L’anglais exclusif en 6e année: une improvisation irresponsable

L’efficacité tant vantée de l’anglais « intensif » serait-elle une fumisterie ? Les données de recensement indiquent que oui.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’efficacité tant vantée de l’anglais « intensif » serait-elle une fumisterie ? Les données de recensement indiquent que oui.

Quelle est la meilleure façon d’enseigner l’anglais au Québec ? Nous semblons incapables de nous appuyer sur des données objectives pour trancher la question. Le discours populiste occupe le haut du pavé et l’envolée idéologique tient lieu de raisonnement.

 

Quel est, par exemple, l’âge optimal pour commencer l’anglais ? Fort du préjugé populaire en faveur de l’apprentissage précoce d’une deuxième langue et sur la foi de quelques « projets pilotes », le gouvernement Bourassa du début des années 1970 a voulu faire commencer l’anglais dès la 1re année. Il tombait mal. À l’époque, une expérience britannique d’envergure concluait qu’à un nombre égal d’heures d’apprentissage, il valait mieux retarder l’enseignement d’une deuxième langue jusqu’à un âge où l’enfant est le plus en mesure d’en profiter.

 

On est arrivé à ce résultat en Angleterre en suivant un protocole rigoureux. Des dizaines de milliers de sujets expérimentaux ont commencé le français au début du primaire. À la fin du secondaire, on a comparé leur maîtrise du français à celle de dizaines de milliers de sujets témoins qui l’avaient commencé trois ans plus tard, tout en ayant accumulé autant d’heures de français que les sujets expérimentaux.

 

Des recherches réalisées dans d’autres pays ont abouti au même constat. La commission Larose a par conséquent recommandé en 2001 de ne commencer l’anglais qu’à la fin du primaire, en l’enseignant de façon concentrée au dernier cycle ainsi qu’au secondaire.

 

Qu’importe. Attentif au seul préjugé populaire, Jean Charest a jugé que le fruit était mûr. En arrivant au pouvoir en 2003, il impose l’anglais en 1re année partout.

 

En fin de mandat, il refait le coup. Il décrète en 2011 l’enseignement « intensif » de l’anglais en 6e année dans toutes les écoles.

 

L’expression est trompeuse. Il s’agit de l’enseignement exclusif de l’anglais — à l’exclusion de toutes les autres matières ! — durant la totalité de la seconde moitié de la dernière année du primaire.

 

Comme d’habitude, le décret ne s’appuie que sur des « projets pilotes » menés par-ci par-là. Toujours avec le même succès, à en croire la Société pour la promotion de l’enseignement de l’anglais au Québec (SPEAQ), un lobby financé par Patrimoine canadien.

 

Le gouvernement Marois n’a pas mis fin à cette improvisation. Tout au plus a-t-il ralenti la cadence en renvoyant au conseil d’établissement de chaque école la décision de mettre le plan Charest en oeuvre ou non. Sur quoi pourra-t-on fonder cette décision ?

 

Le gouvernement Marois a aussi confié à l’ENAP le soin d’évaluer l’enseignement exclusif de l’anglais en 6e année. Sur quoi l’ENAP s’appuiera-t-elle ?

 

Une évaluation adéquate comparerait leniveau atteint en anglais, en français et enmathématiques à la fin du secondaire par des sujets expérimentaux passés par l’anglais exclusif en 6e, avec le niveau atteint par des sujets témoins qui auraient bénéficié d’une augmentation identique mais plus étalée du nombre d’heures d’anglais au dernier cycle du primaire et au secondaire.

 

Comme celle réalisée en Angleterre, une telle évaluation ne se fait pas en criant lapin. Le rapport de l’ENAP ne pourra donc pas être concluant. Or, le temps presse. S’il devient premier ministre, Philippe Couillard s’est engagé à relancer l’anglais exclusif en 6e.

 

Cet engagement est-il responsable ? L’électeur est réduit à en juger avec les moyens du bord, soit les données du recensement.

 

La SPEAQ assure qu’après être passé par l’anglais exclusif, « l’élève s’exprime avec aisance et utilise un vocabulaire et des expressions variés dans une multitude de situations ». Quasiment tous devraient donc pouvoir soutenir une conversation en anglais, c’est-à-dire êtrebilingues selon le recensement.

 

Comme success story, la SPEAQ cite à répétition le projet pilote d’anglais « intensif » mené dans la Commission scolaire du Lac-Saint-Jean. La CSLSJ s’est appliquée à répandre cette méthode dans ses écoles primaires dès 2005. Le recensement de 2011 devrait par conséquent révéler un niveau élevé de bilinguisme parmi ses écoliers.

