Un nouveau combat pour les femmes

Ce qui a trait à la maison, au domestique, aux enfants, aux soins des autres, est ennuyeux, sans valeur, sans statut.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Ce qui a trait à la maison, au domestique, aux enfants, aux soins des autres, est ennuyeux, sans valeur, sans statut.

En pleine campagne électorale, on se soucie souvent des candidaturesféminines pour mesurer le progressisme d’un parti. Pourtant, des jeunes femmes trouvent, elles, que ce progressisme est bien relatif. L’égalité dont on se vante tant au Québec ne fait pas que des heureuses.

 

Ainsi, Annie Cloutier lance un essai qui interpelle les féministes. Aimer, materner, jubiler (VLB éditeur), voilà le titre du livre dans lequel l’auteure déploie une critique sentie de ce qu’elle appelle le dogme féministe. On peut réfléchir sur ces derniers mots (et il faudrait s’y atteler sérieusement), mais retenons qu’Annie Cloutier estime que les féministes québécoises ont la mainmise sur l’organisation de la vie en société, et sur notre vie de tous les jours. Mon objet n’est pas de faire une critique de son livre ici, mais disons rapidement qu’elle reproche à la doxa féministe d’imposer l’idée que les femmes doivent travailler contre rémunération, et les mères aussi, afin de jouir d’une dignité sociale. Je pense résumer assez bien sa pensée. Ce livre est provocateur, notamment dans le sous-titre, « l’impensé féministe », qui sous-entend que la maternité n’a pas sa place dans le féminisme.

 

Annie Cloutier n’est pas la seule à trouver que le rôle maternel n’a de place nulle part, et que les femmes sont tombées dans le piège qui les oblige désormais à travailler, à materner, et à s’épuiser, le tout en gardant la taille fine et le sourire radieux. Dans la génération Y, c’est un courant fort que Cloutier représente, tout comme la dramaturge Fanny Britt avec son livre Les tranchées ou encore la romancière et essayiste française Éliette Abécassis, qui publiait il y a quelques années Le corset invisible (Albin Michel). En gros, ces jeunes femmes, et d’autres, accusent le féminisme d’avoir berné les femmes.

 

Comme féministe, on peut se sentir heurtée (et je le suis, je ne veux berner personne !), mais ces auteures touchent un point névralgique, à savoir que ce qui concerne le monde féminin n’a pas grande valeur sociale. Elles ont beau prendre des raccourcis, faire des insinuations discutables, elles ont raison : ce qui a trait à la maison, au domestique, aux enfants, aux soins des autres, est ennuyeux, sans valeur, sans statut. Déjà, je sais que des lecteurs, et beaucoup de lectrices, vont lever les yeux au ciel, tant ces sujets les font bâiller d’ennui. Mais ils ont tort. La productivité mondiale ne serait rien sans toute cette activité domestique qui permet aux institutions et aux entreprises de tourner : ménage, cuisine, soins domestiques, soin aux enfants, aux aînés, et toute la charge mentale qui vient avec.

 

Le féminisme a voulu que les femmes soient libres, que les hommes et les femmes soient égaux. C’est vrai que cette révolution a laissé dans son sillage beaucoup de foyers monoparentaux, de femmes épuisées et seules. Mais je dis aux femmes critiques du féminisme qu’il n’en est pas la cause. C’est plutôt que la révolution est inachevée.

 

Ainsi, je comprends tout à fait la peine et la colère d’Annie Cloutier et de ses collègues. On aime des femmes ce qui fait plaisir (leur sexualisation), c’est tout. En revanche, parler d’un point de vue féminin n’a aucune autorité dans notre société (combien de femmes aux cheveux blancs voit-on sur les plateaux de télévision et les pages couverture de magazines?). Et c’est cela qui me met en colère, moi aussi. Au lieu de s’opposer au féminisme, je souhaite que ces jeunes femmes se proposent plutôt de l’investir, et d’en renouveler les termes. Et je serai du combat.

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18 commentaires
  • Gaetane Derome - Abonnée 25 mars 2014 02 h 36

    En effet,la révolution n'est pas terminée.

    Je n'ai pas lu les livres dont vous parler mais j'ai entendu parler de ces sujets.Tant mieux pour ces femmes si elles sont biens ainsi mais il n'y a rien de nouveau sous le soleil dans le fait pour les femmes de ne pas travailler et de materner car nos grands-meres le faisaient.Et elles ne s'en vantaient pas,elles subissaient leur sort.Alors nous ne reviendrons pas a cette epoque.
    Si une femme pense qu'elle n'a pas assez d'energie pour avoir une famille et s'accomplir,peut-etre est-il preferable de ne pas avoir d'enfants.
    Mais comme vous dites la revolution n'est pas terminee,ce sont encore les femmes qui en moyenne ont les emplois les moins biens remuneres et ce sont encore les femmes qui ont le plus de taches menageres.
    Cependant,quand je regarde dans ma famille,ces jeunes couples je vois une lumiere d'espoir en ce qui concerne le partage des taches,car les peres sont aussi capables que les meres de s'occuper des enfants.Il faut cependant que les femmes arretent de vouloir tout controler dans la maison et lache prise.Nous avons aussi une responsabilite,celle de deleguer les taches.
    Tant qu'a la sexualisation des femmes ce n'est qu'un cote de la medaille,moi je remarque aussi que de plus en plus d'hommes sont coquets,donc c'est aussi une question de societe.

