La flèche zen

Victor-Lévy Beaulieu se désole de la dernière campagne.
Photo: François Pesant - Le Devoir Victor-Lévy Beaulieu se désole de la dernière campagne.

Un fait n’a pas été soulevé par les analystes alors que le PQ se dirigeait tout droit vers une très amère défaite. Le suivant : tous ces analystes ont parlé du projet de la charte de la laïcité et d’un éventuel référendum comme étant deux des raisons qui ont porté le Parti libéral au pouvoir. Pourtant, les députés les plus « déterminés » du Parti québécois ont été réélus ou élus : les Bernard Drainville, Jean-François Lisée et Pierre Karl Péladeau, pour ne parler que d’eux. Les autres, plus « mous » selon le lieu commun, ont tous mordu la poussière. Doit-on y voir un signe… et quel signe ? J’aimerais bien vous entendre là-dessus.

 

Les discours tenus par Drainville, Lisée et PKP, chargés de préparer le terrain à l’arrivée sur scène de Madame Marois, véritable programme politique pour chacun d’eux, m’ont laissé un peu pantois, pataud et penaud : pourquoi ces messages du pays à faire, pourquoi cette passion et cette éloquence n’ont-ils pas constitué l’os et la chair de la campagne électorale ? On n’a guère vu Drainville, Lisée et PKP dans la campagne — ils faisaient de la figuration aux côtés d’une Madame Marois peut-être « déterminée », mais qu’on sentait d’une vulnérabilité intérieure qu’elle n’a pu surmonter.

 

Vous allez me dire que la campagne électorale de Philippe Couillard a aussi reposé totalement sur ses épaules. Mais le PQ n’a pas su voir qu’en se présentant dans son pays d’adoption, jusqu’alors « teindu » bleu pour ainsi dire indélébile, Philippe Couillard démontrait aussi une détermination peu commune : en se faisant élire dans Roberval, ce qu’il visait avant tout, c’est l’appui du monde des régions… un pari risqué, mais qu’il a gagné. Et j’ajoute, brillamment.

 

Rien de pire dans une élection que de sous-estimer l’intelligence de son adversaire. Or Philippe Couillard est un homme d’une grande intelligence et d’une culture dont peu de politiciens de chez nous peuvent se vanter. Une petite anecdote à ce sujet : il y a déjà un certain nombre d’années, durant un Salon du livre de Montréal, je prenais le café au restaurant de l’hôtel Bonaventure. À plusieurs tables de la mienne, Philippe Couillard, fin seul, faisait de même. Il m’a envoyé un petit mot sur Monsieur Melville qu’il avait lu et me demandait si je connaissais sur le sujet un ouvrage très rare qu’il avait consulté — références à l’appui. Je peux vous assurer que dans ce domaine-là des choses, ce n’est guère courant chez un politicien. En fait, le geste de Philippe Couillard m’a tellement sidéré que je ne crois pas l’en avoir remercié.

 

Lundi soir encore, que faisait-il en attendant le résultat des élections ? Réfugié dans une pièce où il se trouvait seul, il… lisait ! Eh oui, il lisait ! Quoi ? Personne ne le lui a demandé, les journalistes n’étant pas très curieux de ce bord-là des choses.

 

Vous savez que je n’ai jamais été un laudateur de Madame Marois. N’empêche que ce matin, je partage l’énorme tristesse qui doit être la sienne — et qui est la nôtre aussi. Jacques Ferron a écrit qu’au Québec, avant même d’être des citoyens, nous sommes des complices. Lundi, cette complicité a pris un tout autre sens. Saurons-nous en faire l’examen ?

 

Je termine en vous faisant part du leitmotiv qui m’a accompagné tout au long de ma vie : « Il n’y a pas d’entreprises désespérées, il n’y a que des désespoirs entreprenants. »

 

Grand merci à toutes et à tous de m’avoir accompagné durant cette campagne électorale. J’en suis réconforté et apaisé… et d’autant plus solidaire. Je ne suis pas doué par-devers le découragement : l’histoire nous enseigne qu’elle va par-ci par-là, souvent à reculons, mais que même malgré elle, elle est comme une flèche zen — résolument portée par-devant.

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