Vérités et mensonges

Des cérémonies empreintes d’émotion ont eu lieu lundi au Stade Amahoro — qui signifie la paix — de Kigali, au Rwanda.
Photo: Agence France-Presse (photo) Simon Maina Des cérémonies empreintes d’émotion ont eu lieu lundi au Stade Amahoro — qui signifie la paix — de Kigali, au Rwanda.

Dans Le Devoir des derniers jours, François Brousseau puis Robin Philpot traitent des massacres du Rwanda en critiquant la version partisane et mensongère que l’on nous assène depuis vingt ans. Il faut les en féliciter. J’ai participé à la mise en place du Tribunal criminel international pour le Rwanda de 1995 à 1997 et je suis étonné de voir la facilité avec laquelle on accepte une version des faits qui devrait être critiquée sévèrement. Impossible d’entreprendre d’examiner toute cette masse d’informations fausses. Je ne mentionnerai que quelques questions de fond.

 

Vous dit-on qu’il y a eu 800 000 victimes, voire un million ? Cela veut dire qu’on vous dit n’importe quoi sans vérification ni critique. Ce nombre est fictif et n’a jamais été établi. Depuis vingt ans, je remets systématiquement ces chiffres en question, sans aucun succès. Seule explication : pendant les massacres, un employé d’une ONG internationale a fait un calcul approximatif des disparus de son agglomération, Hutus et Tutsis confondus, puis il a fait une extrapolation qui donnait environ 250 000 disparus pour tout le pays. Deux jours plus tard, le ministre des Affaires étrangères d’Allemagne affirmait qu’il y en avait 500 000. On n’a jamais pu savoir d’où il tenait ce nombre. Puis, des ONG américaines ont affirmé qu’il y avait un million de victimes tutsies. On a fini par démontrer qu’il était absolument impossible qu’il y ait eu un million de victimes tutsies et on s’est rabattu sur le nombre tout aussi fictif de 800 000. Donc, prudence.

 

Attentat

 

Le Tribunal criminel international pour le Rwanda n’a jamais enquêté sur l’attentat commis contre l’avion présidentiel qui a déclenché les massacres que l’on connaît. C’était bien à l’intérieur de son mandat pourtant. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Ou plutôt, pourquoi, après avoir finalement demandé à l’enquêteur Michael Hourigan de faire cette enquête, la Procureure du Tribunal, Louise Arbour, a-t-elle enterré son rapport et l’a-t-elle dessaisi de l’enquête ? Pourquoi enquêter sur tous les massacres du Rwanda et refuser de rechercher les responsables de l’attentat qui en est la cause ?

 

Pourquoi le Tribunal n’a-t-il jamais fait de véritable enquête sur les atrocités commises par les Tutsis ougandais, le Front patriotique rwandais (FPR) ? Poser la question, c’est y répondre. Quand Carla del Ponte a voulu entreprendre ce type d’enquêtes, elle a été contrainte de venir à Kigali présenter des excuses à Kagamé et elle a finalement perdu son poste de Procureure du Tribunal.

 

Il ne faut pas oublier que le gouvernement rwandais s’est opposé vivement et très officiellement à la création du Tribunal par les Nations unies. Qu’avait-il à craindre ? N’était-ce pas ce que la communauté internationale pouvait faire de mieux pour les victimes et les familles de victimes ? L’écrasement de l’avion présidentiel et les atrocités du FPR constituent deux sujets d’enquête intéressants, essentiels même. Le gouvernement rwandais de Kagamé a préféré entreprendre une campagne de culpabilisation de la communauté internationale, qui lui est beaucoup plus profitable : qui peut expliquer en quoi la communauté internationale aurait le devoir de payer pour des crimes commis par des Rwandais — et des Tutsis ougandais — contre des Rwandais ?

 

Les victimes et les familles de victimes comptaient très peu ou pas du tout. Même chose pour les accusés. On en a eu une preuve avec le bourgmestre Jean-Paul Akayesu. Il a eu la malchance d’être le premier accusé à passer devant le Tribunal, alors que les États membres de l’ONU, après y avoir englouti plus de 350 millions de dollars selon certains, demandaient des résultats. Or pour un Tribunal, des résultats, c’est des procès et, de préférence, au moins une condamnation. Plus on avançait dans le temps, plus on investissait, moins la présomption d’innocence avait d’importance. Le malheureux Akayesu a été condamné à l’emprisonnement à vie sur la foi de déclarations de témoins qui sont apparus subitement trois ans et demi après les faits, et ce, après que l’enquête à Taba — à laquelle j’ai participé — eut permis de voir que les soi-disant témoins à charge se contredisaient, n’avaient rien à dire ou mieux encore le défendaient. Pour 25 $, on pouvait s’offrir une brigade de six faux témoins prêts à raconter n’importe quoi. Très utile pour qui veut se débarrasser d’un rival ou d’un concurrent.