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 mars 2014 09 h 13

      L'autonomie financière des femmes est la plus importante conquête du féminisme pour les femmes autant que pour les hommes. La remettre en question signifie que les femmes redeviendraient à nouveau dépendantes des hommes ce qui serait un recul épouvantable. Pour les hommes c'est redevenir de simples pourvoyeurs qui n'auront jamais une vrai place dans la famille. Revenir à ces rapports inégalitaires est pour moi inacceptable. Les femmes au travail ont démontrée leurs valeur et prennent leur place dans le monde du travail. Nombreux de leur côté sont les hommes qui voient comme un gain immense le droit de prendre leur place dans la famille auprès de leurs enfants. Vous avez raison Mme Derome il y a encore beaucoup de chemin à faire. Les tâches domestiques sont, il est vrai, importantes pour la richesse d'une société mais elles doivent être partagées dans la famille. Et de plus en plus elles le sont. Ce n'est pas par un retour en arrière qu'on avance. Il serait horriblement dommage que ce qui semble être une remise en question de jeunes femmes les obligent dans quelques années de devoir refaire les batailles du passé.

    • Max Windisch - Inscrit 25 mars 2014 10 h 39

      Tout en reconnaissant la valeur des commentaires précédents, je trouverais bénéfique qu'on se dirige vers des manières de faire encore plus flexibles. Qu'une femme qui le désire puisse s'éloigner du marché du travail plus longtemps, et qu'elle se sente supportée dans cette décision. Qu'un retour tardif devienne possible et accueilli positivement, et qu'on s'efforce d'en minimiser les pénalités.

      L'autonomie et l'indépendance, c'est très bien, mais la solidarité et l'engagement sont également nécessaires.

      Il ne faudrait pas non plus perdre de vue le "jackpot" qu'a dû constituer le dédoublement de la main-d'oeuvre, à un coût certainement moindre que le double, pour la machine économique (si j'en juge par les problèmes bien connus de parité, et par la quantité de travail que des jeunes couples autour de moi doivent déployer pour y arriver, comparée à la charge de nos parents). Toutes les forces ayant appuyé cet aspect de la quête féministe n'étaient pas désintéressées, ni sans effets néfastes pour la société...

      En somme, je pense que pour trouver un équilibre encore plus sain, il n'est pas mauvais de remettre en question certains des chemins empruntés jusqu'à maintenant.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 25 mars 2014 12 h 53

      Vous avez raison Mme Derome, la révolution n'est pas terminée. Mais également, je suis très critique de ces femmes qui attaquent le féminisme de cette façon!

      Pour un partage équitable, il faut regarder du côté des partenaires, souvent masculins. Est-ce que les femmes sont les seules responsables d'élever des enfants, de s'occuper de parents malades et de s'occuper des tâches domestiques? Ces tâches ne sont pas rémunérées mais je ne crois pas, comme il est dit dans l'article, qu'elles sont sans valeur! Au contraire!

      La principale critique des femmes comme Mmes Cloutier et Navarro vise à remettre en avant la femme au foyer. Malheureusement, d'une part, plusieurs ménages ne peuvent absolument pas se le permettre. Sont-elles conscientes de cet aspect?

      Deuxièmement, l'objectif de l'indépendance financière des femmes a été reconnu comme étant essentiel par toutes les féministes notamment parce que le partage des biens, des droits et des responsabilités suite à une séparation ou un divorce était et est catastrophique pour les femmes. Plusieurs femmes ont vécu et vivent encore ce drame.

      Troisièmement, des portes se sont ouvertes aux femmes afin qu'elles puissent s'épanouir d'autres façons. L'accès des femmes à des métiers et professions qui leur étaient interdits sont à notre portée et plusieurs ont le goût de s'impliquer (autrement aussi que par le travail non rémunéré, dont le bénévolat où elles sont très engagées).

      Quatrièmement, des femmes ont une famille nombreuse et un travail et arrivent à concilier tous ces aspects. Bien sûr, il faut de l'organisation. Le féminisme n'est pas responsable de toutes les déceptions des femmes. Les suggestions constructives sont toujours les bienvenues, comme d'inciter nos partenaires à collaborer.

      Le féminisme n'a jamais promis la lune, mais certaines s'en servent pour le dénigrer en oubliant les acquis! Malheureux!

