De l’usage du mot «épique»

Une vie doit-elle être “épique” pour être digne d’être vécue ? », me demandait un ami, surpris par l’usage abondant et varié que font nos contemporains dudit mot. Une rapide incursion sur Twitter semble prouver que, de nos jours, le meilleur ou le pire de la vie est épique (ou #epic) ; du grand écart de Jean-Claude Van Damme (« Je ne la regarderai jamais assez !!! The #Epic Split feat. Van Damme ») aux pitreries de nos animaux domestiques (« Mon chat qui roule et se casse la gueule de mon lit #épique. »).

 

Par définition, épique est relatif à l’épopée, une suite d’aventures extraordinaires, grandioses ou héroïques. Une théorie veut d’ailleurs que l’engouement actuel pour ce mot soit dû à l’immensément populaire jeu vidéo World of Warcraft, dont l’un des niveaux les plus convoités permet d’acquérir des objets de qualité dite épique.

 

Admettons qu’il soit légitime pour un jeu d’aventures de se réclamer d’une dimension épique. Le grand reproche adressé aux utilisateurs du mot en question est qu’ils l’emploient à l’excès dans des contextes qui n’ont rien de grandiose ; ainsi, plusieurs penseront que l’auteur du tweet « J’ai retrouvé mes lunettes #Epic » aurait pu se garder une petite gêne.

 

Aux puristes, rappelons qu’« épique » possède un sens familier qui permet qu’on l’utilise comme synonyme de pittoresque ou de mémorable. L’hyperbole justifie aussi qu’on emploie le mot épique pour décrire des aventures moins que glorieuses, souvent de manière ironique. Si nous questionnions la personne qui a retrouvé ses lunettes, sans doute admettrait-elle que sa mésaventure n’a rien d’épique en soi, mais qu’elle a trouvé plaisir à la relater sous cet angle exagéré et railleur. Avis, donc, à tous les pourfendeurs de l’épique trivial : nous sympathisons avec vos revendications, mais vous avez tort (#EpicFail).

 

Cela étant réglé, posons-nous plutôt la question suivante : dans le grand cycle des expressions populaires d’ébahissement, quels mots « épique » a-t-il éclipsés ? Dans le contexte québécois, on pense spontanément aux expressions c’est malade (mental) !, c’est fou !, c’est débile (mental) ! Être abasourdi par un phénomène revenait à l’associer à une altération de la condition mentale. En nous exclamant « c’est fou ! », nous véhiculions l’idée selon laquelle ce qui nous saisissait se situait au-delà de la normalité psychique. De l’extraordinaire d’un point de vue mental (le « fou »), nous sommes passés, avec l’épique, à un extraordinaire plus tangible, physique. Aujourd’hui, pour nous faire valoir, mieux vaut donc miser sur quelque chose de palpable et relater nos aventures épiques plutôt que nos folles histoires.

 

N’empêche, le fait qu’il soit coopté par le quotidien (« Chanter du Céline Dion au petit-déj’en famille #épique ») rend l’épique moins grandiose. Pour preuve, ce tweet posté par une personne déçue d’un spectacle : « Oui, c’était épique, mais ça aurait pu être plus épique, ça m’a pas laissé une impression de malade. » Signe que parfois, le subjectif l’emporte.

 

Les irréductibles ennemis de l’« épique » peuvent se consoler : le terme finira lui aussi par disparaître pour aller rejoindre les buzzant, capoté et autres expressions exploitées dans le générique de Watatatow. Si je me fie à mon adolescente, le processus est déjà bien enclenché. Vous auriez dû voir sa tête quand je lui ai dit que j’écrivais un article sur le sujet. Épique.


Caroline Allard - Ex-doctorante en philosophie, elle est l’auteure  des Chroniques d’une mère indigne et de Pour  en finir avec le sexe (Éditions du Septentrion).  Elle délaisse parfois l’humour pour revenir à ses anciennes fréquentations, dont l’analyse du langage.

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