avant le déclenchement des élections. On en est là.

 

Comme on pouvait s’y attendre, le rapport Beauchemin–Famhy-Eid est bien conforme aux voeux du Parti québécois et de la Coalition. Ce qui est central dans ce rapport, c’est la proposition de revenir à un programme ordonné selon la trame nationale. En veut-on une illustration ? Dans la partie argumentative de ce petit rapport, quarante pages bien aérées, on compte 25 fois les mots « trame nationale », dont 13 fois « la trame nationale ». Comme il est expliqué, la trame nationale doit servir de fil conducteur vers la question nationale « qui organise et singularise l’histoire du Québec, depuis les premiers balbutiements d’une communauté découvrant sa singularité jusqu’aux méandres de la “ question nationale ” telle qu’elle circonscrit aujourd’hui nos conflits et nos rassemblements » (p. 41).

 

Pour un programme moderne

 

Il est donc facile de reconnaître ce que cela implique. D’autant plus facilement que dans les milieux nationalistes-conservateurs, ladite trame nationale apparaît souvent comme synonyme de cheminement vers la souveraineté. Ainsi, chez un des principaux animateurs de l’opposition au programme actuel, l’historien Éric Bédard, qui, commentant la défaite du Parti québécois du 7 avril, explique : « On annonce un peu vite la défaite du mouvement souverainiste. Cette trame nationale traverse notre histoire. »

 

Le ballon est maintenant entre les mains du nouveau gouvernement. Durant la campagne électorale, Philippe Couillard a déclaré : « Je veux m’assurer qu’on est dans une direction de mieux informer les gens de notre histoire, et qu’il n’y ait pas de teinte politique partisane, qui est parfois subtile. » Le moment est venu de s’en assurer. Et de procéder pour sauver un enseignement de l’histoire de qualité qui peut encore être sauvé, un enseignement de l’histoire moderne sachant tenir compte des réalités de notre époque et des besoins des élèves d’aujourd’hui.

 

Sauver l’enseignement de l’histoire en préservant la forme moderne du programme en vigueur, cependant, n’empêcherait pas de corriger certains des irritants que les enseignants ont constatés dans leur pratique, et dont plusieurs, il est juste de le dire, sont mentionnés dans le rapport Beauchemin–Famhy-Eid. Nous pensons par exemple au rétablissement d’une chronologie continue, à une rédaction plus claire du programme, à la clarification des connaissances à faire acquérir… Le rapport propose aussi d’accroître la part de l’histoire dans la formation des maîtres, ce que nous appuyons.


Christian Laville, didacticien de l’histoire et professeur émérite à l’Université Laval

Michèle Dagenais, historienne et professeure titulaire à l'Université de Montréal

25 commentaires
  • Nicolas Bouchard - Abonné 23 avril 2014 02 h 20

    In medio stat virtus

    Le texte de l'auteur aurait pu être intéressant s'il n'avait pas affublé les gens ne pensant pas comme de lui de « poignée de nationalistes conservateurs ». Il se discrédite en s'attaquant aux gens et non à leurs idées.

    La fameuse « trame nationale » que l’auteur semble tant détester me semble tout simplement le moyen le plus simple et le plus efficace pour donner une compréhension de la chronologie des évènements à des étudiants (sec II & IV) qui ont souvent des connaissances historiques de base bien limitées, ce qui est normal à leur âge. Après tout, la « trame narrative » est encore le moyen privilégié de plusieurs cours de base en histoire à l’université. Alors, assez bonne pour le cégep et l’université mais trop simplette pour le secondaire ?

    Peut-être que M. Laville aurait préféré que l’histoire du Québec soit remplie de révolutions glorieuses, de conquêtes mémorables et d’avancées prodigieuses. Que cela ne lui en déplaise mais ce n’est pas le cas. La plupart des grands évènements de notre histoire sont malencontreusement « malheureux ». Le peuple québécois est un peuple résilient, tel l’explique Boris Cyrulnik dans son livre : « Un merveilleux malheur ».

    C’est de cette résilience, « trame narrative » de notre « trame nationale » qu’il faut parler. Une résilience dont il faut être fier et en raconter les vertus et les succès et non la cacher, comme s’il ne s’agissait de qu’une succession d’échecs et de revers.

    Vouloir parler de tous autres sujets ne fera qu’ignorer le cœur de notre histoire. Au lieu de chercher d’autres « pans » de notre histoire à raconter, comme l’histoire sociale, trouvons plutôt d’autres façons de présenter aux nouvelles générations notre « trame nationale » et qu’elles en soient fières, peu importe l’orientation politique des professeurs ayant créé le programme.

