Le tandem maudit de la maladie mentale et de l’itinérance expliqué par des parents

« Les conséquences négatives qui découlent [de l’itinérance] sur le plan humain, social et économique affectent non seulement les personnes itinérantes elles-mêmes, mais la société dans son ensemble », écrit le ministère de la Santé et des Services sociaux sur son site Internet.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir « Les conséquences négatives qui découlent [de l’itinérance] sur le plan humain, social et économique affectent non seulement les personnes itinérantes elles-mêmes, mais la société dans son ensemble », écrit le ministère de la Santé et des Services sociaux sur son site Internet.

Alain Magloire, vous vous souvenez ? Ce père de famille atteint d’une maladie mentale et devenu itinérant meurt des suites d’une bavure policière le 3 février à Montréal. Le troisième en trois ans. Les médias en ont largement fait état parce que ce drame remet en évidence un grave problème de société : pourquoi les soins en santé mentale demeurent-ils déficients au point de condamner tant de malades à l’itinérance ? Les organismes parlent de plus de 10 000 itinérants actuellement à Montréal.

 

Les signataires de ce texte ont été bouleversés, choqués par cette mort tragique parce que la victime aurait pu être un de leurs enfants. En effet, nos deux familles ont chacune un enfant malade qui a été poussé dans l’enfer de l’itinérance au cours des dernières années. Très vite abandonnés par les services de santé, les malades mentaux sont privés de leur droit d’être soignés et condamnés presque automatiquement à vivre dans la rue. Telle est la réalité. C’est une chose que d’en être scandalisé et de le dénoncer, c’en est une autre de comprendre pourquoi cette tragédie se produit et comment nous pouvons y mettre fin. Voilà pourquoi nous prenons la parole.

 

Corriger les erreurs du passé

 

Comme société, nous tolérons actuellement un scandale d’une ampleur plus grande que celui du débordement des asiles dans les années 1960 et 1970, lequel a amené le Québec d’alors, sous la direction du Parti québécois d’ailleurs, à désinstitutionnaliser la maladie mentale et à poser les bases d’un vaste projet de réinsertion sociale doté de structures appropriées pour y répondre. Hélas, nous avons du même coup avalisé le discours du Québec inc. auquel nous avons confié notre quête collective d’émancipation et de confort… y trouvant notre profit évidemment, mais rejetant par le fait même l’établissement de structures adéquates en santé mentale. En plus, nous avons cru aux sirènes de la psychiatrie moderne qui promettaient le rétablissement par les seules vertus de la médication chimique. Double erreur : sans psychothérapie patiente et compétente et sans ressources physiques et financières appropriées, les médicaments ne suffisent vraiment pas. La rue devient alors l’exutoire obligé et les enfants malades de notre génération s’y sont retrouvés. Mais, concrètement, qui les envoie à la rue et pourquoi ?

 

Régler un problème d’interprétation

 

En santé mentale, pour que les psychiatres hospitalisent une personne et la soignent, celle-ci doit être jugée dangereuse pour elle-même ou pour autrui. Quiconque ne répond pas à ce critère ou refuse un traitement n’a plus sa place dans un hôpital, peu importe la façon dont il y a été amené. Même si c’est l’hôpital qui obtient une ordonnance de traitement et d’hébergement, rien n’est réglé pour autant puisque le seul traitement en usage est chimique et le lieu d’hébergement demeure l’hôpital où les activités du malade pendant des semaines, voire des mois, se limiteront à prendre ses pilules, dormir, manger, regarder la télévision et fumer s’il en a les moyens. Pas surprenant que la majorité refuse. Et à la sortie où ira-t-il ? Trois issues : la famille ; son propre logement s’il en a un et s’il est capable d’y rester ; enfin, la rue hélas.

 

En général, la famille a déjà un long parcours douloureux et sait trop bien que « les autres créent notre enfer lorsqu’ils n’acceptent pas d’entrer en relation avec nous », comme l’a écrit le regretté Albert Jacquard. Blessée et laissée à elle-même, elle se dérobe souvent. Pour ce qui est du logement, la réapparition des symptômes de la maladie mentale, souvent très rapide, en empêche plusieurs de pouvoir y vivre seuls.