 

Pas du tout. Il n’a compté que 10 % de bilingues parmi les enfants francophones âgés de 10 à 14 ans dans la CSLSJ.

 

Peut-être est-ce mieux qu’ailleurs ? Non plus. Dans les trois autres commissions scolaires du Saguenay–Lac-Saint-Jean, où l’enseignement « intensif » de l’anglais était moins répandu, le taux correspondant se situait entre 7 et 11 %. Aucune différence significative avec la CSLSJ.

 

Le niveau était-il encore plus médiocre auparavant ? Pas davantage. En 2006, le taux de bilinguisme était de 9 % parmi les 10-14 ans dans la CSLSJ. Aucune évolution significative, donc.

 

Le site de Statistique Canada remonte jusqu’au recensement de 2001 pour les agglomérations urbaines. Celle d’Alma regroupe 63 % de la population de la CSLSJ. Le taux de bilinguisme des 10-14 ans y était de 13 % en 2001, 10 % en 2006 et 11 % en 2011.

 

En définitive, l’anglais spécialement intensif dans la CSLSJ depuis 2005 n’a rien donné de plus que son enseignement plus habituel offert auparavant ou dans les trois commissions scolaires avoisinantes.

 

La SPEAQ nous assure encore que « les élèves ayant suivi un cours intensif au primaire ont maintenu un niveau élevé de compétence fonctionnelle en anglais [au secondaire] et tiennent à [le] maintenir en lisant, en regardant la télévision, en cherchant des occasions de parler en anglais, en naviguant sur Internet, et ce, tout en anglais ». Or sur le territoire de la CSLSJ, 29 % des 15-19 ans étaient bilingues en 2011, comparativement à un taux variant entre 28 et 30 % dans les trois commissions scolaires avoisinantes. Le taux dans la CSLSJ était de 28 % en 2006.

 

Rien ne fait ressortir non plus du rang le degré de bilinguisme en 2011 des jeunes francophones du Saguenay–Lac-Saint-Jean et, en particulier, de la CSLSJ, par comparaison avec les taux correspondants en 2011 dans les autres régions administratives à population très fortement francophone. Bref, une surdose d’anglais au dernier cycle du primaire ne serait qu’un coup d’épée dans l’eau, sans effet durable.

 

L’efficacité tant vantée de l’anglais « intensif » serait-elle une fumisterie ? Les données de recensement indiquent que oui. Certes, elles ne permettent pas d’évaluer l’effet d’un arrêt de l’enseignement des mathématiques et du français, par exemple, à la fin du primaire, sur le degré d’aisance des élèves dans ces matières l’automne suivant, en arrivant au secondaire. Mais de toute évidence, cet effet ne saurait être positif.


 
21 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 25 mars 2014 05 h 45

    L'usage et l'apprentissage...

    L'usage et l'apprentissge d'une langue sont deux choses distinctes.
    Et c'est bien là que le bât blesse...
    Parler une langue et la connaître, cela fait deux.
    Un individu peut très bien parler une langue depuis son enfance et ne pas la connaître. Les écoles du monde etier sont remplies d'enfants qui parlent une langue qu'ils ne sont encore qu'au balbutiement de connaître.
    Au Québec et au Canada, le meilleur exemple qu'on puisse donner de ce mécanisme à deux temps est l'affligeante qualité du français que parlent plusieurs de nos politiciens et artistes, alors qu'en anglais, tout va bien.
    Et je ne parle pas de ceux et celles qui ont pour langue maternelle l'anglais...
    En effet, combien de nos "vedettes" francophones parlent leur langue maternelle d'une manière approximative et néglogée, alors qu'ils parlent l'anglais de manière parfaite ?
    Comme si avait gagné l'idée canadian que le français ne valait pas la peine d'être appris correctement par nous et que la qualité de sa pratique ne pouvait nous être qu'étrangère ? Française de France et non pas québécoise du Québec... ?
    D'ailleurs, combien de nous parmi les plus célèbres à l'étranger parlent, sans même s'en rendre compte, un français que de toute évidence, ils ont toujours refusé ou échoué à apprendre à l'école ? Alors qu'au contraire, ils parlent un anglais qu'ils ont appris par méthodes enseignées et qui est plus que très convenable ? Mécanisme troublant et qui, par exemple, donne l'occasion franche (et condamnable) au film Monuments Men de nous déprécier collectivement (encore plus que souvent il se fait) en France... Film tissé de clichés et de divers préjugés anti-français.