    Nicolas B.

    • Nicole Bernier - Inscrite 23 avril 2014 06 h 54

      N'y a-t-il pas une différence importante entre "la trame nationale" basée sur l'idéologie du nationalisme et "la trame narrative" qui présente les tensions entre différents groupes d’individus organisés autour de choix de croyances, de visions politiques et sociales différentes.

      Quand j'entends les gens répétés, comme vous M. Bouchard, que les jeunes du secondaire ne peuvent pas comprendre des trames narratives complexes,
      - je comprends pourquoi les jeunes à l'université qui survivent à la sous-estimation de leur potentiel sont généralement de bons reproducteurs qui manquent de capacité créative pour solutionner les problèmes complexes de nos sociétés
      - je comprends pourquoi les jeunes préfèrent s'enfermer dans le monde de la technologie et de la fiction qui est capable de mettre en tensions différentes forces sociales et qui stimulent fortement leurs capacités d'interactions que le milieu scolaire qui les oblige pendant tellement d'années à répéter des trames narratives simplistes où on exclu la majorité des intervenants.

      Je ne crois pas que l'on refuse aux jeunes la complexité des explications parce que les jeunes sont incapables de les comprendre, mais bien parce que les vieux refusent de se décentrer de leur propre idéologie pour regarder l'histoire du point de vue de d'autres artisans de cette histoire...

      Comment un professeur peut-il bien mettre en scène ce que la conquête occidentale a signifié pour les autochtones? Les tensions entre les différentes ethnies occidentales et autochtones? Ce que la conquête anglaise a signifié pour les francophones? Ce que les immigrants d'Europe fuyaient en choisissant les "terres sauvages" à conquérir?

      Les jeunes pourraient être aussi fascinées qui le sont pour le monde de la fiction (et la mémoriser avec passion) si elle leur était racontée avec passion...

    • Nicolas Bouchard - Abonné 23 avril 2014 12 h 03

      Madame Bernier,

      Si vous voulez arguer qu'un élève de sec II à la même compréhension historique des faits qu'un étudiant en fin de baccalauréat, libre à vous mais je vous souhaite bonne chance, les faits et la logique même est contre vous. Il vous est facile d'avancer une théorie expliquant pourquoi les jeunes sont ainsi et pourquoi les vieux font cela, mais il est hautement plus difficile de la prouver et cela, vous ne l'avez pas fait d’un iota jusqu'à date.

      Certes, on pourrait parler de mille et une choses historiques aux jeunes générations. Tout comme on pourrait vouloir enseigner toujours plus de mathématique, de physique, de chimie et etc. Pourtant, on ne s'attend pas à ce qu'un élève du secondaire comprenne les mathématiques quantiques simplement si on lui enseignait.

      Pourquoi ce dédain envers les sciences sociales comme si n'importe qui pouvait comprendre n'importe quoi à n'importe tel moment de sa vie académique. Pour aider ces jeunes à croitre dans leur compréhension de l'histoire, une discipline académique exigeante nonobstant ce que bon nombre de gens peuvent penser, il faut y aller par étape comme toute chose. La trame narrative, bien qu’imparfaite, leur donne cette charpente qui leur permettra de greffer tout nouveau acquis intellectuel. L’inverse, enseigner des concepts supposés être vu au cégep et à l'université et requérant une compréhension « post-secondaire » à des élèves du secondaire ne leur apporterait pas grand-chose.

      Votre pensée est binaire. Trame narratives simplistes c. histoires sociales palpitantes. Si vous relisez (ou lisez correctement) mon texte, vous verrez que je parle justement de fierté. De donner le gout à nouvelles générations d'en savoir plus. L'état et l'école ne pourront jamais tout enseigner au niveau de l'histoire aux élèves mais ils peuvent leur transmettre le désir d'être autodidacte et de lire par eux-mêmes. Ce serait à mon sens, une réalisation incroyable.

      Nicolas B.