 

Libération

 

Dans cette affaire, des Tutsis de l’Ouganda ont prétendu, quelques générations plus tard, « revenir » au Rwanda et le « libérer ». C’est comme si les Franco-Américains venaient prendre le pouvoir à Québec. Les Tutsis et les Hutus du Rwanda n’ont plus un mot à dire chez eux parce que s’ils parlent, on les accusera d’avoir survécu par complicité avec les génocidaires. L’autre victime, c’est aussi la démocratie, la vraie. Les Hutus représentent 85 % de la population ; ils pourraient facilement s’élire un gouvernement, ce que les politiques tutsis ougandais ne sauraient tolérer.

 

Une autre question se pose alors : si une armée d’étrangers intervient pour « libérer » un pays et qu’elle en prend le contrôle, a-t-elle le droit de garder ce contrôle indéfiniment ? Sinon, pendant combien de temps ? La question s’est posée aux Américains lors de la libération de la France. Étaient-ils une armée de conquérants ou de libérateurs ? Ils ont choisi d’être des libérateurs puis sont rentrés chez eux. Même problème quand les Vietnamiens ont délivré les Cambodgiens des Khmers rouges. Ils sont ensuite retournés dans leur pays. À Kigali, après vingt ans d’occupation, les « libérateurs » ougandais ne parlent pas de rentrer dans leur pays.

 

En ce 20e anniversaire, il faut souhaiter qu’un jour on fasse aux victimes la simple justice d’établir la vérité sur ce qui s’est passé.

7 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 8 avril 2014 05 h 39

    Esprit critique et état des lieux...

    "La question s’est posée aux Américains lors de la libération de la France. Étaient-ils une armée de conquérants ou de libérateurs ? Ils ont choisi d’être des libérateurs puis sont rentrés chez eux."
    Pardon Monsieur, mais il faut lire, parmi plusieurs autres mais sans doute de manière plus étoffée, les ouvrages de Jean-Marie de la Gorce pour comprendre que la France doit strictement cela à de Gaulle...
    Ensuite, si vous me le permettez, quelqu'un s'est-il déjà intéressé, ou simpement questionné, sur le fait que le Rwanda, pays longtemps plus francophone qu'anglophone, fait partie du Commonwealth britannique et que dorénavant, avec Monsieur Kagamé comme président, le français y est devenue la langue à rayer du jeu ?
    Peut-être Messieurs Brousseau et Philpot en parlent-ils dans leur texte (qui m'a malheureusement échappé jusqu'à maintenant, mais que je lirai sans faute aujourd'hui) ?
    L,esprit critique reste toujours essentiel à la compréhension véritable des choses.
    Merci Monsieur de l'attachement que vous montrez à y participer dans cet article.

  • Gilbert Troutet - Abonné 8 avril 2014 09 h 24

    Merci pour cet article

    Je félicite André Sirois pour cet article, qui nous présente une lecture des événements bien différente de la «version officielle». L'analyse, claire et objective, devrait porter à réfléchir ceux (dont le gouvernement canadien) qui se prosternent devant Paul Kagamé et versent aujourd'hui des larmes de crocodiles sur la tragédie rwandaise.

  • André Sirois - Inscrit 8 avril 2014 09 h 53

    La "libération" et l'anglicisation du Rwanda

    Pour ce qui est de la libération de la France par les Américains et les alliés, il y a évidemment des masses de documents, qui présentent des versions contradictoires: les Français prétendant s'être libérés eux-mêmes, mais cette fable est démentie par bien des témoins et par tous les documents rendus publics depuis quelque temps. Pour ce qui est de la question que les Américains se sont posés quant à leur rôle et de la confusion qui existait à ce sujet à l'époque: libérateurs ou conquérants, je vous signale les travaux de l'historienne Mary Louise Roberts et son dernier ouvrage: "What Soldiers Do".

