​Histoire au secondaire: le travail des lobbys a rapporté...

L’opinion publique se voit rassurée par le rapport Beauchemin: la jeunesse d’ici ne subira pas un processus de dénationalisation dirigépar de méchants fédéralistes ayant investi le champ de l’enseignement de l’histoire.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir L’opinion publique se voit rassurée par le rapport Beauchemin: la jeunesse d’ici ne subira pas un processus de dénationalisation dirigépar de méchants fédéralistes ayant investi le champ de l’enseignement de l’histoire.
Le rapport Beauchemin, dévoilé la semaine dernière, amènera-t-il une transformation importante de l’enseignement de l’histoire au secondaire? Non. À bien des égards, les orientations proposées par ses auteurs sont déjà en vigueur dans les salles de classe, implantées depuis quelques années par le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport grâce aux prescriptions touchant la progression des apprentissages.

Ainsi, bien qu’intitulé Histoire et éducation à la citoyenneté (HEC), le cours n’a eu de cesse d’être un cours d’histoire du Québec et du Canada. Évidemment, la présence de faits et de dates dans son contenu a toujours été forte – comment croire que l’on puisse enseigner l’histoire à des gamins de manière abstraite? Exagérée, la question de la primauté des compétences sur les connaissances est réglée depuis longtemps: les maîtres ont rapidement trouvé les arbitrages entre méthodes et données dans leurs enseignements.

Et la question nationale? De nouveau, on a largement gonflé son absence dans le cours HEC. Elle y est partout présente. Les évènements nationaux de même que les personnages liés à la quête nationale sont couverts dans le matériel scolaire et cités par les enseignants.

Il faut regretter que le comité Beauchemin, avant de formuler ses recommandations, n’ait pas réalisé d’enquêtes en classe ou vérifié les assertions de certains. La marraine du comité, la ministre Marie Malavoy, était pressée.

Pourquoi réformer?

Si l’enseignement de l’histoire ne va pas vraiment changer en classe, les propositions du Comité vont modifier quelques données. Il est par exemple acquis que les historiens remplaceront les didacticiens dans la conception des apprentissages et la formation des enseignants d’histoire. Ici, le travail des lobbys a rapporté…

L’insistance du Comité pour que la question nationale, rétablie comme principe d’intelligence de l’évolution de la société québécoise, soit mise au centre du nouveau cours témoigne également de l’influence de certains groupes de pression, notamment la Coalition pour l’histoire, sur le gouvernement parrain de l’entreprise révisionniste. (En passant, le contenu de la réforme proposée par le comité Beauchemin était déjà annoncé dans le programme péquiste aux élections de 2012).

Que la question nationale soit portée au rang d’axe directeur du passé québécois plaira à de nombreux intervenants, voire à certains enseignants. Parmi ces derniers, la plupart resteront cois par rapport à la prescription ministérielle. Leur éthique personnelle et leur compréhension de l’histoire québécoise les mèneront à trouver des médiations nuancées entre histoire globale et question nationale.

Au total, le rapport Beauchemin aura surtout pour effet, avant les élections, de rassurer une opinion publique remontée contre la faillite apparente du cours HEC, opinion publique amenée à croire que la jeunesse d’ici subissait un processus de dénationalisation dirigé par de méchants fédéralistes ayant investi le champ de l’enseignement de l’histoire au Québec. Grâce aux recommandations du rapport Beauchemin, croit-on, l’histoire sera de nouveau professée dans la perspective de l’identité.

Histoire et identité

La vérité est que l’histoire du Québec a toujours été enseignée dans la perspective de l’identité. Si l’intention des concepteurs du cours HEC était autre, il faut convenir d’une faillite magistrale. L’enquête que j’ai menée sur la conscience historique des jeunes montre que ces derniers (limitons nous aux francophones), même en ayant réussi le cours HEC, continuent de percevoir le passé du Québec par le prisme du destin tragique d’une nation empêchée de se réaliser ou empêtrée dans ses propres hésitations à devenir.