    • Nicole Bernier - Inscrite 23 avril 2014 16 h 20

      M. Bouchard

      vous passez trois paragraphes à déformez totalement mon argument et
      dans votre paragraphe résumé de votre texte, vous démontrez justement que mon texte concerne une stratégie pédagogique alors que vous vous argumentez sur des valeurs que vous voulez transmettre en les opposant à d'autres

      Ce que je voulais dire:
      C'est comme l'enseignement du français, les jeunes du primaire dont je supervisais les devoirs apprenaient les mêmes règles que je révisais dans mon cours de bacc quand je suis retournée aux études. Les jeunes étaient tout à fait étonnés de voir que mon cours avait un lien direct avec leurs difficultés et leurs devoirs... Ces jeunes quand ils parvenaient à maîtriser certaines de leurs difficultés, ils avaient l'impression d'avoir accompli de grandes choses, ils étaient fiers et cela les connectaient totalement avec l’ensemble du parcours de l’éducation formelle.

      On peut enseigner la physique ou les mathématiques linéaires ou la physique ou les mathématiques quantiques aux jeunes de 12 ans et aux jeunes adultes de l'université, cependant le contenu et la stratégie pour y parvenir seront différents... mais le contenu complexe est de même nature

  • Sylvain Deschênes - Abonné 23 avril 2014 06 h 15

    conservateurs?

    Des conservateurs partout, on dirait, surtout si on ne mentionne pas les éléments qui contredisent l'épithète dont on affuble tout opposant au programme de 2006.

    Nadia Fahmy-Eid serait une conservatrice allergique à l'histoire sociale tout en étant reconnue pour son expertise et son implication en histoire des femmes?

    Il suffit de s'informer un peu pour comprendre la démagogie du propos.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 23 avril 2014 07 h 07

    Nation : plus que politique, existentielle

    "L'énoncé n'est rien. s'il n'est un moyen" (Georges Bataille)

    L'enseignement de notre histoire est hautement politique. Et tourne autour d'un thème existentiel : la nation. Pour les uns (fédéralistes), l'éteindre dans la mémoire, pour les autres (Souverainistes), l'imposer en proposant le seul moyen pour assurer sa pérennité : les assises d'un État souverain.

    Avec le retour des libéraux au pouvoir on comprends que «la trame nationale» va prendre le bord de l'oublie. Mais jamais assez rapidement pour certains, comme l'auteur de cette lettre ; d'où son ton méprisant qui trahit son impatience de voir la genèse de notre nation disparaître comme sujet de l'histoire.

    • Nicole Bernier - Inscrite 23 avril 2014 08 h 28

      L'Histoire n'est pas une explication binaire et simpliste fédéraliste/nationaliste...

      Ce qui manque aussi à ce débat, c'est le rôle fondamental des conteurs.

      Il y a des romans historiques qui traduisent mille fois mieux un contexte historique que ces trames narratives simplistes

    • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 23 avril 2014 10 h 26

      "N'en déplaise aux historiens, l'histoire n'est pas leur monopole." (Antoine Prost)

      Pour ma part je m'en tiens à une lecture géopolitique de notre histoire nationale ( La genèse de l'État du Québec, assise de la nation).

      La genèse de l'État suppose des changements de statuts, lesquelles résument et portent l'histoire. Rien à voir avec des explications binaires. Que de l'existentiel.

  • Michèle Poupore - Inscrite 23 avril 2014 07 h 16

    Pour un institut indépendant chargé du curriculum

    La population québécoise est polarisée au niveau politique, c'est ce qui a pesé dans le choix d'une éducation à la citoyenneté jumelée au cours d'histoire . Le programme scolaire québécois en histoire permet aux élèves de comprendre les divers courants de pensée et de faire des choix de manière raisonnée.

    Ce qui s'est produit au cours des dernières années est inacceptable. Un parti politique ne devrait pas privilègier un courant de pensée et instrumenter le programme d'histoire en sa faveur. Le Nationalisme conservateur peut certes être étudié mais il ne doit pas être imposé.

    Afin que cela ne se répète pas, il existe des solutions. D'abord que l'on crée un institut indépendant, tel qu'il existe en Suède, chargé d'élaborer le curriculum scolaire. Puis, que l'on confie l'enseignement de l'histoire à des spécialistes formés capables de détachement. Que les enseignant(e)s d'histoire soient en mesure de présenter dans le cadre de l'histoire sociale toutes les options politiques.

  • François Dugal - Inscrit 23 avril 2014 08 h 00

    Un chat

    Remplacer l'histoire, vecteur de chicanes, par une onctueuse sociologie consensuelle et unificatrice afin de fabriquer les citoyens paisibles du "plusse meilleur" pays du monde, voilà donc votre programme, chers esprits supérieurs universitaires.
    Vous devriez au moins avoir l'honnêteté d'appeler un chat, un chat.

    • Benoît Gagnon - Inscrit 23 avril 2014 12 h 44

      Tout à fait d'accord avec votre énoncé.