Ne pas faire du génocide au Rwanda une coquille vide

Compte tenu des limites de la connaissance du génocide et de la désinformation qui circule, remettre en contexte ce génocide constitue un véritable défi. Une « saine dose de révisionnisme » permettrait, selon François Brousseau, de comprendre que l’histoire du génocide a été interprétée par le FPR qui l’instrumentalise pour se maintenir au pouvoir.

 

Le génocide des Juifs est « aujourd’hui établi à 99,9 % », écrit le chroniqueur. Son texte laisse croire, cependant, que ce n’est pas le cas pour celui des Tutsis. « Tous ces faits — les crimes du FPR en RDG — ne minimisent pas l’horreur de la période avril-juin 1994, ni son caractère raciste, voire génocidaire. » Le contexte comprend, de part et d’autre, des tensions raciales, de la folie meurtrière, des massacres planifiés (entre autres de Tutsis), des violences spontanées, des pulsions génocidaires et autodéfense légitime, de tragiques événements. Et c’est dans « quelques cerveaux malades » de réfugiés croupissant dans des camps de fortune autour de Kigali, et qui avaient subi les foudres du FPR, que le désir fou de se venger et d’exterminer les Tutsis aurait pu mûrir, écrit-il.

 

Récemment, le 14 mars 2014, un autre tribunal, soit la cour d’assises de Paris, a reconnu le caractère systématique du génocide. Dans ce jugement, il est question de « pratique massive et systématique », et de « plan concerté ». La cour d’assises rappelle l’arrêt Karemeta (2006) du TPIR selon lequel il n’existe plus de doute raisonnable sur l’existence du crime de génocide au préjudice de la communauté tutsie. Elle affirme : « La rapidité d’exécution et la simultanéité des massacres, leur généralisation à l’ensemble du territoire, la mobilisation des moyens civils et militaires de l’État… révèlent l’efficacité d’une organisation collective reposant nécessairement sur un plan concerté. »

 

« La Cour considère… que la thèse soutenue par l’accusé d’un mouvement populaire chaotique, spontané, incontrôlable… ne concorde nullement aux constatations réalisées tant par les historiens que par les témoins visuels… »

 

« Enfin, la Cour constate qu’après avoir tenu des propos particulièrement ambigus au cours de l’instruction sur la réalité du génocide tutsi, Pascal Simbikangura n’a finalement pas contesté l’existence de ce génocide même. » L’accusé a également été reconnu coupable de crime contre l’humanité dans le cadre du même « plan concerté », cette fois-ci contre « tous les Hutus de l’opposition ».

 

Les « négationnistes » n’ont pas tout faux. Il faut savoir mettre de côté les éléments de discours qui disculpent les génocidaires. Après avoir écrit un premier livre dont un chapitre portait sur « l’utilisation cavalière et abusive du terme “génocide”», sans jamais reconnaître directement qu’il y en avait eu un, Robin Philpot, dans un second livre, affirme que « ces chiffres indiquent la volonté de certains d’éliminer les Tutsis ». L’auteur, ambigu dans un premier temps, finit par admettre clairement qu’il y a eu génocide des Tutsis, mais continue à nier le caractère systématique du génocide en écrivant que « certains » ont voulu exterminer les Tutsis. Il a d’autre part récemment affirmé que l’armée rwandaise et la garde présidentielle n’ont pu faire cesser les massacres de Tutsis parce qu’elles étaient trop occupées à combattre le FPR.