    Je vous signale que selon la logique du "retour" à la terre des ancêtres et du droit des libérateurs à s'installer en conquérants mise en application par les Tutsis ougandais au Rwanda, les Canadiens français auraient dû constituer le gouvernement de la France au moment de la libération.

    Quant à l'anglicisation du Rwanda, j'ai été étonné en arrivant là-bas de voir que non seulement les Tutsis n'avaient aucune reconnaissance pour le travail du père Lévesque que j'avais bien connu ni pour les 350 millions de dollars généreusement donnés par le Québec et le Canada, mais qu'ils reprochaient au père Lévesque aux missionnaires canadiens et québécois d'avoir instruit la majorité hutue et, par conséquent, d'être responsable de leurs revendications politiques et de leur prise du pouvoir. Kagame a immédiatement transféré aux Américains la responsabilité de l'Université nationale du Rwanda et en a évincé les Canadiens qui l'avaient fondée. En droit un tel détournement de donation justifierait normalement une demande d'annulation de la donation.
    Pour le reste, au sujet de l'anglicisation du Rwanda je vous suggère de lire notamment les excellents articles de Bernard Desgagné sur le site de Vigile.net.
    Il y aurait long à écrire sur le rôle du général Dallaire qui est en très grande partie responsable des massacres et de l'assassinat de la première ministre qu'il avait fait no

    • Yves Côté - Abonné 8 avril 2014 13 h 01

      Monsieur Sirois, merci de votre réponse.
      D'abord, mon propos n'est pas de prétendre ou revendiquer que les français se sont libérés eux-mêmes... mais bien de rappeler que le général de Gaulle a veillé et agit en conséquence pour qu'un gouvernement étranger ne soit pas mis en place en France à la Libération. Fils d'un vétéran ayant combattu outre-mer, je serais bien mal placé pour ne pas apprécier la chose avec un minimum d'attention. Je crois donc vous voir maintenant donc sourire...
      Au fil de l'avancée libératrice des forces alliés et de la Résistance française, le nécessaire était fait depuis longtemps pour que des préfets (certains expérimentés, d'autres moins...) s'instalent aussitôt aux commandes des territoires administratifs libérés pour représenter officiellement et de fait, le gouvernement français provisoire. Et ce n'est qu'ainsi qu'il a réussi à faire échec aux planifications (américaines essentiellement) d'un gouvernement autre que celui pleinement français.
      Ceci dit, sans me prétendre spécialiste de quoi que ce soit, je sais très bien que la force de la propagande en arrive parfois à tordre la vérité au point de la faire apparaître à ses témoins comme un mensonge... chose qui a très bien pu arriver avec les Tutsis du Père Lévesque ?
      Raison pour laquelle vos travaux et écrits sont, à mes yeux, d'une importance si considérable dans ce Commonwealth dans lequel nous vivons... Organisation qui, après tout, doit aussi répondre aux règles de la démocratie et des Droits de l'Homme.
      PS : auriez-vous l'obligeance de nous faire connaître la fin du paragraphe coupé par manque d'espace ?
      Merci encore.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 8 avril 2014 10 h 19

    Félicitation pour votre courage

    Ca prends beaucoup de courage pour seulement rétablir les faits, tant l'enfumage est épais.

    Je vous suggère la synthèse des faits démontrés (et le rôle de Louise Rabour ).

    Realpolitik : Un génocide en question Bernard Lugan

    • Vincent Roy - Inscrit 8 avril 2014 14 h 43

      Je seconde ; les analyses de Bernard Lugan sur ce sujet sont très pertinentes.

  • Georges LeSueur - Inscrit 8 avril 2014 13 h 56

    Souvenircs...

    L'Histoire n'est pas toujours au service de la Vérité. Elle en est une interprétation.
    J'étais à Paris en 1945. Ai vu entrer l'armée Russe qui n'a fait que passer (un ou deux jours). Personne ne le souligne.
    Les Américains, nombreux, suivaientt derrière. Ils sont restés durant des mois, voire des années. Ils fréquentaient Pigalle, ses bistos et les prostituées. De grands MP noirs venaient régulièrement en jeep, armés de longs bâtons, "calmer" et embarquer les soldats avinés qui se battaient sur les trottoirs. C'est le souvenir du jeune garçon que j'étais alors.