Les orientations préconisées par le comité Beauchemin consolideront cette conscience historique. Non seulement parce que la nation et ses moments fatidiques seront au cœur de tout, mais aussi parce que les jeunes n’apprennent pas l’histoire qu’en classe. Ils sont influencés par beaucoup de producteurs de sens historique — politiciens, artistes, blogueurs, écrivains, etc. — qui, dans leurs créations, aiment bien mettre la nation en scène dans ses épreuves... Ensuite, les jeunes n’intègrent pas à leur conscience tout le savoir historique qui leur est fourni: ils retiennent ce qui leur est répété. Or, si la nation est continuellement rappelée… Enfin, rares sont les jeunes qui aspirent à devenir historiens ou à acquérir les méthodes de la discipline. Pour capter le passé, la plupart se contentent de visions simples qui leur permettent de faire sens diligent de ce qui fut. La nation peut bien être présentée dans ses ambiguïtés, ce sont ses solidités que recherchent les jeunes pour s’accrocher à quelque chose.

Comment enseigner l’histoire aux élèves?

À consulter le plan de cours et les contenus de formation proposés par le comité Beauchemin, on n’est pas en terrain inconnu par rapport au cours HEC. Certes, le jargon est éclairci, et les contenus d’enseignement précisés. Mais les postulats pédagogiques et cheminements d’apprentissage sont proches. On part du principe selon lequel les jeunes arrivent intellectuellement vierges en classe d’histoire et repartent l’esprit plein, forts de la matière acquise. On peut douter de ces vérités. Pour deux raisons : avant d’arriver en classe, les jeunes sont déjà habités de visions d’histoire plus ou moins fortes, visions puissantes à défaut d’être éloquentes; ils oublient beaucoup de ce qui leur est transmis.

Comment dès lors enseigner l’histoire aux élèves? Pour optimaliser l’intervention pédagogique, il faudrait partir du savoir des jeunes, qui s’enracine dans la mémoire collective et ses «mythistoires». Présentée vitement, l’idée serait, à travers le conflit cognitif et par la pensée historique, de confronter les représentations des jeunes pour les amener en dehors de la mémoire et du «mythistoire». Une fois leur matrice de base ébranlée, il s’agirait de proposer aux élèves des représentations plus nuancées en ce qui touche à l'exposition des faits et plus exigeantes en matière de compréhension des réalités historiques.

Suivant cette méthode, le passé serait abordé à partir des références historiques des jeunes (qui ne sont pas inexistantes, sauf chez les immigrants récents), références conçues comme autant de tableaux à déboîter et à recomposer sur un mode plus nuancé et peut-être plus équivoque, mode convenant bien à la réalité du passé. La succession des tableaux, qui pourraient être nombreux et correspondre à autant d’exposés d’histoire, serait chronologique. Les tableaux principaux seraient liés les uns aux autres par des sous-tableaux d’histoire renvoyant à des réalités non référentielles dans la conscience historique des jeunes (par exemple le régime seigneurial), mais importantes pour saisir certaines évidences structurantes à l’expérience québécoise. Bien sûr, les processus abstraits seraient incarnés dans des figures concrètes et des évènements précis. L’usage d’anecdotes, qui permettent d’exprimer le passé dans des idiosyncrasies signifiantes et d’accrocher l’intérêt des élèves, serait encouragé.

Il ne faudrait pas attendre de cette méthode qu’elle transforme les ados en savants. Au mieux, elle les mènerait vers des visions plus complexes du passé québécois. Elle en ferait peut-être aussi des personnes plus critiques par rapport au savoir historique circulant dans l’espace public. Au secondaire, peut-on aller plus loin?


Jocelyn Létourneau - Boursier du Collégium de Lyon, Auteur de Je me souviens? Lepassé du Québec dans laconscience de sa jeunesse(Fides)

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11 commentaires
  • Réjean Guay - Inscrit 6 mars 2014 00 h 43

    Histoire / fin

    Maintenent que Monsieur Létourneau s'est exprimé , les professeurs d'histoire sont prévenus : attention au " méchant nationalisme " dans votre enseignement ...
    On ne connaîtra sans doute jamais l'origine de l'apparente détestation du nationalisme par ce professeur de Laval , mais je constate que cela impreigne trop sa pensée . Toutefois , comme je pense qu'il a tout dit là-dessus et bien , souhaitons
    qu'il passe à autre chose ... à l'étude des papillons , par exemple .