 

Reste alors l’itinérance… qui, de l’aveu même du gouvernement, est dangereuse pour soi et pour autrui comme l’écrit le ministère de la Santé et des Services sociaux sur son site Internet : « Les conséquences négatives qui en découlent sur le plan humain, social et économique affectent non seulement les personnes itinérantes elles-mêmes, mais la société dans son ensemble. » Le langage est feutré, mais ne trompe pas. La personne n’est pas dangereuse pour elle-même ou autrui au sortir de l’hôpital, mais on l’abandonne dans un lieu où elle le devient.

 

Cela ne vous convainc pas ? Des itinérants viennent de le confirmer dans des autoportraits recueillis par la journaliste Caroline Montpetit dans Le Devoir du 15 février : « La rue, c’est un milieu où tu n’as que des ennemis » (Gaétan) ; « La rue, c’est pas un endroit fréquentable. On y trouve des alcooliques, des psychiatrisés, des junkies » (Sébaste) ; « Aujourd’hui, dans la rue, tu peux te faire tuer pour une cigarette » (Max). Ils doivent bien savoir de quoi ils parlent !

 

Il est clair que l’on joue avec les mots pour masquer le manque de ressources. Et c’est sans parler des gangs de rue, de la prostitution, des drogues faciles d’accès… Or, les psychiatres savent pourtant depuis toujours que la consommation de drogues déclenche ou accroît les troubles psychiques chez les personnes vulnérables quand elle ne les détruit pas complètement. L’augmentation croissante du nombre d’itinérants victimes de maladies mentales en est sûrement une conséquence. De toute évidence, on lit la réalité comme on le veut bien !

 

Une vraie liberté de la personne

 

On ne peut pas soigner le malade mental contre son gré, dira-t-on. Certes. D’ailleurs, en santé mentale, cette liberté fait l’objet d’un cadre juridique strict, mais quand on ne présente à la personne malade aucune autre solution que la vie dans la rue, quand on s’obstine à ne lui proposer rien de valorisant, sérieusement, quelle liberté réelle lui offre-t-on ? Faute de l’inscrire dans une réinsertion digne et respectueuse, nous l’obligeons à accepter un milieu dangereux et néfaste. C’est une honte que nous en soyons là dans un pays libre et riche comme le Québec d’aujourd’hui.

 

Quant aux auteurs de ce texte, il nous a fallu dans chacune de nos familles suivre le parcours du combattant et accepter les longs et pénibles dédales juridiques ou encore toucher le fond du baril pour qu’enfin nos enfants sortent de la rue. Nous croisons les doigts pour la suite. Pendant ce temps, il en reste des milliers d’autres pris au piège et sauvés du désastre par des organismes communautaires à bout de souffle et en attente, des mois encore, d’une politique de l’itinérance ou, pourquoi pas, d’une politique du droit de vivre dans la dignité.

 

Le problème est vraiment collectif. La campagne électorale offre une réelle occasion d’en faire un enjeu politique urgent puisque le préambule de la Charte des valeurs réaffirme l’importance des droits et libertés. Le premier de ceux-ci rappelle que tout être humain a droit à la vie, ainsi qu’à la sûreté, à l’intégrité et à la liberté de sa personne. Les soins en santé mentale actuels, nous l’avons vu, ne respectent aucunement cette définition ou bien la trahissent.

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5 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 10 mars 2014 04 h 20

    Proposition citoyenne...

    Je ne prendrai les propos de Monsieur Péladeau comme crédibles que lorsque celui-ci s'occupera lui-même de la solidarité sociale au Québec. S'il veut nous montrer qu'il a de vraies qualité en matière d'innovation et de créativité, bien que je doute qu'il ne relève le gant, je propose que ce soit à cet endroit précis de la révolution sociale qui nous est nécessaire que nous l'attendions.
    Après tout, ce qui aide vraiment les plus démunis d'une société ne peut qu'aider que les mieux nantis... Parce que l'inverse, on sait par expérience et depuis des lustres, que ça ne marche pas pantoute.
    Autrement, sans ce défi relevé par Monsieur Péladeau et le PQ, je resterai assez sceptique sur la sincérité de leurs promesses d'abondance et de succès pour tous.
    Vive le Québec libre !

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 10 mars 2014 10 h 27

      Un drôle de commentaire... en partie, en tous cas.

      "Je ne prendrai les propos de Monsieur Péladeau comme crédibles que lorsque celui-ci s'occupera lui-même de la solidarité sociale au Québec."

