La «petite politique» de Duchesne

Le ministre sortant de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le ministre sortant de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne

Le ministre sortant de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie, Pierre Duchesne, était en entrevue vendredi soir à l’émission Deux hommes en or. Un des animateurs en a profité pour lui demander ce qu’il pensait de la récente « publicité des recteurs ». Paru quelques jours plus tôt dans les quotidiens, l’encart, signé par une quinzaine de recteurs et principaux d’universités, déplorait le peu d’attention réservé dans la campagne électorale à l’enseignement supérieur et rappelait que les universités québécoises disposent actuellement en moyenne de 5000 $ de moins que leurs homologues des autres provinces pour former un étudiant.

 

5000 $ par étudiant, c’est 30 % de moins qu’ailleurs au pays. On se serait attendu à ce que M. Duchesne réponde sur le fond de la question : le sous-financement universitaire. Eh bien, non ! Le ministre a plutôt choisi de répondre deux choses, et sa réponse mérite qu’on s’y arrête.

 

Premier argument : M. Duchesne s’est dit « étonné » de la sortie des recteurs, des gens qui, soit dit en passant, gagnent des salaires plus élevés que celui de la première ministre. Et de laisser entendre qu’en plus d’être grassement payés, les recteurs dilapident les deniers publics en achetant de la publicité dans les journaux.

 

Je ne vais pas défendre ici la rémunération des recteurs, puisque j’ai moi-même longtemps occupé ce poste à l’Université de Montréal. Sinon peut-être pour dire que le salaire des dirigeants universitaires a toujours été l’équivalent de deux ou trois fois celui d’un professeur titulaire : il en était ainsi il y a 30 ans, il en est encore ainsi de nos jours. Il s’agit d’une remarque injustifiée et inacceptable. C’est une mesure de diversion populiste pour éviter de répondre à la question fondamentale posée par les recteurs. Une question à 850 millions de dollars, que les recteurs ont jugée assez critique pour dégager quelques milliers de dollars afin de sensibiliser les chefs de parti et la population.

 

Deuxième argument : M. Duchesne souligne que s’il est engagé en politique, c’est « pour défendre le bien commun ». Et d’ajouter en guise de preuve de son engagement : grâce au PQ, pour la première fois de l’histoire au Québec, les étudiants reçoivent plus de bourses que de prêts.

 

Curieuse, très curieuse conception de ce qu’est un bien commun ! Car après tout, une bourse ou un prêt demeure un avantage tout ce qu’il y a de plus privé, fût-il accordé par l’État. En revanche, ce qui est assurément public, ce sont nos universités, du moins au Québec et partout ailleurs au Canada, où le système d’enseignement supérieur est considéré comme public. Défendre le bien commun, c’est d’abord et avant tout défendre nos institutions, défendre la force de nos institutions. Je ne dis pas que l’aide financière aux études n’est pas importante. Je dis qu’il n’y a pas là de solution au sous-financement des universités. C’est même le contraire, car en bonifiant le programme de prêts et bourses, on stimule la demande en enseignement supérieur et on creuse de ce fait le déficit de ressources dont tous se plaignent dans nos universités, y compris les étudiants.

 

En fait, le Québec est un des rares États en Amérique du Nord à avoir choisi délibérément l’accessibilité contre la qualité. En Ontario, par exemple, où les étudiants de milieux défavorisés sont en proportion deux fois plus nombreux qu’au Québec à fréquenter l’université, le financement public a connu une croissance deux fois plus forte qu’au Québec depuis 2005. Sans même parler des droits de scolarité, qui sont pratiquement le triple de ceux du Québec.

 

Lorsque les recteurs disent que nos universités sont sous-financées, ils ne parlent pas de briques et de béton, comme le laisse entendre le ministre. Ils parlent du budget de fonctionnement qui sert à embaucher des professeurs et du personnel de soutien, et à payer pour l’achat de livres et de revues dans les bibliothèques, à assurer les services informatiques, les services aux étudiants, l’entretien ménager, etc. Il est patent que nos universités ne disposent pas en ce moment des ressources pour assurer une qualité de formation comparable à celle offerte par les universités du reste du Canada.