    L'usage d'une langue peut commencer très tôt, mais son apprentissage doit être maniée avec doigtée si on ne veut pas que la langue maternelle de l'enfant ne devienne la langue d'une certaine, ou d'une confirmée, médiocrité. Alors que les seconde, tierce, etc. qu'il apprendra, soient celles d'une expression juste et réfléchie de cel

    • Jean Richard - Abonné 25 mars 2014 09 h 24

      Un petit bémol M. Côté : si ce que j'entends quotidiennement sur la rue peut être significatif, je me permettrai de vous dire que l'anglais parlé par ces francophones anglicisés et colonisés est loin d'être parfait. Pour se donner des airs d'être à l'aise avec la langue adulée, on essaie d'imiter le slang sud-ontarien avec des résultats désastreux.

      À l'écrit, ce n'est guère mieux. Un petit regard sur les médias sociaux, Facebook en tête, suffit. L'anglais qu'on y écrit est bien loin de celui de Shakespeare ou de Hemmingway.

      Seule chose agaçante : le francophone colonisé sera soucieux de ne pas faire d'erreur perceptible en anglais et sera à l'opposé agacé de se faire montrer celles qu'il fait en français. Parler un mauvais français, ça fait bien. Faire une erreur en anglais, c'est sacrilège. Sauf que la meilleure façon d'éviter les erreurs, c'est de rester à un niveau très bas et primaire, ce qui permet une meilleure maîtrise.

  • André Michaud - Inscrit 25 mars 2014 10 h 16

    La nécessaire immersion

    Pour bien apprendre une langue il faut vivre L'immersion.

    Les profs qui parlent plus en francais qu'en anglais dans un cours sont beaucoup moins efficaces. Mon meiller prof d'anglais fut une américain qui ne parlait qu'exclusivement l'anglais.

    Deuxième condition , le prof doit maitriser la langue et l'accent anglais. Combien de profs d'anglais j'ai eu ne savaient même pas prononcer les th !!

    Pour moi le principal problème dans ce programme est de trouver assez de profs compétents pour à fois enseigner l'anglais et les autres matières en anglais.

    Il est important partout au monde, de maitriser sa langue locale et aussi l'anglais pour les échanges internationaux!

    • Jacques Nadon - Abonné 25 mars 2014 13 h 15

      Moi, mon meilleur prof d'anglais fut une italienne. Elle ne parlait que l'anglais en classe... et parfois baragouïnait le français avec un fort accent italien.

      Et que dire de l'accent ! Lequel... moi je préfère celui du Devonshire ou encore celui de Terre-Neuve, plutôt que cet accent anglo-américain qui n'a aucun charme et qui est trop angluaire.

      Pour moi, le principal problème de ce programme est la mécompréhension des objectifs. L'anglais est la seule matière enseignée. Il n'y a plus de mathématiques, de sciences, d'univers social qui est enseigné pendant la moitié de l'année. Tout le temps est dévolu à la seule " maîtrise " de l'outil de communication.

      Pourquoi? Si plusieurs recherches montrent qu'il existe un bénéfice à intensifier l'enseignement de la langue seconde ou tierce, d'autres dont la plupart réalisée par des anglo-canadiens démontrent clairement que les élèves accumulent du retard dans la langue première et les autres matières, qui se constatent, non pas l'année suivant le bain linguistique, mais la seconde année. Ici, ce serait en secondaire II où on constaterait un retard.
      De plus la plupart des études ont été réalisées à partir d'une clientèle scolaire qui avait le choix... Quand on ne tient pas compte de cet aspect majeur, c'est qu'on tient à biaiser les résultats avant de comemncer à les analyser.

      Lors de mon dernier voyage en Europe, je n'ai pas eu de problème à utiliser l'espagnol en Espagne, l'anglais en Angleterre et aux Pays-Bas.
      J'ai rencontré un groupe scolaire polonais et des jeunes allemands, des Suisses, des Coréens... j'ai dû oublier l'anglais et communiquer avec eux en allemand ou en espagnol.
      Certes l'anglais est une langue très répandue mais pas autant qu'on le laisse entendre.

    • Gilles Théberge - Abonné 25 mars 2014 13 h 24

      Ça me fait bien rire monsieur Michaud. Intrinsèquement, international implique diversité culturelle et multiplicité de langues.

      International ça ne veut pas dire monoculturel et monolinguisme pour na pas dire unilinguisme anglais.

      Nous sommes en préparation d'un voyage printanier en europe, en Italie pour être plus précis.

      Tout notre parcours est établi, toutes nos réservations sont faites. Huit (8) fois sur dix (10) on y parle français... Et nous avons traité toutes nos affaires en français sur les sites de réservation.

