Refuser la lente mise à mort d’une grande institution

Comment assurer la pérennité de notre média national et lui définir un avenir moderne à l’ère numérique et de la multiplication des médias ?
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Comment assurer la pérennité de notre média national et lui définir un avenir moderne à l’ère numérique et de la multiplication des médias ?

Radio-Canada, une des plus grandes institutions de ce pays, est en train de mourir à petit feu, sans cérémonie de mise en terre, sans débat public. Avec cette troisième compression majeure depuis 2009, on a l’impression d’assister à la chronique d’une mort annoncée en multipliant les exercices comptables année après année. Cette fois, on parle de 130 millions de dollars. Cela signifie la suppression de 657 emplois, dont 312 au réseau français. Il y a deux ans, c’était 650 emplois, dont 240 à Radio-Canada. Il y a six ans, c’était également un scénario semblable. Dans deux ans, ce sera quoi ? Le service de l’information a déjà perdu 30 % de son budget depuis cinq ans !

 

À Ottawa, la ministre du Patrimoine, Shelly Glover, déclare que le service public a ce qu’il lui faut pour accomplir son travail. Pour sa part, en entrevue avec Anne-Marie Dussault, le président-directeur général répond : « c’est à nous de nous ajuster ».

 

Il est vrai que l’ère numérique change la donne sur l’existence de Radio-Canada. Certains se demandent même à quoi sert un service public de radio, de télévision et numérique de nos jours. À mon avis, un service public est précisément plus utile que jamais dans ce nouveau monde où nous avons besoin de repères. Aujourd’hui professeur en journalisme à l’université, je souligne constamment que le combat entre l’information et la désinformation constitue le combat extrême du XXIe siècle. Plus que jamais, nous avons besoin de médias indépendants en lesquels nous pouvons avoir confiance. L’émission Enquête ne peut se faire qu’à Radio-Canada. Alors, posons la question autrement : que faisons-nous pour maintenir un service public à l’ère numérique ? On le réduit ? Ou on le protège comme il va de soi pour une grande institution ? Dans les faits, on demande à Radio-Canada de chercher sans relâche des revenus du côté publicitaire, ce qui fait qu’il y a obligation de chercher plus d’argent, plus de « cotes d’écoute ». Au revoir les émissions au coeur du mandat de service public. Les émissions qui ne rapportent pas de revenus seront peu à peu sacrifiées. Les pressions se feront fortes pour produire des émissions qui rapportent de gros sous. Et un jour, quelqu’un sonnera le glas : fermons Radio-Canada puisqu’on y produit la même chose que chez les concurrents privés !

 

Pourtant, ce sont des émissions comme Enquête, mais aussi comme Série noire, qui distinguent Radio-Canada de ses concurrents.

 

Une seule entreprise ?

 

Autre crainte : en entrevue, le grand patron de CBC/Radio-Canada indique qu’il gère les compressions sans distinction entre les budgets de CBC et ceux de Radio-Canada. CBC/Radio-Canada. « C’est une seule entreprise », insiste-t-il. Il ajoute que le partage budgétaire historiquement protégé de 60 % destiné à CBC et 40 % à Radio-Canada ne serait qu’un « mythe ». On aurait donc mis fin au caractère distinct des services français sans nous l’avoir annoncé ? Étonnant.

 

S’il est vrai que CBC/Radio-Canada ne constitue qu’une seule entité, les conséquences seront alors nombreuses. On sait depuis longtemps que les résultats d’écoute de Radio-Canada sont de loin supérieurs à ceux de CBC. Et cette année, Radio-Canada réussit mieux sur le plan budgétaire que CBC grâce à ses revenus et à la performance de l’actuelle grille de programmation télé. Or, la disparition du hockey à CBC est venue tout bousculer et créer un immense déséquilibre. Pour la première fois, Radio-Canada fera plus de revenus que CBC. À quoi serviront-ils ? À éponger les pertes du réseau anglais ? Radio-Canada va-t-elle payer la note, a demandé Anne-Marie Dussault à son président ? Non, a-t-il répondu. Pourtant, tout nous laisse croire le contraire. Et c’est ce moment qu’on choisit pour dire publiquement que CBC/Radio-Canada, c’est « une seule compagnie » ? Cette étanchéité entre les deux réseaux a été obtenue il y a plus de 40 ans. Et en plus, tous les présidents depuis Pierre Juneau — et peut-être avant lui — ont toujours accordé une proportion de 60 % au réseau anglais et 40 % au réseau français. Il est selon moi risqué d’affirmer le contraire quand on sait que plusieurs anciens présidents et vice-présidents sont encore vivants et peuvent contredire cette affirmation. Pour ma part, on m’a toujours dit que ce partage n’était pas un mythe. Et je suis plutôt bien branché.

 

Quoi qu’il en soit, il faut à tout prix sauver une des plus grandes institutions de ce pays et la soutenir dans son passage à l’ère numérique et de la multiplication des médias. Ne pas se limiter à faire une étude comptable à courte vue. Aujourd’hui, on coupe les sports ; dans deux ans, dans quatre ans, ce sera quoi ? Présentons le défi autrement : comment assurer la pérennité de ce joyau et lui définir un avenir moderne dans ce nouvel univers ?

