À la défense de la rhétorique en démocratie

La sophistique (l’art de faire des raisonnements illogiques) est apparue au Ve siècle av. J.-C., et ce, faut-il le mentionner, en même temps que la rhétorique. Mais il ne faut pas confondre les deux. C’est selon moi la confusion qui semblait sous-jacente au récent « Devoir de philo » du professeur Patrick Daneau (15 mars).

 

La sophistique, c’est un discours faux, d’un point de vue logique. Par exemple, dire qu’un plus un égal trois, c’est faux. Je simplifie, mais grosso modo, la sophistique, c’est l’art de développer des arguments contraires à la logique. La rhétorique est née d’une nécessité juridique, la sophistique d’une malhonnêteté intellectuelle.

 

Pour bien saisir la manière dont la rhétorique a été conceptualisée lors de sa naissance en tant que discipline, à l’époque des premiers sophistes et philosophes, il faut retourner à la définition qu’en a faite Aristote, le premier à avoir étudié la question avec le recul nécessaire et de manière systématique. Pour lui, il y a quatre types de discours possibles, cette quadripartition du discours découle d’un raisonnement logique : il existe le discours vrai, faux, vraisemblable et imaginaire ou poétique. Autrement dit, nous pouvons discourir sur ce qui est, sur ce qui est mais qui pourrait être autre, sur ce qui n’est pas et sur ce qui n’est pas mais qui pourrait être. (Je sais, je sais, c’est un peu compliqué tout ça, moi-même je m’y perds souvent !)

 

De ces distinctions, il faut retenir que la rhétorique, selon Aristote, est un discours sur le vraisemblable, sur ce qui est semblable au vrai, sur ce qui a l’apparence de la vérité mais qui n’est pas la vérité (existe-t-elle d’ailleurs ?). Que veut-il dire quand il parle de vraisemblance ? De ce qui est mais qui pourrait être autre. Par exemple, les lois du pays dans lequel nous vivions ne sont pas les mêmes que celle d’un autre pays ; nous n’avons pas les mêmes valeurs que nos voisins parfois. Les lois sont ainsi construites en ce moment, mais elles pourraient être autres, pourrions-nous dire. En d’autres mots, tous les discours politiques et juridiques ne sont pas la vérité, mais les expressions de ce qu’un certain nombre d’individus considèrent comme juste et utile à un moment précis de l’histoire.

 

Par exemple, l’erreur judiciaire existe parce que l’erreur est humaine et parce que le système de justice est géré par des femmes et des hommes. De la même manière, les lois changent parce que les politiques ne sont pas immuables et absolues, les législateurs sont aussi des êtres faillibles, qui peuvent se tromper. Autrement dit, la vérité n’existe pas dans les affaires humaines !

 

En démocratie, nous devons nous entendre, nous devons discuter, échanger et arriver à un consensus pour prendre des décisions communes. La rhétorique, c’est l’art de parler avec d’autres êtres humains de choses d’où la logique formelle, les raisonnements mathématiques et les formules de la physique sont absents. Ceux qui, dans la discussion, décident d’user d’artifice sont libres de le faire, mais ils ne pourront éviter de débattre les thèses qu’ils proposent à l’assentiment de ceux qui les écoutent. Choisir, dans une argumentation, de faire appel aux passions ou à la pitié, de trouver des formules creuses ou de capter l’attention de son auditoire à l’aide des artifices du langage, ce n’est pas faire de la rhétorique. En fait, oui, c’est faire de la rhétorique, mais c’est faire un usage particulier de la rhétorique. Même Platon différenciait la bonne rhétorique de la mauvaise !

 

En fait, il y a deux types de rhétorique. Et à bien y penser, il y a autant de rhétoriques possibles qu’il y a de citoyens. Chaque citoyen peut décider de la manière dont il veut faire valoir son idée, sa politique ou ses valeurs. C’est précisément le but de la démocratie : donner le droit à tous les individus, en tant que citoyens, de prendre la parole « publiquement ». La liberté d’expression, c’est justement une liberté ; je suis libre de dire ce que je veux. Cette liberté a cependant un prix et souvent, des lois qui l’encadrent. Ce prix, c’est celui de voir des citoyens malveillants l’utiliser à mauvais escient. Va-t-on pour autant empêcher les citoyens de parler parce que certains usent de « formules creuses » et « de slogans lapidaires » ? Je vous laisse le soin d’en décider…