      À ce que je sache ce nouveau venu en polique ne brigue pas la chefferie, pas tout de suite en tout cas puisqu'elle est occupée, et de par son parcours il risque fort de se retrouver, s'il est élu, et si le P. q. est réélu, majoritaire ou pas, dans un poste à caractère financier et non social.

      D'autre part, effectivement le P. q. semble s'éloigner de plus en plus de sa tradition de social démocrate, phénomène qui se pointe un peu partout, au NPD aussi, au Québec plus qu'au Canada, dans le sens qu'ici l'écart entre riche et pauvre est depuis longtemps moins margué, mais quand l'un des fondements d'un parti prend le bord... PKP ou pas, ça semble vouloir se poursuivre, comme quelques autres choses très déplaisantes!

    • Yves Côté - Abonné 10 mars 2014 14 h 00

      Merci madame Massicotte de me donner la réplique.
      D'abord, en effet, je doute beaucoup de la possibilité pour Monsieur Péladeau d'obéir à un ou une chef. A l'époque où son père tenait les manettes des affaires familiales, ce père qui de rien a créé tout l'empire, si ma mémoire ne me joue pas de tour, déjà le fils acceptait difficilement de suivre les ordres de ce dernier. Ce qui a fait la rubrique plus d'une fois, il me semble. Ceci dit, à la lumière des résultats qu'il sait obtenir de ses entreprises, je ne doute pas de ses qualités d'homme d'affaires et de gestionnaire privé
      Simplement que j'ai grand peine à imaginer qu'il se présente sincèrement en politique avec l'idée de se faire diriger...
      Ensuite, bien entendu, je conviens que Monsieur Péladeau le fasse avec l'idée, ainsi que vous le dites, de se retrouver au moins à la tête
      d'un ministère économique ou/et financier. Sauf que je me méfie tant du pouvoir qu'il pourrait alors concentrer dans ses mains, lui comme tout autre individu qui se trouverait dans la même position, ce pouvoir s'additionnant à celui qu'il détient déjà dans les médias et se conjuguant à celui-là qu'exerce légitimement son épouse dans les médias elle aussi, que je préférerais qu'il fasse ses preuves dans un autre domaine politique... Comme celui très compliqué et délicat de la solidarité sociale dont il est question dans cette lettre de parents de personnes atteintes de maladies mentales.
      Mon idée est de lancer un défi de taille à un homme qui, me semble-t-il, n'en est pas à son premier relevé. Une réussite dans ce domaine, je l'avoue, me le rendrait infiniment plus intéressant comme politicien majeur au Québec qu'une réussite dans un domaine connexe à ses "habitudes" de bons résultats.
      Mais je ne suis pas rêveur au point de croire qu'il relèvera le défi en question. Ni même, d'ailleurs, de compter sur la moindre chance que ma boutade d'amertume matinale d'aujourd'hui, puisse même se rendre jusqu'à lui...
      Vive le Québec libre, Madam

  • France Marcotte - Inscrite 10 mars 2014 16 h 19

    Accablant

    Au moment où on se parle, des enfants malades arpentent les rues, dorment où ils le peuvent.

    Si c'était un feu, on appellerait les pompiers, un déversement, les premiers intervenants des sinistres.

    Mais tous ces cris muets de détresse, on peut encore ne pas les entendre.

  • patrice machabee - Inscrit 11 mars 2014 15 h 40

    Soutenir les familles avant le pire

    Merci à ces familles pour leur intervention, clairement les réponses à ce problème sont avant l'itinérances.

    Est-ce qu'une personne a le droit de laisser mourir une autre sous prétexte que certains juges et médecins interprètent une loi ? À ma connaissance, comme citoyen j'ai l'obligation de venir en aide à une personne en détresse ! Si je ne le fais pas, je suis succeptible d'être poursuivie en justice.

    " La non-assistance à personne en danger est sanctionnée par le code pénal. Lorsqu’une personne peut secourir quelqu’un qui court un risque pour sa vie et qu’elle n’intervient pas, elle peut être poursuivie pénalement sur ce fondement (il s’agit d’un délit) "

    Alors, ne pourrions nous pas nous inspirer de ce principe faisant écho "à notre jugement" plutôt que de se cacher derrière des principes légaux ?

    Pourrait aussi vou sintéresser : http://alpabem.qc.ca/blogue/categories/hebergement