 

En ce sens, il serait utile de mettre sur pied une commission sur l’avenir de Radio-Canada afin d’entendre le point de vue des citoyens. Faire valoir l’utilité du service public même à l’ère numérique et, justement, surtout à l’ère numérique ! Préserver le caractère biculturel de cette entreprise. L’objectif doit être aussi de bonifier le coût annuel par citoyen de Radio-Canada qui est de 29 $, ce serait un excellent investissement pour l’avenir. Je n’aimerais pas devoir dire adieu à ce joyau !

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14 commentaires
  • Marie-M Vallée - Inscrite 14 avril 2014 07 h 12

    Le truc... de l'Union

    Rappelez-vous l'Acte d'union de 1840 et l'une de ses conséquences.

    « Autre perte: toutes les dettes du Haut-Canada et du Bas-Canada étaient réunies. Or, le Bas-Canada n'avait pas de dettes, mais le Haut-Canada avait dû contracter d'énormes emprunts pour creuser des canaux et construire des routes. »

    http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/HISTfr

  • François Dugal - Inscrit 14 avril 2014 08 h 26

    La fin est arrivée

    Je n'écoute plus la télé généraliste, SRC incluse.
    Depuis qu'il s'est convertie à la bioune, j'ai abandonné Espace Musique.
    Depuis la couverture de la campagne électorale québécoise, fini Ici Première!
    Il me reste Radio Two, heureusement. Jamais je n'aurais pensé être obligé un jour de me rabattre sur la CBC.
    Pour moi, la fin de la SRC est arrivée.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 14 avril 2014 20 h 52

      J'abonde dans le même sens que vous. À la télévision d'état, le placotage des sans culture a remplacé les émissions culturelles; à la radio, pompeusement baptisée "Espace musique", le culte de l'éphémère et du vide a remplacé le contenu proprement musical. Quiconque a écouté Radio-Canada dans les années 70 se rend compte de la profondeur de l'abîme qui s'est progressivement creusé. J'ai délaissé peu à peu la radio, puisqu'on n'y fait plus jouer depuis bien longtemps la musique que j'aimais à la fois entendre et découvrir. Maintenant il y a Youtube qui a remplacé les concerts gratuits: c'est une autre époque.

      Il y en a encore pour défendre la SRC; pour ma part je trouve qu'il n'y a malheureusement plus rien à défendre. C'est dommage et c'est bien triste, hélas!

  • Daniel Guibord - Inscrit 14 avril 2014 08 h 56

    Le gouvernement fédéral signe le chèque de paye des employés de Radio-Canada

    « Aujourd’hui professeur en journalisme à l’université, je souligne constamment que le combat entre l’information et la désinformation constitue le combat extrême du XXIe siècle. »

    Le gouvernement fédéral signant le chèque de paye des employés de Radio-Canada, Radio-Canada publi majoritairement des opinions alignées avec celles du gouvernement fédéral, ou ne publi qu'une partie des opinions contraires à celles du gouvernement fédéral. De plus, tout ce qui est contraire à la rectitude politique imposée par le gouvernement fédéral est rapidement balayé sous le tapis.

  • Tristan Roy - Inscrit 14 avril 2014 09 h 01

    Radio-Canada inutile

    Pour l'argument de média "indépendant" il faudra repasser. Quand Radio-CANADA ne reçevra plus de subventions directes d'Ottawa et couvrira objectivement les élections québécoises, on en reparlera.

    D'un point de vue fédéraliste, maintenant que la menace d'un référendum sur la séparation est écartée, Radio-Canada est inutile. On peut y couper gaiement. Le bon chien de garde du fédéralisme canadien a bien fait son travail, mais on en aura plus besoin pour au moins huit ans, alors hop à la fourrière.

    Les revenus proviennent surtout du secteur français? Juste retour de la péréquation pour le Canada..!

    Maintenant Harper peut viser d'autre dépenses inutiles à compresser; les services bilingues.

  • Richard Coulombe - Inscrit 14 avril 2014 09 h 39

    En effet ....

    Vous dites:" il serait utile de mettre sur pied une commission sur l’avenir de Radio-Canada afin d’entendre le point de vue des citoyens." À éviter si vous voulez garder cette institution qui a perdu de sa superbe et qui se vautre dans des budgets faramineux. La réponse ne serait pas trop favorable. Animateurs surpayés (pas seulement Don Cherry), émissions avec le double du personnel que dans le privé, qualité douteuse, problèmes techniques à répitition (téléjournal de 18:00 heure), délégation grotesque aux olympiques, non il n'y a plus rien qui justifie l'existence de ces bougons. A eux de se réinventer comme vous dites ...Les signaux d'alarme étaient là depuis longtemps, mais ces gens étaient trop imbus d'eux-mêmes pour réagir.

    • Guy Pepin - Inscrit 14 avril 2014 11 h 53

      Vous devriez regarder les génériques des émissions. C'est plutôt le contraires car dans le privé ils ont des crédits d'impots pour les employés pigistes. Et à part l'information, c'est toute des productions indépendantes, qui ont droit au financement donc crédit d'impôt. Ce qui est enlevé à CBC est redonné aux producteurs indépendants qui eux n'ont jamais fait autant d'argent.