Prostitution - Combattre le stigmate de la pute

À l’égard de la prostitution au Canada, Éliane Legault-Roy, membre de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), soutient dans un texte publié dans Le Devoir qu’une politique de décriminalisation complète au Canada n’est pas souhaitable, qu’elle est une dérive. En ce qui a trait à la prostitution, elle affirme qu’il faut « donner corps à nos principes les plus essentiels ». Dans son texte, l’auteur épouse — bien que disant s’en garder — une posture morale qui invite à concevoir tout achat sexuel comme une forme d’esclavage, d’exploitation et en fait une violence en soi, tout en se permettant de juger négativement la pratique des travailleurs et travailleuses du sexe (TDS).

 

L’auteur s’en trouve malheureusement à confondre la nature d’une activité et ses conditions d’exercice, et ainsi à ne pas distinguer la prostitution de l’exploitation et de la violence. En effet, il importe de distinguer l’échange de faveurs sexuelles entre adultes consentants contre rémunération de l’exploitation sexuelle et la traite de personnes, notamment.

 

Ce n’est pas la prostitution à proprement parler qui est néfaste, mais bien davantage les conditions dans lesquelles elle s’exerce. Ces conditions déplorables doivent justement nous inciter à permettre une prise de pouvoir des TDS sur leur présente situation. Le discours de l’auteur tend malheureusement à victimiser les personnes qui exercent le travail du sexe, discréditant ainsi leur capacité d’agir.

 

Mme Legault-Roy soutient que la prostitution n’est jamais un travail, « mais plutôt une exploitation, une violence, un viol ». Il est vrai que de nombreuses TDS sont victimes d’exploitation, et nous ne sommes pas idéalistes à cet égard, mais nous demeurons tout de même réalistes et fermes quant à la nécessité d’améliorer les conditions de vie et de travail de toutes les TDS du pays, et nous considérons que les TDS ont la capacité d’identifier les violences qu’elles vivent. Il advient que ce travail n’est pas nécessairement une forme d’exploitation pire que les autres ; il faut donc lutter contre les lois canadiennes qui poussent ce travail dans la clandestinité ouvrant ainsi la porte à l’exploitation et la violence.

 

Vulnérabilité et modèle nordique

 

Quant au modèle nordique que Mme Legault-Roy favorise, celui-ci qui criminalise l’achat de services sexuel, il ne fait que poursuivre une culture prohibitionniste et maintient les TDS dans un climat de vulnérabilité. Le modèle de la Nouvelle-Zélande, quant à lui, qui a entièrement décriminalisé la prostitution en 2003, est, sans être la solution miracle, un modèle fort encourageant. Élaboré avec la collaboration des principaux acteurs impliqués, celui-ci permet notamment d’obliger le port du condom, d’accueillir les clients dans des endroits plus sécuritaires, de refuser un service sexuel et/ou un client, d’avoir des recours contre des conditions de travail abusives et de faire appel aux instances juridiques et policières sans craindre de représailles. D’ailleurs, mentionnons qu’un tribunal néo-zélandais a récemment condamné le patron d’une maison close pour harcèlement sexuel sur une employée.

 

Décriminaliser la prostitution, c’est se concentrer sur l’essentiel, soit lutter pour le respect des droits des TDS et lutter contre les violences qui leur sont faites. Décriminaliser, c’est aussi prioriser la lutte contre le proxénétisme de coercition, le gangstérisme, la traite des êtres humains, l’exploitation des mineurs, les agressions sexuelles, l’esclavage et l’exploitation sexuelle. Décriminaliser, c’est permettre aux TDS d’avoir un accès plus aisé aux services de santé et combattre le stigmate de « pute ».

 

Le défi est également de s’attaquer au « déséquilibre de pouvoir fondamental et des problèmes d’inégalité qui prévalent dans la société, des facteurs qui créent les conditions menant à la prostitution », comme le fait remarquer l’Association des femmes autochtones du Canada.

 

La prostitution est non seulement un symptôme du fait que nous sommes des êtres humains animés par des pulsions sexuelles dans un contexte capitaliste, mais un symptôme d’une société démissionnaire envers ses citoyens les plus vulnérables. Contexte familial éclaté, passé de violence sexuelle, physique et psychologique, toxicomanie, disponibilité limitée de logements, errance, précarité économique, tous ces maux qui rongent tragiquement la société. À cet égard, la prostitution n’est-elle pas souvent un moyen de reprendre un pouvoir économique sur sa vie ? De telle sorte que le meilleur moyen de lutter contre l’exploitation qui peut survenir dans l’industrie du sexe est alors de travailler sur les déterminants sociaux de la santé, soit les circonstances dans lesquelles les individus naissent, grandissent, vivent et travaillent. Il s’agit d’améliorer les conditions de vie quotidienne, mais également de renforcer le tissu social et de lutter contre la pauvreté et la sous-éducation.

 

De la sorte, s’en prendre de façon aussi cavalière à la prostitution, comme le fait la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) et le Conseil du statut de la femme (CSF), ceux-ci qui s’engouffrent dans une posture morale et puritaine dictant ce que doivent être une femme et sa sexualité, est un cul-de-sac. C’est se tromper de cible. Les lois opprimantes à l’égard de la prostitution n’atteignent pas les résultats escomptés. Malheureusement, ils sont encore trop nombreux à perdre tout sens de la rationalité et de l’objectivité lorsqu’ils tendent à considérer la prostitution sous l’angle réducteur du bien ou du mal.


Caroline Leblanc et Étienne Boudou-LaforceCandidats à la maîtrise en service social à l’Université de Sherbrooke

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