Ne touchez pas à l’Hôtel-Dieu de Montréal

Les citoyens du Québec considèrent encore et toujours que l’accessibilité aux soins de santé constitue une haute priorité. Où trouver le financement ? C’est en partie pour réaliser l’objectif de trouver de nouveaux revenus que les ministres Lisée, Hébert et Kotto ont mis sur pied le Groupe d‘experts chargé de proposer des solutions sur l’avenir de certains bâtiments hospitaliers déclarés excédentaires avec la construction du nouveau Centre Hospitalier Universitaire de Montréal (CHUM) et du Centre universitaire de santé McGill (CUSM). Ce Groupe d’experts vient de déposer une première série de recommandations qui touchent les bâtiments situés à l’extérieur du site patrimonial du Mont-Royal. Leur’analyse énonce des principes généraux dont certains pourront s’appliquer aux prochains scénarios de disposition de l’Hôtel-Dieu de Montréal et de l’Hôpital Royal Victoria. Les auteurs (Marie Lessard, Claude Corbo et Cameron Charlebois) ont produit un rapport qui est un modèle du genre. Il devrait être lu par les politiciens, les universitaires et les citoyens surtout ceux du Centre-ville de Montréal.

 

On apprend que le montage financier, approuvé par le gouvernement du Québec pour la construction du CHUM et du CUSM, doit rapporter 218 M$, soit 177 millions de dollars pour les immeubles du CUSM (décret du 7 juillet 2010) et 41 millions de dollars pour les immeubles du CHUM (décret du 20 mai 2010). Très Intéressant car il s’agit de revenus non-gouvernementaux. Un objectif ambitieux qui doit être rencontré car, dans l’état des finances publiques, ce serait irresponsable de faire autrement. Par contre, en lisant l’énumération des obstacles intelligemment soulignés, c’est une mission quasi impossible que celle d’obtenir les sommes escomptées auprès d’acquéreurs non-gouvernementaux. Pour exemples, on lit dans le rapport des suggestions intéressantes comme celle d’installer sur le site de l’Hôpital de Montréal pour enfants plusieurs fonctions de santé publique ou celle du transfert d’un pavillon de l’Institut thoracique à l’Institut de recherche clinique de Montréal (IRCM), Qui va payer ?.Le privé ? Douteux, Ou le public ? Non. Ce sera l’impasse.

 

Comment sortir de l’impasse budgétaire annoncée ? Une mission quasi impossible que celle de recueillir 200M$, Que propose l’Agence régionale de santé et des services sociaux de Montréal pour réaliser des économies ? Transformer l’Hôpital Notre-Dame en un hôpital communautaire de 300 lits et fermer des institutions dont l’Hôtel-Dieu. Cette fermeture imposée n’est absolument pas la solution car elle produira des conséquences majeures sur l’accessibilité aux soins et aggravera le problème des listes d’attente et des urgences. Oui il y a une autre solution qui respecte l’esprit et la lettre (on devrait écrire les « chiffres ») des conditions exigées par le Gouvernement du Québec, soit de remplir une mission de l’État (l’accessibilité aux soins de santé), de permettre, à défaut de revenus incertains, des économies réelles et de nécessiter peu ou pas d’investissements, Ces solutions, c’est le maintien de l’Hôtel-Dieu comme composante du CHUM et comme hôpital de proximité. Cette décision pourrait être appliquée immédiatement car elle produira des effets bénéfiques sur le plan économique, sur celui de l’accessibilité aux soins de santé et sur les plans géopolitiques et patrimoniaux.

 

En 2016, le nouveau CHUM sera inauguré. Il aura une vocation suprarégionale, centrée sur la médecine ultraspécialisée dite de 3e et 4e ligne et il aura 772 lits, soit 482 de moins que le nombre actuel de lits dans les trois établissements fusionnés. On peut affirmer que c’est au niveau des soins de 1re et 2e ligne que se produira l’effet conjugué de la mission du nouveau CHUM, de la réduction du nombre de lits et de la fermeture de l’Hôtel-Dieu. Fermer l’Hôtel-Dieu, c’est transférer ses services vers les hôpitaux autres que le nouveau CHUM. Ce n’est pas parce qu’on ferme un hôpital qu’on supprime les besoins et la fonction. Conséquemment maintenir l l’Hôtel-Dieu offre une solution qui ne demande aucun investissement car elle repose sur l’utilisation intelligente des installations rénovées pour 50 millions $ il y a à peine 15 ans. Ainsi on évite le gaspillage des fonds publics.

