Rompre avec le «À la prochaine fois!»

La désormais célèbre phrase de René Lévesque accable les générations suivantes d’une promesse à remplir.
Photo: Jacques Nadeau - Archives Le Devoir La désormais célèbre phrase de René Lévesque accable les générations suivantes d’une promesse à remplir.

« [L]es Canadiens français sont capables de tout, voire de fomenter leur propre défaite. » — Hubert Aquin

 

Que signifie la défaite du Parti québécois le 7 avril ? Un jugement porté par la population sur le leadership de Pauline Marois durant la campagne, ou bien le résultat d’un refus partagé de la stratégie identitaire qui a conduit au projet de charte des valeurs, voire le désaveu terminal du projet souverainiste ? Pour penser l’événement, il nous faut le situer dans l’histoire.

 

Au soir du référendum de 1980, René Lévesque, qui n’a pas su alors endosser le rôle historique qui lui était assigné par le destin, a terminé son discours visant à réconforter les partisans en déclarant : « Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire à la prochaine fois. » Ces mots, sacralisés depuis par la mémoire collective, ont semblé porter une promesse, assumée par toute une génération, de reconduire le rêve perdu dans l’avenir. Depuis, nous sommes devenus les prisonniers de cette promesse, condamnés à reprendre inlassablement la même tâche, chaque fois vaincus, toujours persuadés de réussir. Nul doute que cet enfermement imaginaire a puissamment contribué à établir l’impasse dans laquelle le Québec se trouve aujourd’hui. Et le sortilège s’est poursuivi au soir de la dernière défaite électorale du PQ, alors que le maître d’oeuvre de la charte, malheureuse charte, a surpris tout le monde en entonnant le « on veut un pays ». Ce fut un moment d’une profonde tristesse, à tout le moins pour tous ceux qui ont souhaité un autre pays que le pays réel.

 

Tristesse, dis-je, mais plus encore faudrait-il parler de l’insondable déni que recouvre cette déroutante maladresse de l’ancien ministre. Ce dont nous avons le plus besoin, pour ouvrir l’avenir à nouveau, c’est d’une froide et résistante lucidité qui nous permettrait de nous libérer de la fascination exercée par la promesse faite autrefois par Lévesque, de manière à ce que nous puissions enfin sortir, tous ensemble, du cul-de-sac où elle nous a conduits. Car, il faut bien le reconnaître, au lendemain de cette nouvelle défaite, nous aurons à définir l’avenir en délaissant les rêves d’hier, car il est des rêves qui se transforment en cauchemar dès lors qu’ils reviennent inlassablement nous hanter. La promesse d’un lendemain où le pays rêvé deviendrait enfin réel contribue aujourd’hui au désarroi dans lequel se trouvent le mouvement souverainiste et, avec lui, l’ensemble de la société québécoise. Voilà pourquoi il nous faut maintenant apprendre à quitter le pays rêvé pour revenir au pays réel.

 

Le Canada, seul pays réel

 

Mais qu’est-ce que revenir au pays réel ? C’est d’abord et avant tout reconnaître lucidement que l’indépendance du Québec devient chaque jour, si ce n’est impossible, à tout le moins toujours plus improbable. Et que cette improbabilité ne tient pas tant aux événements du jour, mais bien plutôt aux mouvements profonds qui traversent notre société depuis plusieurs générations. Notre individualisme, par exemple, est tel que nous avons peine à concevoir une liberté qui ne soit pas qu’individuelle, sous la forme de droits notamment, de sorte que l’idéal d’une autonomie politique pour la communauté québécoise s’amoindrit dans les consciences. Qui donc, aujourd’hui, oserait espérer, comme Miron autrefois, la venue au monde d’une « humanité québécoise » ! Et quand donc reconnaîtrons-nous, à la suite de Pierre Bourgault, que l’indépendance n’a jamais été une affaire d’économie, ni même un projet de société et encore moins une réanimation tardive de notre identité collective, mais, depuis toujours, un appel à la liberté de chacun par la liberté accordée à tous dans la cité commune ? Or, à ce qu’il semble, c’est cette liberté-là qui se meurt aujourd’hui dans la conscience des Québécois et c’est cet événement silencieux, mais si décisif, qui fait en sorte que le pays rêvé semble destiné à demeurer tel.

 

Mais qu’est-ce donc, enfin, que revenir à ce pays réel ? La réponse à cette question ne peut qu’être brutale pour celui qui a espéré que le Québec devienne une nation, au sens proprement politique : cela signifie que notre tâche consiste désormais à redevenir des Canadiens français, ce que d’ailleurs les Québécois n’ont jamais cessé d’être, si ce n’est dans leur imaginaire. Après tout, n’avons-nous pas, souverainement, choisi de demeurer des Canadiens parlant français ? Revenir au pays réel, dès lors que la promesse du pays rêvé s’efface dans les consciences, c’est, par conséquent, adopter une politique plus réaliste, en accord avec les possibilités d’action effective, une politique qui tienne compte que notre seul pays véritable est le Canada.

 

On comprendra sans difficulté qu’un tel retour au Canada français ne peut être, aux yeux de tous ceux qui ont rêvé d’indépendance, qu’une démission à soi-même puisque précisément ce rêve partagé fait partie, de manière si intime, si distinctive, de leur être historique. Voilà pourquoi, sans doute, le retour à une politique plus réaliste risque de s’avérer, pour le Parti québécois, et pour tous ceux qui ont cru en lui, une expérience douloureuse, voire fatale. On comprend dès lors que plusieurs, parmi ceux qui dirigent le navire, préfèrent voguer allègrement, les yeux bien fermés, vers le prochain iceberg.


Daniel D. Jacques - Philosophe et auteur, entre autres, de La fatigue politique du Québec français (2008)

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