 

Il importe de rappeler que Robin Philpot s’est demandé « d’où viennent les récits de viol ? » et qu’il a soutenu la thèse selon laquelle les viols systématiques de femmes tutsis constituaient des « récits » et que l’importance de ces récits relevait de l’influence états-unienne, pays qui dans leur histoire a systématiquement accusé des Noirs d’avoir violé des femmes. Ou encore que ces « récits » servent à démontrer la supériorité occidentale. Il ne s’est jamais excusé auprès des femmes tutsies violées, mortes ou encore vivantes, pour avoir écrit une telle horreur. Le fait que, dans des procès, des témoins se seraient parjurés à cet effet ne justifie en rien le fait d’écrire une telle négation du caractère systématique du viol des femmes tutsies, qui a par ailleurs été déclaré partie constitutive du génocide. La revue L’Action nationale, L’Aut’Journal, et l’éditeur de Robin Philpot, Michel Brûlé, qui a affirmé à La Presse qu’en publiant le livre de Robin Philpot, il voulait remettre les pendules à l’heure en établissant qu’il n’y a pas eu de génocide au Rwanda, appuient tous les « thèses » de Robin Philpot sur le Rwanda. Ils n’ont jamais dénoncé ces propos sur les viols et n’ont pas non plus informé leurs lecteurs de leur existence.

 

Le tribunal qui a condamné le colonel Bagosora de l’intention systématique de détruire les Tutsis ne l’a cependant pas reconnu coupable « d’entente en vue de commettre un génocide » avant le 6 avril 1994. Le tribunal a écrit qu’il n’y avait pas, hors de tout doute raisonnable, de preuves rendant l’accusé coupable de ce chef d’accusation, quand bien même des « faits pourraient être interprétés comme établissant l’existence d’un plan ». De la part de Bagosora, « l’accent excessif mis sur l’appartenance au groupe ethnique tutsi dans la définition de l’ennemi était gênant ». S’appuyer sur un extrait de ce jugement pour disculper l’armée, la garde nationale, et le gouvernement intérimaire de l’accusation de génocide, ou encore nier « le plan d’exterminer les Tutsis », comme l’écrit Robin Philpot, relève de l’argumentaire bêtement politique, loin des « faits avérés ».

 

Ces jours-ci, plutôt que faire appel strictement à une « saine dose de révisionnisme », nier ou semer le doute sur le caractère systématique de l’intention de détruire les Tutsis, il importe davantage de ne pas faire du génocide une coquille vide.

1 commentaire
  • Marc Provencher - Inscrit 8 avril 2014 12 h 36

    Excellente et terrifiante clé fournie par Pierre Trudel

    @ P. Trudel: «Le contexte comprend, de part et d’autre, des tensions raciales, de la folie meurtrière... »

    D'après ce que je connais, M. Trudel a hélas raison: les tensions au Rwanda étaient bel et bien raciales.

    Voilà qui devrait éveiller notre perplexité: comment se fait-il que les tensions aient été raciales? Que s'est-il passé, en amont des événements, pour que des esprits malades se mettent à prendre le fait d'être Tutsi ou le fait d'être Hutu pour un fait racial, comme si la diversité humaine était la diversité animale, comme si les peuples étaient séparés les uns des autres non par leur ignorance mutuelle mais par des parois physiques, tels les loups et les renards?

    Il faut fouiller les idées du temps, tout passer au crible, discipline par discipline: l'anthropologie, la biologie, la linguistique, etc. Au 19e siècle en tout cas, c'est via ces versants-là que les théories de la race ont graduellement empoisonné les esprits. Et les Belges qui ont débarqué au Rwanda en avaient la cervelle pleine.

    Dans le cas du génocide en ex-Yougoslavie, que je connais mieux, le lien entre folie meurtrière et déterminisme biologique est clair: voici par exemple la biologiste Biljana Plavsic, condamnée en 2003 pour crime contre l'humanité, qui en 1997 prétend justifier les massacres en clamant que les Bosniaques musulmans ont «attaqué la substance biologique du peuple serbe» (sic). Or il n'existe aucune "substance biologique du peuple serbe"`; "peuple" et "substance biologique", "serbe" et "substance biologique" sont des contraires: car culture est le contraire de nature.

    Donc, si les tensions au Rwanda étaient raciales, il faut élucider comment elles le sont devenues. Hannah Arendt:

    «Peu importe ce que des scientifiques chevronnés peuvent avancer: la race est, politiquement parlant, non pas le début de l'humanité mais sa fin, non pas l'origine des peuples mais leur déchéance, non pas la naissance naturelle de l'Homme mais sa mort contre nature.»