 

Si on se fie aux données mêmes de l’Agence régionale de santé et des services sociaux de Montréal, c’est cette Agence qui planifie une nouvelle crise des listes d’attente. Selon le président du Conseil des médecins et dentistes d’alors, le docteur Paul Perrotte, il y avait, en 2011, « une liste d’attente d’environ 9000 patients sur l’île de Montréal pour les besoins en chirurgie, chiffre qui pourrait augmenter faute de lits d’hospitalisation. » (TVA Nouvelles, 2 octobre, 2011). Où les citoyens iront-ils ? Évidemment dans les hôpitaux de proximité comme l’Hôtel-Dieu et l’hôpital Notre-Dame. Les citoyens de Westmount et du quartier Notre-Dame de Grâce gardent leurs deux hôpitaux de proximité, l’Hôpital général et le St, Mary’s. Ce qui est fort bien. En toute justice et selon les mêmes critères, la communauté portugaise, la population du Mile-End, du Plateau, d’Outremont et même de Ville Mont-Royal doivent garder leur hôpital de proximité, l’Hôtel-Dieu. Les mêmes arguments d’équité et de justice sont aussi valables pour le personnel soignant et les employés de l’Hôtel-Dieu qui ne veulent pas perdre leur milieu de travail.

 

Fermer l’Hôtel-Dieu, c’est aussi fermer une salle d’urgence achalandée. En 2012, le CHUM actuel a reçu 122,840 patients en urgence. Or, le nouveau CHUM est conçu pour recevoir au maximum 65,000 visites en urgence par année. Où iront les patients d’Outremont, de Ville Mont-Royal, du Mile End, et même du centre-ville ? Avec la fermeture de l’Hôtel-Dieu on est en train de planifier ou d’amplifier une crise permanente des urgences.

 

Le maintien de l’Hôtel-Dieu permet aussi d’éviter le gaspillage des investissements publics qui ont servi à rénover depuis à peine 15 ans la bâtisse, l’urgence et les salles d’opérations décrites en 2010 comme « les plus modernes en Amérique du Nord ». Plus de 50 millions ont été investis pour moderniser cet hôpital. D’autre part, l’Institut de recherche clinique de Montréal (IRCM), un joyau de l’Université de Montréal depuis sa fondation par le docteur Jacques Genest en 1967, mène un vaste programme de recherche clinique sur les maladies reliées au cholestérol, à l’hypertension artérielle, au diabète et à l’obésité. L’Hôtel-Dieu de Montréal est un partenaire essentiel de l’IRCM pour la poursuite de cette recherche clinique de grande importance pour notre société.

 

L’Université de Montréal possède déjà un centre de recherche sur le vieillissement de réputation internationale, l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, lequel présuppose un hôpital de proximité. L’Hôtel-Dieu pourrait devenir le complément de ce centre d’innovation et de coordination en gériatrie active où se fera l’enseignement clinique d’appoint pour les médecins de famille.

 

Ce que nous voulons faire ressortir, c’est qu’au final il est moins coûteux de garder l’Hôtel-Dieu car, sans avoir à exiger un nouvel investissement, les montréalais continueront à avoir accès à des salles d’urgence rénovées, à des blocs opératoires performants pour la chirurgie d’un jour et à plus de 150 lits. En somme à avoir accès au seul hôpital francophone de proximité au coeur de la Cité

 

La décision de maintenir l’Hôtel-Dieu est aussi éminemment géopolitique. Si la fermeture de l’Hôtel-Dieu devient réalité : dans trois ans il n’y aura plus d’hôpitaux francophones pour adultes autour du Mont-Royal, au coeur de la ville en somme. Le Québec perdra un autre de ses repères identitaires, une institution emblématique de quatre siècles de présence francophone. Une institution fondée par Jeanne-Mance en 1645 et dont la pérennité a été assurée grâce au dévouement de femmes, religieuses et laïques.

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