  • Denise Lauzon - Inscrite 6 mars 2014 02 h 24

    Bien saisir le passé mais qu'en est-il du présent?


    Apprendre le maximum aux jeunes de l'histoire de faits lointains et négliger de les mettre au courant de ce qui se passe dans notre monde moderne est ridicule. Je crois qu'il est primordial de présenter aux jeunes, dès le primaire, l'Actualité qu'on retrouve dans les différents médias (journaux, Internet, magazines d'opinions, etc.) de façon à ce qu'ils saisissent bien les enjeux de notre monde contemporain. En lisant les faits d'Actualité, ils en arriveraient à faire des liens avec le passé historique et tout ça ferait plus de sens pour eux.

    L'Actualité rapportée à tous les jours dans les différents médias correspond à l'époque où grandissent nos jeunes et penser que ce savoir devrait s'enseigner seulement aux futures générations sous prétexte que ce matériel doit être revu et colligé dans des manuels d'histoire par des pédagogues historiens est absurde.

    • Hélène Paulette - Abonnée 6 mars 2014 09 h 29

      L'Actualité fait partie de la vie des jeunes et ne sera bien comprise qu'en mesure de la connaissance et de la compréhension du passé.

    • Michel Coron - Inscrit 6 mars 2014 16 h 30

      J'irais même plus loin: on ne peut rien comprendre de la réalité historique du Quécec et du Canada sans une mise en rapport avec la réalité historique des pays colonisateurs que furent la France et l'Angleterre, fusse-t-elle succinte.

  • François Dugal - Inscrit 6 mars 2014 07 h 53

    Les lobbys

    Si nous avons un lobby jusque dans l'enseignement de l'histoire, alors, notre notre démocratie à un sérieux problème.

  • - Inscrit 6 mars 2014 09 h 09

    Où est le problème alors?

    Le professeur Létourneau semble-t-il cherche noise à la réforme de l’enseignement proposée. D’une part il semble souhaiter que le programme d’histoire soit écrit par des didacticiens, et d’autre part, il reconnait que rien ne sera changé puisque le cours HEC répond déjà à l’objectif visé (recours aux faits historiques et thèmes nationaux). Alors que veut démontrer le professeur Létourneau sinon chercher le débat pour le débat.

    Il est temps d’arrêter ce débat stérile et stupide. Ce qu’il faut, ce sont des enseignants du secondaire formés à la discipline qu’ils enseignent et que cesse les chicanes de clocher, dont le prof de Laval semble friand.

    Si M. Létourneau veut faire de la politique, il en a maintenant l’occasion il me semble…

  • François Leduc - Abonné 6 mars 2014 10 h 39

    Létrouneau: l'historien engagé

    Peu surprenant de lire les commentaires de Jocelyn Létourneau, un historien engagé, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du Québec et aussi Lauréat de la Fondation Trudeau (Pierre-Élliott). La réforme de l'enseignement de l'histoire au secondaire vise le programme qu'il avait réussi à faire passer dont le volet sur l'histoire nationale avait été évacué et où les repères identitaires des québecois francophones étaient réduits à néant.

    Il est odieux de constater que des fonds publics, auxquels nous contribuons tous au Québec, lui soient versés par le biais de sa Chaire canadiennne pour tenter d'abattre notre sentiment national et notre désir de survivre comme peuple.

    • Réjean Guay - Inscrit 6 mars 2014 11 h 47

      @FrançoisLeduc
      Bravo monsieur . Je partage votre avis .

    • Gilles Théberge - Abonné 6 mars 2014 19 h 57

      Monsieur Létourneau serait-il mauvais perdant? Quoiqu'il en soit, enseigner l'histoire sans parler histoire ça rime à quoi? Et l'impression persiste dans mon esprit que c'est ce que l'école que représente monsieur Létourneau avait réussi à faire.

      Nous voilà rassurés, on va réintégrer les éléments fondamentaux de notre histoire, dans les cours d'histoire Nationale, puisque nous sommes une Nation...