 

Une chose ralliera tout le monde : il faut combattre les techniques des mauvais rhéteurs. Ce sur quoi tous divergeront d’opinion : départager les mauvais rhéteurs des bons. Certains défendront l’idée que mon texte est bon (j’espère que je ne serais pas le seul !) et d’autres, que mon texte est mauvais. Les arguments seront de diverses natures, logiques et rhétoriques, sophistiques et poétiques, mais tous les arguments, pensés, lus et entendus résonneront dans mon coeur comme le son d’une démocratie vivante et en bonne santé !


Alexandre Motulsky-Falardeau - Journaliste et doctorant, Université Laval

5 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 mars 2014 06 h 01

    Vrai/faux

    Alors, vous nous suggérez de changer nos batteries dans notre GBS (Gros bon sens) !

    Pas si bête finalement.

    Ma méthode ? Quand les phrases sont un peu trop circonvolutionnées, je m’attends à être fourr... Je ne me trompe pas souvent.

    Bonne journée.

    PL

  • Cyril Dionne - Abonné 28 mars 2014 08 h 07

    1 + 1 = 10

    « Par exemple, dire qu’un plus un égal trois, c’est faux. »

    Tout dépend de l'environnement dans lequel vous évoluez et des outils utilisés. En langage binaire, 1 + 1 = 10 et non 2.

    C'est bien beau que la rhétorique parle aux êtres humains, mais elle doit être basée sur un contexte véridique afin que les principes de celle-ci reposent sur une fondation solide. Sinon, ce n'est qu'un pur exercice démagogique peuplé de sophismes.

    Et pour le discours imaginaire, on repassera. Cela me fait trop penser à celui de Québec solidaire.

  • Michel Vallée - Inscrit 28 mars 2014 09 h 10

    <<C’est selon moi la confusion qui semblait sous-jacente au récent « Devoir de philo » du professeur Patrick Daneau >>

    Pour ce qui est de la confusion, vous l'illustrez à merveille !

  • Richard Laroche - Inscrit 28 mars 2014 12 h 28

    Vers Kant via Descartes

    En mathématiques, un objet complexe se situe à quelque part sur un plan (cartésien) formé par un axe réel et un axe imaginaire, séparé en 4 quadrants. Pas étonnant qu'un esprit humain communique de l'information par une rhétorique à 4 voies.

    La vérité existe, c'est quand cette vérité est vue à travers un esprit humain complexe qu'elle perd sa perfection. L'allégorie de la caverne nous amène à l'exercice du cogito.

    Le réel existe (phénomène), l'imaginaire existe (noumène), donc l'information (la vérité) existe. Justement, les plus récentes découvertes en physique fondamentale indiquent que l'univers serait constitué d'information, encore plus élémentaire que l'énergie même. L'intrication quantique démontre que toute chose provient du même éther. La dualité devient complexité. (voir le travail de Morin sur Descartes)

    L'assemblage de l'univers est échange d'information, de la plus petite particule aux protéines qui réagissent dans une flaque d'eau, des colonies de fourmis aux sociétés humaines.

    La démocratie est une mécanique de gouvernance idéalisée qui porte le paradigme d'une communication parfaite, l'illusion d'une société où chaque individu communiquerait son esprit parfaitement pour contribuer à un processus décisionnel infiniment efficace.

    Nous ne vivons pas en démocratie, nous tentons de vivre en démocratie et notre manière de le faire doit être critiquée, améliorée. C'est donc que ce qui caractérise une société, c'est esentiellement son mécanisme d'échange d'information et de prise de décision collective.

    Le mieux qu'on puisse faire face à l'idéal démocratique, c'est de faire ce que fait la nature avec l'évolution: augmenter la quantité d'information échangée, augmenter la qualité du traitement, la rapidité et l'entropie de Shannon du signal.

    Notre mécanique de gouvernance a été construite à une époque où le téléphone n'existait même pas. Pas étonnant que des révolutions partout dans le monde s'organisent avec des réseaux sociaux.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 mars 2014 15 h 01

      «réseaux sociaux.» Du sophisme à 144 caractère, ça c'est un chalenge !

      PL