      Pour le reste nous allons avoir un traducteur électronique et nous allons leur parler italien.

      Ça ne nous tente pas de parler «petit nègre» en anglais basic ou en globish. Ce que nous pourrions faire nous en sommes capables. Mais nous nous y refusons par respect pour nous et pour nos hôtes. Nous allons transiger au maximum de nos possibilités dans leur langue.

      Je me fais un point d'honneur d'éviter l'anglais au maximum. Sauf quand je vais dans un pays anglophone. Le Canada par exemple...

      Avec le temps et l'avancement technologique, nous allons bientôt pouvoir parler dans notre langue à un appareil qui va traduire automatiquement et exprimer vocalement ce que nous avons à dire dans la langue de notre interlocuteur.

      Alors dites-nous que c'est intéressant de parler anglais pour la culture si vous y trouvez du plaisir, et tant mieux pour vous. Mais cessez de répéter continuellement que parler anglais est une exigence minimale incontournable pour pouvoir voyager. Ce n'est pas vrai.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 25 mars 2014 10 h 21

    Langue et culture

    Enseigner l’anglais au compte-goutte au primaire à nos élèves francophones et allophones m’apparaît non seulement une perte de temps, mais m’apparaît aussi comme nuisible au développement harmonieux de la structure de pensée de l’enfant.

    Le plus important au niveau de l’enseignement primaire est de bien maîtriser sa langue maternelle et d’avoir une structure de pensée bien formée.


    L’enseignement de l’anglais n’a pas sa place au primaire pour les francophones et les non-anglophones. C’est vrai que les cerveaux des jeunes enfants sont des éponges qui peuvent absorber beaucoup de choses, mais en ce qui concerne le langage il est de loin préférable que l’enfant maîtrise très bien sa langue maternelle avant d’apprendre d’autres langues. Il est plus important à ce niveau de bien maîtriser sa langue maternelle et d’avoir une structure de pensée bien formée.

    

C’est au secondaire que l’enseignement de l’anglais doit être fait, pas d’une façon homéopathique ou sur le même pied que le français, mais d’une façon sérieuse avec des cours d’anglais (et non pas avec des cours en anglais), et avec des périodes d’immersion en milieu anglophone. C’est de cette façon que moi-même, à un âge très respectable, j’ai appris l’espagnol de façon plus que satisfaisante, avec quatre cours universitaires de 45 heures (3 heures par semaine pendant 15 semaines), avec de l’étude et des devoirs tout au long, avec 3 stages d’immersion de 3 semaines chacun, avec de la lecture et l’écoute d’émissions hispanophones à la télé.

  • Robert Henri - Inscrit 25 mars 2014 10 h 38

    Improvisation ? C'est pas si sur.

    Improvisation ? C'est pas si sur. CM'est plus une tentative anglo-fédéraliste pour continuer, dans l'espoir de le terminer, tout le travail assimilateur depuis Lord Durham. Le bilinguisme individuel est très bien mais le bilinguisme généralisé est un ethno-suicide si nous l'acceptons.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 25 mars 2014 12 h 42

      Complètement d'accord avec vous, monsieur Henri.

  • Gilles Théberge - Abonné 25 mars 2014 13 h 04

    La pertinence n'a pas d'importance

    Sur ce sujet peu importe la pertinence des études, des pratiques, des conclusions d'expériences et de recherches sur le sujet. Ce qui domine, c'est l'obsession de l'anglais. On n'a qu'à écouter ce qui se dit et lire ce qui s'écrit : parler anglais est beaucoup plus important que de maîtriser le français.

    À la rigueur on pourrait même penser que pour de plus en plus de Québécois le français est davantage un boulet qu'un avantage.

    On a beau savoir que le français est une langue belle, universelle. Que sa précision est remarquable et remarquée. Qu'elle permet d'exprimer des nuances que l'on ne pourra faire faute d'intimité réelle avec d'autres langues et notamment l'anglais.

    On peut savoir et comprendre que jamais un apprenant ne réussira à maîtriser parfaitement l'anglais dans toutes l'amplitude de cette culture. Voyons seulement comment en Europe on s'arrache les «natives» anglo-saxons, pour gérer les grandes Organisations publiques. On peut savoir tout ça.

    Mais en bout de ligne le dernier parent au bout du dernier rang de campagne de chez-nous est anxieux. Il tremble à l'idée que ses rejetons puissent ne pas être bilingues, lire écrire et parler anglais «fluently» à la fin du primaire.

    Qu'est-ce que vous pensez qui va se produire si Philippe Couillard conquiert le poouvoir en avril prochain?!