 

Moins de professeurs réguliers, cela veut dire moins d’encadrement aux cycles supérieurs, moins d’expertise scientifique, moins de subventions de recherche — lesquelles servent le plus souvent à soutenir financièrement les étudiants de maîtrise et de doctorat. Dans certaines de nos universités, 75 % des cours de premier cycle sont donnés par des chargés de cours. Les chargés de cours, qui apportent une expérience précieuse pour l’enseignement universitaire, demeurent et doivent demeurer une main-d’oeuvre d’appoint dans une université. Quand ce n’est plus le cas, il y a un sérieux problème. On ne trouve rien de tel dans aucune université du reste du Canada, où le nombre de professeurs croît régulièrement avec le nombre d’étudiants. Et le ministre dit qu’il se soucie de la qualité de nos universités !

 

Les premiers grands perdants de cet état de fait sont les étudiants. Les étudiants du printemps 2012 et ceux qui les ont précédés croient avoir remporté une grande victoire par le quasi-gel de droits de scolarité, des droits qui, faut-il le rappeler, sont les plus bas en Amérique du Nord. En vérité, ils en paient chèrement le prix en acceptant tacitement une baisse de la qualité de leur formation. Un jour, lorsqu’ils entreront sur le marché du travail, ils en feront la douloureuse expérience au contact des diplômés des universités d’ailleurs dans le monde. Nos dirigeants politiques les ont dupés.

 

L’autre perdante, c’est la société québécoise. Comment le Québec pourra-t-il innover, rayonner, créer, inventer, si la base même de l’innovation, de la création et de l’invention est fragilisée par nos décisions collectives ? Il est malheureux que cet enjeu de première importance soit occulté durant la présente campagne électorale et que le ministre responsable de l’Enseignement supérieur soit le premier à faire des diversions populistes sur le sujet.

17 commentaires
  • simon villeneuve - Inscrit 26 mars 2014 01 h 13

    Je ne suis pas un expert mais ...

    "les universités québécoises disposent actuellement en moyenne de 5000 $ de moins que leurs homologues des autres provinces pour former un étudiant."

    Je ne sais pas si ceci a un rapport mais peut-etre la raison principale de ce fait est qu'au Quebec, plusieurs formations se donnent deja dans des cegeps, au lieu des universites pour les autres provinces.

    Donc evidement les universites ont moins d'argent puisque que les cegeps assument deja une parti de la formation donnes par les universites des autres provinces.

    Je crois il faudrait comparer l'argent total en education et non seulement comparer les universites entres elles ?

    • Eric Valois - Inscrit 26 mars 2014 20 h 44

      Monsieur Villeneuve,

      Le $5000.00 est le coût par étudiant par année. Je ne comprends donc pas le rapport avec l'existence des CEGEPs. Pouvez-vous expliquer?

    • simon villeneuve - Inscrit 26 mars 2014 23 h 01

      Il y a moins d'argent de disponible pour les etudiants a l'universite comparativement aux autres provinces parce qu'au Quebec, plusieurs formations universitaires des autres provinces sont donnees ici, par les cegeps.

      Je crois que si vous calculez l'ensemble des depenses de nos etudiants, cegeps + universites, pour faire une comparaison juste avec les universites des autres provinces, le cout d'investissement par etudiant change dramatiquement pour le Quebec et meme depasse ceux des autres provinces.

      Je crois il y avait une etude de l' IRIS qui parlait de cela.
      Faudrait faire un peu de recherche pour trouver .

      Simplement dit, comparer seulement des universites entre elles qui proviennent de systemes d'educations different est boiteuse et loin d'etre valable scientifiquement.

  • michel lebel - Inscrit 26 mars 2014 04 h 51

    L'esprit de Duplessis...

    Très bon texte qui dit vrai. Mais je doute fort qu'il ait grand écho auprès du bien populiste et partisan Ministre sortant de l'Enseignement supérieur. Ce ministre ne m'a jamais paru être à la hauteur de son important poste. Au Québec, la culture, comme aussi l'Enseignement supérieur, sont rarement considérés dans les faits comme très importants, vitaux, pour notre société. Les mânes populistes et antiélitistes de Maurice Duplessis sont toujours hélas bien présents.