    • Johanne St-Amour - Inscrite 26 mars 2014 13 h 11

      Une excellente explication de l'écart de revenus entre les femmes et les hommes, un quart de celles-ci travaillant à temps partiel pour alléger le fardeau de la famille; les conséquences de ces choix. Par le Conseil du statut de la Femme: https://www.youtube.com/watch?v=pYnvNizLbdg&sns=fb

  • Pierre Brassard - Inscrit 25 mars 2014 07 h 29

    Cherchez la femme

    La femme est l'avenir du monde. Elle portera toujours l'avenir du monde. Les hommes lucides le savent.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 25 mars 2014 09 h 34

      dit celui qui ne leur reconnaît même pas le droit de disposer de leur corps, ni celui de réagir face à un symbole sexiste.

  • Umm Ayoub - Inscrite 25 mars 2014 11 h 04

    Récupéré par le système


    Le féminisme a fonctionné parce qu'il pouvait être récupéré par le système capitaliste. Ce système qui exploite dorénavant les femmes comme les hommes.

    Les femmes étaient protégées de cette exploitation. Elles y sont maintenant jusqu'au cou.

    Le prix à payer pour avoir du succès dans un monde où elles compétitionnent désormais avec les hommes est de renoncer la plus possible à ce qui faisait d'elle une personne différente.

    La pression du marché du travail la pousse donc à renoncer le plus possible à la maternité, à se décharge,r auprès d'institutions du soin de l'enfant ou deux qu'elle aura quand même eu, du soin de ses parents âgés, en plus de renoncer à avoir du temps à soi, etc.

    C'est de renoncer beaucoup sa vie privée, pour donner le meilleur de son temps, le meilleur de sa forme, le meilleur de ses années, pour enrichir son patron, qui l'exploite, et qui ne se soucie pas de son bonheur et de son épanouissement.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 25 mars 2014 12 h 33

      C'est sûr qu'il vaut mieux être exploitée par un mari que par un patron. Il ne faut pas oublier non plus qu'une femme se limite à la maternité, elle ne peut pas être femme sans cela.

      (Vous aurez compris que je suis ironique.)

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 25 mars 2014 15 h 15

      Madame Chabot, vous avez une vision très fautive de la condition des femmes avant qu'elles n'accèdent au travail et que les lois n'aient changé (pour tenir compte d'elles, enfin, dans les Droits de "l'Homme", notamment), et de la condition des femmes qui vivent dans pays où leurs droits sont toujours bafoués, dès la petite enfance.

      Je trouve cela vraiment déconcertant de voir que tant de femmes réduisent le combat pour l'amélioration de la condition féminine à un simple désir d'accrocher son tablier et de travailler. Cette vision très réductrice cache très mal une ignorance complète du lien directe entre la participation de la femme sur la scène publique et tous les droits qui ont été acquis, et qui ont amélioré la condition des femmes.

  • Ginette Plante - Inscrite 25 mars 2014 11 h 28

    "Le complexe de Cendrillon"

    C'est le mouvement du balancier. Après avoir intégré massivement le marché du travail, des femmes voudraient revenir au modèle des années 1960 version édulcorée et romantique: cuisine-maison, maman présente à l'heure du dîner et au retour de l'école, décoration de son chez-soi, maison rangée agréable pour y vivre, mères toujours présentes, attentives, détendues, qui veillent à la bonne éducation et......couture, tricot, broderie, amen. Nostalgie, quand tu nous tiens! Bien beau ces projets de vie, mais durant ce temps-là, les décisions se prennent ailleurs et si elles ne sont pas présentes, les décisions ne tiendront pas compte de leurs valeurs, de leurs priorités. Et financièrement? Et les hommes, ils n'aiment pas ça eux aussi faire des mamours, du maternage de temps en temps. Et je suis d'accord qu'il faut apprendre à déléguer, apprendre à faire confiance aux autres adultes autour de nos enfants.Je me souviens d'un livre:" Le complexe de Cendrillon", dans les années 1980 et de la tentation qui guette les femmes de se réfugier dans le confort de ce modèle.

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 mars 2014 16 h 37

      Je suis d'accord avec vous...mais qui vous dit qu'on aime pas aussi faire des mamours et materner nos enfants quand on nous en laisse la chance?

      Excusez-moi c'est juste un clin d'oeil!

    • Johanne St-Amour - Inscrite 25 mars 2014 19 h 49

      Qu'est-ce qui empêche une femme ou un homme qui travaille de faire des mamours et de materner ses enfants, M. Patenaude?

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 mars 2014 21 h 12

      @St-amour
      Absolument rien c'est exactement ce que je pense

  • Véronique Lévis - Inscrite 25 mars 2014 13 h 41

    Encore des inégalités à travailler

    Après un congé de maternité, une mère qui perd son travail n'a pas droit à des prestations de chômage. Comment survivre après avoir coupé dans le budget et puisé dans nos économies plusieurs mois pour être avec bébé et se retrouver sans revenus et sans emploi du jour au lendemain?

    On a encore du pain sur la planche!