    Michel Lebel
    Ancien professeur d'université

    • Danielle - Inscrit 26 mars 2014 13 h 03

      Quel mépris vous avez! Je suis tout à fait d'accord avec le fait que les recteurs coupent leurs salaires faranimeux. Cela ferait en sorte qu'il y en aurait davantage pour les étudiants-es. Et puis, que l'université se paie de la publicité sur le dos des citoyens est ignoble. Refaites vos devoir et couper dans le gras.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 26 mars 2014 13 h 23

      @michel Lebel
      Et qu'auriez-vous fait de plus m. lebel? Pourquoi ne pas avoir brigué un poste de sous-ministre dans le gouvernement pour faire valoir vos idées?
      Pourquoi ce mépris du peuple (populiste et antiélitiste) dont vous faites partie à ce que je sais...à moins que les mânes de vos ancêtres étaient
      de la... royale société élitiste ?
      Le jupon dépasse m. lebel!

    • michel lebel - Inscrit 26 mars 2014 16 h 22

      @ Mesdames Houle et Sévigny,

      Vous n'avez rien compris! Je dis que les gouvernements successifs au Québec n'investissent pas assez dans la culture et l'éducation! Parce qu'ils ne croient pas suffisamment à leur importance pour la population! Est-ce là un propos élitiste? Quant aux élites elles-mêmes, je dis qu'il en faut toujours dans une société. Et le plus grand nombre possible!

      Michel Lebel

    • Eric Valois - Inscrit 26 mars 2014 20 h 48

      Je supporte vos propos M. Lebel. Je me demande si le Ministre Deschenes comprend le fonctionnement des universités. C'est un poste ministeriel pour lequel je pense qu'on devait exiger au candidat de posséder un PhD pour s'assurer qu'il comprend les exigences de chaque niveau.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 26 mars 2014 08 h 16

    dommage

    Peut on comparer et juger la valeur des diplomes obtenus par universite? Genre universite du quebec versus universite Laval? je n'ose citer d'autres universites par peur de passer pour elitiste... c est quand meme dommage que ce debat ne suscite pas plus d interet quand il a enflamme une bonne partie de la Belle Province il n'y a pas si longtemps...etrange la memoire du bon peuple!

  • Kavin Hébert - Inscrit 26 mars 2014 08 h 42

    Toujours la même cassette

    On peut voir clairement que monsieur Lacroix se cherche un emploi auprès du prochain gouvernement. Étrange que l'on cible seulement le ministre Duchêne et que l'on se questionne pas vraiment sur les actions qui n'ont jamais été entreprises par le gouvernement Charest sur le chapitre du financement des universités. Étrange que l'on ne dit mot sur le bilan des problèmes de gouvernance des université (pensons à l'îlôt voyageur et aux tergiversation du CHUM) sous l'ère Charest qui a davantage privilégié le béton à l'embauche de nouveaux professeurs et des subventions pour les chercheurs. Étrange que l'on ne dit traitre mot sur le salaire de crève-faim des chargés de cours, alors que l'on vante leur importance au sein des universités québécoises. Étrange que l'on oppose l'accessibilité à la qualité, alors qu'il existe plusieurs pays dont la gratuité de l'éducation n'empêche pas les universités d'être à la fine pointe. Visiblement, Lacroix nous remet la même cassette avec les mêmes arguments bidons qui nous ont été offerts lors de la grève étudiante.

  • Claude Poulin - Abonné 26 mars 2014 09 h 00

    Excellent

    En marge ce texte je voudrais souligner que Jacques Plamondon, recteur retraité de l'UQ a signé dans La Presse+ un point de vue lucide et bien documenté sur le fameux Printemps érable. Ce psycho-drame social a eu pour effet d'appauvrir notre réseau universitaire, mais aussi de créer de graves difficultés à une forte proportion d'étudiants victimes de cette crise patentée. Une crise qui mérite d'être scrutée dans ses toutes ses dimensions et en particulier, celle de la place que les médias lui ont réservée. Il faudra évidemment analyser la procédure de récupération politique qu'en a fait le PQ ainsi que la gestion tout à fait scandaleuse des problèmes qui frappent le réseau d'enseignement post secondaire et universitaire sous la gouverne du ministre actuel. Tout un exercice qui, grâce au courage de gens compétents comme comme l'ex-recteur Jacques Plamondon, commence à se faire. Cette lettre du M. Lacroix ajoute un éclairage de plus. Claude Poulin

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 26 mars 2014 11 h 29

      Bien dit, bien ecrit!
      Merci
      pierre m de ruelle